‹ Toute seuleChapitre 3 sur 5 · L'ABBE · texte numérisé non relu

L'ABBE

Ce petit discours a visibleinelîf rabattu le caquet . de Lancelot de La Guêpière ; son nez s*est allongé, ses façons se sont assouplies et il a changé de gamme :

—Du moment que vous en êtes convaincu, monsieur, à-t-il répondu avec un accent mélancolique, je n'ai plus qu'à m'incliner devant l'opinion d'un •homme aussi compétent que vous... Je me soumets ; mais madame regrettera amèrement ce qu'elle vient de faire. . . Je suis une victime, j'en ai toujours été une. On jour on me rendra justice I

Bref, après force protestations, après une enfilade de phrases déclamatoires sur son honorabilité, sa vertu et son abnégation, il a consenti à apposer sa signature au bas du compromis préparé par Tavoué. Aux termes de cet acte, il reconnaît mes droits a demander une séparation, m'autorise à vivre où bon me semblera et s'engage à me servir une pension mensuelle de trois cents francs. Une fois la pièce signée en double, il s'est retiré la tête haute, .^ans daigner me r^arder, déclarant à l'avoué qu'il pétait enchanté d'avoir fait sa connaissance et l'as* jurant de sa baute.estime*

— Quel siûistrp comédien 1 m'a dit ce dernier en refermant la porte sur le dos de M. La Guêpière... Enfin, nous avons ce que nous voulions, et cette autorisation de quitter le domicile conjugal nous servirait de preuve contre lui, dans le cas où nous serions obligés d'avoir recours au tribunal...

Maintenant que le plus fort est fait, il me reste à chercher un appartement point trop cher et à me mettre en quête d'une situation qui me permette degagner mon pain, car je n'ai qu'une médiocre confiance dans l'exactitude de M. La Guêpière, et puis il me semble que l'argent de cet homme me brûlera les doigts.. « Je songe à tout cela, assise sur ma chaise basse, devant un petit feu de pauvre, allumé avec un restant de bois de l'autre hiver. Nous sommes en octobre, le temps est humide, et ce premier feu, si modeste qu'il soit, me sert de compagnie. Au dehors, la pluie pleure contre les vitres, et le vent d'ouest soupire sous les portes une chanson d'une tristesse lamentable, peu propre à me redonner du courage. J'appuie mes coudes sur mes genoux, j'enfonce mon firent dans mes mains et je regarde avec envie Mititii

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mon chat jaune et blanc, qui pourléche sa patte et la passe béatement sur son oreille. Tout à coup on sonne, et Naniche vient m'annoncer qu'il y a là « un monsieur le curé » qui demande à me parler.

Je ne suis pas en humeur conversante, et, de plus, étant peu dévote, j'ai certaines préventions contre lé clergé en général. Toutefois, comme Naniche assure que ce curé a l'air brave homme, je cède autant par curiosité que par déférence, et le visiteur entre en ébauchant ce salut, moitié inclinaison de tête et moitié révérence, qui est particulier aux gens d'église.

En effet, cet ecclésiastique a une figure avenante et, bien qu'il frise la soixantaine, il y a encore dans

ses petits yeux bleus une vivacité aimable. Son front peu élevé, mais intelligent, n'a pas une ride ; il est ombragé par une forêt de cheveux gris argent, ondes et comme moirés. Sa bouche épaisse et ferme a les tons purpurins d'un bigarreau; elle fait la moue, mais une bonne moue indulgente et accommodante. Son nez est tout un poème : courte avec une narine plus longue que l'autre qui le fait pa -

raître légèrement de travers, il a une expression naïve, gourmande et presque folâtre.

Tandis que debout, la main appuyée au dossier de ma chaise, j'examine le visiteur, il m'apprend qu'il est l'abbé Micault; et alors je me rappelle avoir déjà entendu prononcer ce nom par M. La Guêpière, qui, en bon gentilhomme poitevin, bien pensant, a été élevé au séminaire. Après s'être nommé, l'abbé ajoute qu'il est prêtre habitué de l'église Saint-Séverin et répétiteur à l'école Bo^suet. Je flaire immédiatement un ambassadeur envoyé par mon mari, et cela me met en défiance. Néanmoins, ayant poussé un fauteuil vers lui, je le prie poliment de s'asseoir. Il obéit, s'assied en écartant sa soutane, un tantinet râpée, pose son chapeau sur ses genoux et, après avoir fourragé dans ses cheveux, m'avoue avec bonhomie que H. La Guêpière, son ancien élève, lui a confié le secret de nos dissentiments intérieurs, que mon mari lui a paru fort navré de cette séparation imminente, et qu'en sa qualité de prêtre il a cru devoir tenter près de moi une démarche toute de paix et de conciliation»

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Mes sourcils se froncent et se rejoignent ; je sens que je prends mon air tragique, mais je garde mon sang-froid et je me borne à faire de la tête et de la main un geste énergique et expressif.

L'abbé pousse un soupir et secoue sa chevelure d*Àbsalon.

— Voyons, continue-t-il, chère madame, avezvous bien réfléchi ? C'est chose grave que le changement d'existence que vous méditez. A votre âge, il est triste de vivre seule... Et puis avez-vous songé à ce que dira le monde? à tort, j'en conyiens; mais enfm peut-être vous reprochera-t-on de n'avoir pas tout fait pour ramener votre mari?

A ces mots, je me lève brusquement :

— Si c'est mon mari qui vous envoie, dis-jeavec vivacité, vous pouvez lui annoncer que ma résolution est irrévocable.

Là-dessus j'écarte ma chaise pour bien faire comprendre que je ne me soucie pas de prolonger l'entretien ; mais l'abbé demeure installé dans son fauteuil et me regarde d'un air centriste et obstiné à la fois ; de sorle que je reprends en accentuant chacun de mes mots d'un geste nerveux :

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— Il ne me reste plus, monsieur Tabbé, qu*â vous remercier... C'est votre état de chercher à prêcher la paix, mais avec moi vous perdriez vos peines...; mon parti est pris.

— Allons, allons 1 fait-il en se levant, ne nous fâchons pas... Vous m'intéressez, bien que vous n'ayez pas l'air commode... Permettez-moi de revenir vous voir quelquefois..., ici ou dans votre nouvelle demeure... Je sais que vous cherchez une position de lectrice; j'ai été moi-même précepteur dans de grandes familles avec lesquelles j'ai conservé d'excellentes relations ; je pourrai peut-être vous être utile.. . Je reviendrai en causer avec vous, et puis nous parlerons un peu du bon Dieu et cela vous fera du bien.

— Je ne suis guère dévote, monsieur l'abbé, et une place de lectrice me ferait plus de bien encore.

— Ma chère fllle, il faut vous fier à la divine Providence.

— Elle ne m'a jamais envoyé que des peines I dis-je d'un ton boudeur.

— Il faut la prier, reprend-il en soupirant, et lui demander d'abord la résignation.

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Je me récrie violemment :

— La résignation I Je ne lui demanderai jamais cette vertu-lâ... Je ne la comprends pas et je n'aime pas les gens qui se résignent.

L'abbé écarquille les yeux et me contemple avec une expression de commisération qui achève de m'agacer.

— Et vous voulez vivre seule, avec une nature comme la vôtre? réplique-t-il ébaubi et en se reculant. Âh I ma pauvre enfant, vous m'effrayez et, malgré vos idées fausses, vous excitez tristement ma sympathie... Je reviendrai vous voir.

Je répète d'un air embarrassé :

— Monsieur l'abbé, je vous suis bien reconnaissante ; mais je crois que votre temps est précieux, et il est inutile que vous le dépensiez en pure perte.

— Pourquoi en pure perte ?

— C'est que, si vous venez me voir avec l'intention de me ramener en dessoîis à vos idées, j'aime mieux me priver de vos visites.

Le nez de l'abbé fait une grimace, sa bouche de

cerise se contracte, puis s'élargit, et finalement il

se met à rire :

— Rassurez-vous, nous ne forçons personne, la dévotion vous viendra toute seule.

— Elle me viendra, elle me viendra!... Et je secoue la tête à la façon des enfants grognons. — Elle me viendra quand le bon Dieu m*aura d*abord envoyé un peu de bonheur 1

— Du calme, de la patience! reprend-il en me tapant doucement sur le bras ; je vais m*occuper de vous et tâcher de trouver une position qui vous donne une indépendance relative, ma chère enfant !... J'en ai trouvé pour d'autres, et je réussirai, je l'espère, également pour vous... Bon courage, et à bientôt.

Il salue et disparait derrière les plis de ma portière de reps bleu fané. Dès que j'entends la porte de l'antichambre qui se referme, je donne un libre cours à ma mauvaise humeur, et je murmure :

— Un brave homme, c'est possible, mais il m'assomme ! Est-il tenace avec ses visites? Et qu'ai-je besoin d'un abbé chez moi?...

Tout en grognant, j'époussette avec ftireur le dessus de ma cheminée. La vue de mon porte-

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monnaie très plat, posé sur le velours usé de la tablette, me ramène à des idées plus calmes. Je réfléchis que, malgré ses belles promesses, M. La Guêpière me servira mes trois cents francs d'une manière très fantaisiste; que je ne possède en propre qu'une rente de deux mille francs, à laquelle, heureusement, Lancelot n*a pu toucher, car elle est inaliénable; et qu'enfin je ne puis compter sur ma famille du Chânois, qui s'est saignée à blanc pour me marier. Il faut donc absolument que je me crée des ressources. Or, cet abbé prétend avoir de belles relations et, grâce à lui, je pourrai peut-être dénicher le merle blanc, c'est-àdire une bonne place de lectrice chez quelque vieille dame. Décidément, l'abbé Micault est un

homme aménager.

Tandis que je rumine toutes ces choses, je m'aperçois que mon huit est mal équilibré ; je retire quelques épingles, j'enlève mon peigne, et, posée devant la glace, les bras en l'air, le chignon à demi déroulé, je me hâte de me recoiffer. Dans le champ du miroir ma figure se reflète, sérieuse et mélancolique, pale dans le floconnement de mes cheveux

châtains, avec deux grands yeux sombres , très cernés.

— Comme te voilà faite, ma pauvre Geneviève!

me dis-je à moi-même, ces sept ans de mariage ne t*ont pas embellie !.<. Et tout à coup je m'aperçois que la glace me renvoie, indépendamment de la mienne , une autre image inconnue : un visage masculin, avec des yeux brun clair et des cbeveux ébouriffés en tète-de-Ioup. Je me retourne ébahie, indignée d*ètre surprise décoiffée, et je crie :

— Que voulez- vous? G est insupportable! On n*entre pas ainsi chez les gens!...

La tète-de-loup balbutie des syllabes mal articulées, et je reconnais M. Pascal, le second clerc de maître Plumerel. Il émerge des plis de la portière, tenant dans ses doigts crispés son feutre et un rouleau de papiers. Il finit par m'expliquer qu'il me rapporte mes pièces, qu'il est entré au moment où Tabbé sortait, et que, n'ayant trouvé personne pour Tannoncer, il s'est avancé à l'aventure jusqu'à la porte de la chambre.

Le pauvre garçon est si interloqué qu'il a deux pouces de rouge sur son visage bâlé. J'ai pitié de

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lui, et, après avoir rajusté mon chignon, Je m'efforce de dissimuler ma mauvaise humeur et je lui montre un fauteuil. Pour y arriver, il butte contre un tabouret, manque de renverser un guéridon; enfin le voilà assis et fort embarrassé de ses jambes. Je prends les papiers, et, comme il y a un reçu à donner, je vais le rédiger à mon bureau. J*ai honte de mon emportement, et j'engage la conversation avec le clerc, afin de lui montrer que mon second mouvement vaut mieux que le premier.

— Vous n'êtes pas à Paris depuis longtemps, monsieur?

— Non, madame, répond-il.

Et il ajoute avec une brusquerie un peu gauche :

— Cela se voit, n'est-ce pas? |

Je n'ose pas dire que oui, je souris légèrement et je lui demande de quelle province il est.

— De la Bourgogne, de Grancey, un village perdu dans les bois.

A la façon dont il prononce ce nom de Grancey et dont ses yeux s'éclairent, oîi sent qu'il aime son village. (Test ainsi que je m'anime moi-même lors-

que je parle du Chânois, et cette ressemblance me rend mon interlocuteur plus sympathique.

— Je parie que vous aimez la campagne? lui dis-je.

— Oh! oui, madame... Il y a des moments où j*ai comme le mal du pays.

— Comment avez-vous quitté vos bois pour vous enfermer dans cette horreur d'étude d'huissier ?

— Ahl voilà, réplique-t-il avec un demi-sourire en écrasant son feutre dans ses doigts tachés d'encre... ; c'est que je me suis mis en tête de devenir musicien, et pour cela il fallait venir à Paris... J'ai été élevé par un maître d'école alsacien qui était fou de musique et qui m'a appris sur le piano tout ce qu'il savait. Quand il a été au bout de sa science, il m'a dit : « Tu dois aller à Paris, c'est là seulement que tu te perfectionneras , car tu as des dispositions. » Alors je n'ai plus eu qu'une idée : partir !... Seulement ce n'était point chose facile.

— Pourquoi ?

— Parce que je suis le second de six enfants, et parce que mes parents, qui sont de petits cultivateurs, reculaient devant la dépense.

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