‹ Toute seuleChapitre 4 sur 5 · L'ABBÉ · texte numérisé non relu

L'ABBÉ

— Et comment vous y êtes-vous pris? demandaî-je en commençant à m*intéresser à son histoire.

— Le plus difficile, c'était le trajet... Nous avons bien un chemin de fer qui passe à Is-sur-Tille, mais ça coûte environ vingt-quatre francs dans les troisièmes pour venir jusqu'ici, et mes économies montaient en tout à cinquante francs... Alors j*ai cherché un moyen de voyager gratis...

— Et vous Favez trouvé?

— Oui, répond-il tout fier; voici : chez nous, les éleveurs envoient leurs bœufs à Paris par des trains spéciaux, sous la conduite de deux domestiques qui accompagnent les bêtes jusqu'au marché de Poissy et qui jouissent du parcours gratuit. Je me suis arrangé avec un fermier du Montsaugeonnais pour remplacer un de ses conducteurs, et de cette façon je suis venu à Paris sans bourse délier..., dans le train des bœufs.

: — Vous ne voyagiez pas tous dans le même compartiment?

n se met à rire :

. . — A peu près. . . Mais bah I je m'en moquais bien 1 l'avais endossé une blouse, une èiaude comme on

36 ÎOUTE SEULE

. dit chez nous, et avec ma limousine sur les épaules je me gaussais du vent. Je me pensais : « Paris est là-bas, tu vas le voir et entendre de la musique pour de bon... » Ça me tenait chaud au cœur et partout.

Ses yeux limpides s'illuminent. En ce moment, malgré sa gaucherie rustique, sa redingote coupée par le tailleur de son village, son pantalon de treillis et ses grosses chaussures de roulier, je le trouve presque beau. Accoudée à la cheminée, une main dans mes cheveux, je m'oublie à Texaminer, tout en poursuivant mon interrogatoire :

— Et une fois à Paris, qu*avez-vous fait?

— Âh! dame, ça n'a pas été sur des roulettes... Songez que pour tout magot j'avais un peu moins de cinquante francs. Il a fallu trimer. Heureusement j'avais travaillée Granceychez un notaire qui. connaissait maître Plumerel, et celui-ci m'a pris sur sa recommandation. Il me donne le pain et le vin du déjeuner, plus quarante francs par mois, et il me permet, trois fois la semaine, d'aller prendre des leçons d'harmonie et de composition chez un professeur du Conservatoire.

L*ÂDBÉ 87

— Cela coûte cher, les leçons?

— Assez; mais j'ai encore une corde à mon arc... Le soir, j'expédie les grosses des jugements à signifier... C'est un travail qui m'est payé à part.

Je me rappelle les écritures des deux acharnés de l'étude... Ce doit être quelque besogne analogue.

— Et cela vous rapporte... ?

— Trois ou quatre francs par soirée, quand l'ouvrage donne.

J'ai la langue levée pour lui demander :

— Est-ce que je ne pourrais pas en trouver à faire, moi, de ces copies?

Dne fausse honte me retient et je reste la bouche entr'ouverte sans oser articuler ma question. Nous nous regardons silencieusement. Il devine que j'ai encore quelque chose à dire, et il attend, toujours pétrissant son feutre. Enfin je me décide à renouer l'entretien :

— MonsieurPascal... C'est votre nom, je crois.

— Oui, madame, Pascal Nau.

— Je vous ai rudoyé à votre arrivée... Pardon-

nez-le-moi, i*élais nerveuse... Et pour me prouver que vous ne me; gardez pas rancune, faites-moi un peu de musique.

En même temps j'ouvre le piano. Il ne se fait pas prier et s'assied sur le tabouret, non sans avoir, au préalable, accroché le tapis avec les clous de ses souliers. Il essaye un moment l'instrument.

— Je vais vous jouer un de mes petits airs, murmure-t-il d'une voix étranglée.

Il commence très doucement. C'est une sorte de romance rustique sans paroles, d'une mélodie très simple, en mineur^ et dont le rythme tantôt traînant, tantôt précipité, rappelle les chansons paysannes. Je l'écoute, surprise. Dans cette musique peu compliquée, il y a quelque chose de sain, de large et de fortifiant. On y sent Todeur des prés fauchés et des blés mûrs; on croit entendre le long meuglement des vaches dans les pâtis et les rappels mélancoliques des pâtureaux à la tombée du soir. Je ferme les yeux et j*ai tout à coup comme une vision de mon Chânois. Les parfums et les rumeurs de mon village m^arrivent par bouffées : le glouglou du ruisseau qui longe la GrandVue et où les bêtes

L'ABBË' I»

vont boire ; la senteur des chènevières de la Foasedes-Dames ; le bourdonnement des batteuses et les

claquements de fouet des laboureurs poussant la charrue ; les hucbements des femmes et des enfants qui vont à la faîne dans les bois roussis par l'automne... Toutes ces impressions ressuscitent et me ressaisissent à mesure que les notes vibrent sous les doigts de Pascal Nau. Je suis si émue que mes yeux se mouillent, et que, lorsque le clerc reste silencieux après l'accord final, je ne trouve pas de paroles pour le remercier.

Embarrassé de mon mutisme, il se lève gauchement.

— Je m'oublie... Il faut que je retourne à l'étude, balbutie-t-il en se balançant comme un ours qui tient un bâton.

Je lui tends la main.

— Merci, dis-je, monsieur Pascal, votre musique m'a fait du bien... C'est beau, et vous avez un vrai talent... Bon courage!

n soulève la portière et s'éloigne lourdement... Je me reproche de ne pas lui avoir suffisamment exprimé mes remerciements. Qui sait si je le

reverrai jamais? Le piano est encore tout vibrant, et dans la chambre il reste comme une résonance des bruits de la vie campagnarde brusquement évoquée par ce musicien sauvage et originaL

— Madame, voici les déménageurs! dit Naniche en passant sa tête par ma porte entre-bâiilée.

Hélas! voici également ma plus pénible journée, celle du départ. J*écarte les rideaux et je regarde dans la rue. Pluie battante. Le ciel est couleur de suie; la boue des pavés, couleur d'encre. Les gouttières des toits ruissellent le long des façades et rejaillissent sur Tauvent des boutiques avec un clapotement maussade et monotone. Les fiacres, aux capotes miroitantes, roulent en lançant des éclaboussures fangeuses aux vitres des étalages ; des parapluies affairés courent et se heurtent au bord des flaques d*eau des trottoirs. Le temps fait

un accompagnement à souhait à mes ennuis et à mes tristesses. Déjà, hier, j'ai eu à subir une scène désagréable qui m'a donné un avant-goût des amertumes d'aujourd'hui. J'avais été prévenir M. La Guêpière que mon nouvel appartement était prêt et que je comptais déménager le lendemain. Je l'ai trouvé dans sa chambre, occupé à se raser.

^ Je sais, je sais ! a-t-il répondu en gonflant ses joues sous le savon; eh bien, parsl... Qui t'en empêche?

Il y a eu un moment de silence qu'il a mis à profit pour s'essuyer le menton et s'enfariner de poudre de riz.

— Ah I tu t'en vas, a-t-il repris en ricanant et en promenant la houppe de cygne sur ses maigres joues; c'est bien de toi, cela!... Tu me crois fini, et tu me laisses là comme un vieux citron dont on a exprimé le jus... Mais patience! un jour je serai désenguignonné, mon affaire des galions de Vigo va me donner des millions et tu seras bien aise

alors de revenir te chauffer à mon foyer

Au surplus, s'est-il écrié en agitant dramatiquement les bras, tu n'es qu'une ingrate! Une

femme qui avait un mari dont elle aurait dû être si fière ! ... Car enfin, malheureuse, que te manque-t-il donc?

— ToutI

— Ce sont des mots, cela ! a-t-il repris en haussant les épaules.

Puis, voyant mes yeux humides :

— Tu pleures? grosse bête... Allpns, ne prends donc pas les choses au tragique ; imite-moi et sache faire bonne mine à mauvais jeu... La déveine ne durera pas... Au lieu de geindre, apprête tes affaires, fais-toi belle, je t'emmène chez Brébant, et de là au spectacle... Nous aurons Tair d'être en partie fine, et ce sera piquant... A quel théâtre veux-tu aller?

Je n'y tenais plus, le cynisme de cet homme me révoltait et je me suis enfuie dans ma chambre; mais il m'y a suivie en me réitérant ses offres de spectacle. Après avoir cherché à me tenter par une perspective de plaisir, — il sait que le théâtre est mon faible, — il a essayé de me toucher en me jouant une scène de sentiment. Il m'a répété qu'il m'adorait, que j'étais tout pour lui, et m'a suppliée

de rester à « son foyer. » Tout cela sonnait faux et je suis demeurée insensible, enfoncée dans mon fauteuil, les lèvres closes et les yeux cachés dans ma main. Alors, comme ses phrases tendres ne réussissaient pas à m'émouvoir, il s'est mis en colère et m'a injuriée.

Même silence impassible.

De guerre lasse, ayant usé tous les tours qu'il avait dans son sac, il est allé achever sa toilette dans sa chambre; il en est sorti pimpant, avec son air conquérant des grands jours, faisant claquer les portes et sonner ses talons sur le parquet. Je suis restée seule, occupée à préparer mes paquets; j'ai dîné au coin de mon feu et j'ai mal

dormi...

Ce matin, tandis que le pas lourd des déménageurs résonne dans l'antichambre, j'endosse à la hâte ma robe de laine noire et je procède au triage des meubles. Aux termes de la liquidation qui a suivi ma séparation de biens, tout le mobilier de la communauté m'a été attribué en payement de mes reprises.

J'ai compris depuis que c'était un expédient ima-

LE DËPÂRT 45

giné par M. La Guêpière pour parer aux saisies de ses créanciers.

Légalement, tout ce qui est ici m'appartient; mais j'ai déjà prévenu mon mari que je me bornerai à prendre le strict nécessaire et que je lui laisserai le reste. ,

Je dirige moi-même le travail des déménageurs. Tandis qu'on enlève le buffet et la table de la salle à manger, j'entends M. La Guêpière qui se lève et tracasse dans sa chambre. Le spectacle de ces premiers meubles qui s'en vont me serre le cœur. Je songe à ce que le terrible amour-propre de mon mari doit souffrir et, en dépit de mes rancunes, je m'apitoie sur le sort de cet homme qui, par sa faute, va se trouver seul, sans femme, sans amis, dans cet appartement à demi meublé.

Je profite de l'instant où il passe dans son cabinet de toilette pour déposer en tapinois dans sa chambre les portraits de ses ancêtres, les descendants du valet de trèfle, que je ne tiens pas à emporter ; puis, toujours en sourdine, je glisse dans ma poche ma photographie qui est sur sa cheminée. Je ne veux plus vivre avec lui, même en effl-

gie, et je remplace mon image par un petit portrait de sa mère, qui se trouve dans le salon.

Il arrive sur ces entrefaites, hausse les épaules et cogne les meubles sans souffler mot. Il s'est fait beau, malgré cet affreux temps de pluie. Il a revêtu son triomphant pantalon gris perle, et le voilà qui se donne un coup de fer ; puis il endosse sa redingote d'homme sérieux, à la boutonnière de laquelle le ruban de Tordre du Christ s'étale avêc des airs de la Légion d'honneur. II veut sans doute me donner des regrets et me faire bien voir ce que je perds en le quittant. Tout en s'adonisant, il va et vient et siffle avec conviction la valse de Faust, Ta ra ta, lai la la... Il ne fait pas grâce d'une mesure et soigne ses rentrées avec un art véritable, s'interrompant un instant pour arracher un poil blanc oublié ou pour parachever son nœud de cravate, puis, reprenant l'air, juste au point où il l'a quitté... Ta la la... ti la la..., il devient langoureux^ presque sentimental... Enfm, quand il se trouve suffisamment tiré à quatre épingles, il s'arrête sur un point d'orgue, coiffe son chapeau et sort, en criant à la cantonade qu'il rentrera dans une demi-heure.

Pendant ce temps, je continue ma besogne. Je fais un lot des objets qui pourront lui servir ou de ceux auxquels il tient particulièrement, et je range le tout dans le salon, dont je lui laisse le mobilier, et où son buste en plâtre trône sur un picdouche de velours grenat.

Quand il rentre, mes rangements sont à peu près terminés. Il jette un coup d*œil curieux à travers Tappartement dont les portes sont grandes ouvertes et pousse un grognement sourd.

— Merci, murmure-t-il, tu ne te gênes pas, tu as fait maison nette, tu pars montée jusqu'aux dents, tu emportes tout !

La criante injustice de cette observation m'exaspère, et, tirant de ma poche une liasse de papiers roses que je lui tends :

— Non, dis-je agacée, je n'emporte pas tout, je vous laisse ces papiers... Ce sont les reconnaissances de mes bijoux que vous avez engagés...

Il sursaute d'un air vexé, balbutie et prend néanmoins les reconnaissances qu'il serre précieusement dans son portefeuille.

-- Oh 1 je te rendrai cela au centuple, réplique-

t-il avec aplomb, la veine me revient et dans peu je roulerai sur l'or...

Puis, avec le geste protecteur d'un prince qui donne un million, il me remet un billet de cent francs :

— Voici, ajoute-t-il, pour ton argent de poche... D*ici à huit jours je t'en enverrai d'autre.

Ce billet me pique les doigts ; la nécessité où je suis d'accepter l'argent de cet homme m'humilie cruellement et me fait monter les larmes aux yeux. Il relève la tête, aperçoit mes larmes, et se méprenant sur la cause de mon chagrin :

— Tu pleures ! . . . Est-ce parce que tu as peur da la pauvreté ?... Âhl ma chère, tu as mangé ton pain blanc le premier, tu vas tàter de la vache eur ragéel... Tu as méconnu le meilleur des maris, ' l'homme généreux, digne et fier, un homme auquel on devrait élever des staïues... Et auquel en en élèvera un jour, c'est moi qui t'en donne ma parole!... et quand tu passeras devant, tu pourras te dire : « Celui-là a été méconnu par moi..., méeonnul »

Tout cela est déclamé avec des bras jetés en

l'air, des roulements d'yeux et un ton théâtral qui me feraient éclater de rire si je n'avais le cœur si gros. Je ne réplique rien. Je reste anéantie, assise sur mon canapé, tandis que des larmes coulent lentement sur mes joues. Il arpente la pièce comme un premier rôle qui remonte la scène, puis revenant vers moi, un peu embarrassé de mon silence et de mes larmes :

— Si tu pleures, reprend-il, c'est que décidément tu n'as pas assez d'argent ; veux-tu encore .un napoléon?

Il le tire de son gousset et le jette négligemment sur mes genoux.

Cette fois, l'indignation m'irrite les nerfs, je ramasse la pièce d'or et la lance à l'autre bout de la chambre, puis, me levant et m'approchant de lui tandis qu'il recule décontenancé :

— Vous vous trompez, lui dis-je; si je pleure, c'est moins sur moi que sur vous. Je pleure, parce que je prévois que, lorsque je ne serai plus là, vous roulerez de sottise en sottise jusqu'à la ruine et pis encore. Ma présence ici, seule, vous faisait supporter par quelques honnêtes gens; Je vous re-

tenais sur la pente effrayante où vous glissez, j*étais voire bon sens, votre jugement et votre ho^ norabiiité, et c'est parce que je comprenais cela que je suis restée si longtemps près de vous... Je pleure, parce que, moi partie, vous serez abandonné de tous, vous n'aurez plus ni conseil ni amis, et j'ai la faiblesse de vous plaindre I...

Mais Lancelot de La Guêpière ne veut pas être plaint, la pitié des autres est une mortelle injure pour son incurable vanité. Il se rebiffe, lève de nouveau les bras au ciel et, reprenant son ton mélodramatique :

— Oh ! quelle femme ! quelle femme ! s'écrie-t-il, non, ce n'est pas une créature humaine, c'est un serpent, c'est un monstre... Moi, La Guêpière, abandonné?... Moi, duquel tout Paris est fier de serrer la mainl... Mais, malheureuse, sans toi, je serais au pinacle!... au pinacle, entends-tu? Si tu avais voulu me seconder avec ton imagination, ta beauté, ton esprit (car tu as des qualités, j'en conviens, moil), si tu avais eu confiance, à nous deux nous aurions soulevé le monde I...

Il porte la main à son front et simule le geste de

LE DËPART 8t

s'arracher ses rares cheveux frisés et ramenés avec amour.

— Quand on pense, poursuit-il en agitant sa canne, quand on pense au mal que je me suis donné pour la rendre heureuse, aux montagnes que j*ai escaladées, aux tempêtes que j*ai essuyées 1... Et c'est quand je suis à la veille de toucher au port qu'elle me fausse compagnie. Car j'y touchais, au port, j'y touchais ; j'avais tourné les derniers obstacles... (Et avec le bout de sa canne, sur le parquet, il se met à dessiner des obstacles.) J'avais louvoyé ici, là... et j'apercevais le port. (Il marque d'un rond le point du plancher où se trouve ce port idéal.) Je me disais : le voici... j'y arrive, et...

— Faut-il emballer le buste du monsieur? crie tout à coup du bout du salon un déménageur.

M. La Guêpière, interrompant brusquement sa démonstration topographique et relevant sa canne, ne me donne pas le temps de répondre :

— Certainement 1 s*exclame-t-il d'un ton péremploire.

Je fronce le sourcil et il me lance un regard de

5t TOUTE SEULE

défi avant de se remettre à la recherche de son port. Mais il est écrit que ni mon nouveau domicile ni la postérité ne connaîtront le rare morceau de sculpture qui représente Lancelot de La Guêpière , les cheveux en coup de vent, la tête haute et la main enfoncée dans sa redingote boutonnée. Au moment où mon mari, rabaissant sa canne, médite une nouvelle figure de rhétorique, — patatras ! — un fracas et un jurement nous attirent dans le salon. C'est le buste en plâtre que le déménageur a laissé choir et qui se trouve réduit en miettes.

M. La Guêpière, consterné, reste bouche béante; moi, malgré mes préoccupations, je dissimule mal un sourire dans un coin de mes lèvres. Il s'en aperçoit, s'emporte, prétend que je suis cause de l'accident et que j'ai soudoyé les déménageurs pour anéantir cette œuvre d'art ; puis, après avoir injurié ces derniers qui lui rendent la monnaie de sa pièce, il enfonce son chapeau sur sa tète et s'esquive en grognant.

Lui dehors, le déménagement s'achève sans autre incident notable. Naniche est partie en avant pour recevoir les meubles au fur et à mesure de

leur arrivée dans mon nouveau gîte. Quand tout est enlevé, je me décide à m'éloigner à mon tour. Mais, avant de sortir, je parcours encore une fois Tappartement, suivie de mon chat qui pressent quelque événement grave et m'escorte avec de petits miaulements mélancoliques. Les portes béantes, les fenêtres sans rideaux, les pièces vides et redevenues d'une sonorité étrange, la paille éparse sur le parquet, tout cela a un aspect d'abandon navrant. La seule chambre restée intacte, celle de M. La Guêpière, fait encore mieux apparaître le vide du reste du logis. Tous les meubles de cette pièce semblent me crier :

— C'est fini, tout est flnil

Et je me sens prise pour le malheureux La Guêpière de cette profonde pitié qu'il m'inspire toujours quand je ne l'ai pas sous les yeux. Je mets un peu d'ordre dans sa chambre pour qu'elle lui paraisse moins désolée lorsqu'il rentrera. Puis prenant Mititi dans mes bras, je descends l'escalier, je passe rapidement devant la loge du concierge, et me voilà dans la rue.

n pleut toujours. Abritant mon chat sous mon

parapluie, je remonte la rue Bonaparte, le cœur serré, ne pensant plus à rien, n'ayant plus dans la tête que ces deux mots qui me reviennent machinalement, régulièrement comme le tic tac d'un balancier de pendule :

— C'est fini, fini, fini!

L'appartement que j'ai loué m'a été recommandé par l'abbé Micault, que j'ai revu plusieurs fois, et qui s'est montré réellement très bon dans toutes ces tristes conjonctures. Mon nouveau home est situé à l'extrémité de la rue Cassette, au deuxième étage d'un vieil hôtel délabré dont les fenêtres donnent sur les jardins de l'ancien couvent des Carmes. Quand j'y arrive, tout est déjà déballé et jeté pêlemêle dans trois petites pièces, très hautes de plafond, qui semblent encore rapetissées par le désordre qui règne partout.

Je n'ai plus de courage à rien. Assise sur un panier de déménageur, mon chat dans mes bras, je regarde autour de moi d'un air effaré, je me sens misérable et je suis prise d'un frisson. Tout ce qui m'entoure a un aspect si étrange et si inhospitalier ! Le papier de tenture est sombre ; à travers la Ion-

LE DËPART 55

gue fenêtre nue j'aperçois des cimes d'arbres sans feuilles, qui se balancent lamentablement sous le vent et la pluie. Maintenant que je suis débarrassée du voisinage de M. La Guêpière, cette nouvelle vie où je vais entrer m'effraye. Je ne suis plus rien, ni fille, ni femme, ni veuve. Me voila passée à cet état équivoque et neutre de femme séparée. Pour la première fois, je vais avoir la responsabilité de mes actes. Il me semble que tout à coup j*ai pris vingt ans de plus, et j'envisage avec épouvante cette indépendance que j'ai mis tant d'acharnement à conquérir. Bien que M. La Guêpière n'ait jamais été, tant s'en faut, un homme de bon conseil, l'idée de n'avoir plus désormais à compter que sur moi me saisit et me terrifie. Je ne vois plus que le côté désolant de ma position : cette liberté pleine de périls contre lesquels je me sens insuffisamment armée. Je ne regrette point le parti que j'ai pris ; seulelcm3nt j'ai peur.

Et puis il y a la question argent qui m'inquiète. Je ne crois guère aux promesses de M. La Guêpière, et d'ailleurs il me répugne de recevoir quelque chose de lui; il est déjà humiliant de vivre

avec Targent d'un homme qu'on méprise, mais c'est pis quand on a des doutes sur la source plus ou moins pure d'où lui vient cet argent. Quand j'étais sous son toit, « à son foyer », comme il dit, j'avais déjà des scrupules et me considérais presque comme la complice morale de ses spéculations hasardeuses; aujourd'hui que la séparation est accomplie, je rougirais bien davantage de lui devoir le vivre et le couvert... J'ai la ferme résolution de travailler; mais je sais combien il est difficile à une femme qui a été élevée dans des habitudes mondaines de trouver à gagner sa vie... Pourtant il va falloir chercher, se remuer, courir la ville; et je me sens désorientée et sans force.

Tandis que je m'enfonce dans cette douloureuse méditation, des voix jeunes et des rires frais résonnent de l'autre côté du mur qui me sépare de mes colocataires. Ce sont les enfants de mes voisins. D'après ce que m'a dit l'abbé Micault, le mari est sous-chef aux Cultes et la femme est un peu plus âgée que moi. Ce sont des gens pieux et bien pensants, et l'abbé a sans doute espéré que cet édifiant voisinage me serait d'un bon exemple. J'en-

tends par moments le remue-ménage familier de leur intérieur : un bruit de table qu'on dresse et de vaisselle qu'on étale pour le déjeuner. Quelqu'un, la petite fille sans doute, fait des gammes au piano. Do^ ré, miy fa, sol.,. Les sons s'égrènent, montent et descendent, avec, çà et là, un accroc ou une fausse note, et la voix de la maman jgui gronde, puis s'adoucit. Tout ce train-train d'un ménage paisible, bourgeois, régulier, où il y a des enfants et une vie de famille sérieuse, me remémore encore plus vivement la tristesse de ma situation. Mon cœur se serre cruellement lorsque, reportant les yeux sur mes quatre murs nus, sur mes pauvres meubles épars, je contemple cette demeure incon-

nue où je vais vivre désormais seule, toute seule!

. Je commence à croire qu'en ce bas monde, à force de persévérance, — et avec la grâce de Dieu, comme dit l'abbé Micault, — on obtient quelquefois ce qu'on désire. Tout de même, ce brave abbé m'a tenu parole. Il s'est mis en quatre pour trouver à me caser, et, vers la fin de janvier, il m'a déniché une vieille dame un peu myope, un peu sourde, qui demandait une jeune femme intelligente, bien élevée, douée d'une voix nette et agréable, pour lui lire des livres de piété. Il a été convenu que chaque jour, fêtes et dimanches compris, j'irais de quatre à sept heures chez la comtesse de Seigneulles, et que je recevrais comme honoraires

90 francs par mois. C'est modeste, mais c*est un commencement, et cela met un peu de bleu dans mon horizon si noir. Avec ces appointements mensuels et ma rente de 2,000 francs, je puis, en vivant très économiquement, me passer des subsides humiliants de M. La Guêpière. Aussi, le jTStrr où Tabbé m'a annoncé cette bonne nouvelle, ai-je failli lui sauter au cou.

Ce n'est pas cependant sans un violent battement de cœur et une vive appréhension que j'ai commencé mon apprentissage. J'ai passé la mati* née qui a précédé ma première lecture à boire des gorgées d'eau fraîche pour m'éclaircir la voix, tant je craignais d'avoir des chais, La comtesse habite, rue d'Enfer, le premier étage d'une maison centenaire, qui a un aspect claustral. Quand j'ai fait mon entrée dans son grand salon froid, aux meubles recouverts de housses grises, je me sentais un frisson dans le dos et je me suis regardée un moment dans une glace afin de m'assurer moi-même si j'avais bien la tenue de l'emploi. Le haut miroir oblong a réfléchi ma figure songeuse, encadrée de bandeaux châtains dont j'avais soigneusement lissé

et aplati les boucles rebelles, a grand renfort d'épingles.

— Allons, me suis-je dit en souriant d*un sourire pâle, c'est bien ; Geneviève ma mie, avec ta petite robe noire, tu as tout à fait Tair d'une lectrice^de bonne maison 1

On m'a introduite dans la chambre de la comtesse. C'est une pièce à mine sévère dans le genre du salon. Point de tapis sur le parquet ciré, qui miroite comme une glace. Le meuble Louis XVI est en acajou, à coins de cuivre. La cheminée de marbre noir n'a pour ornement qu'une pendule et des flambeaux style rocaille. Au fond du lit, garni de rideaux de damas grenat, un grand Christ étend ses bras sur un carré de velours noir, et autour s'enroule un gros chapelet. Pas un bibelot; rien qu'un portrait du comte de Chambord et une photographie représentant trois jolies têtes d'enfants, les petites-filles de la maîtresse du logis. — Au milieu de la chambre, il y avait un guéridon, recouvert d'un tapis, et, près de ce guéridon, une large bergère en velours d'Utrecht, dans laquelle se tenait M"**' de Seigneulles, droite dans sa robe unie de

soie gris fer, coiffée d'un bonnet à rubans mauves, les deux mains étendues sur ses genoux.

La comtesse a environ soixante-dix-huit ans, mais elle est remarquablement conservée et a dû être fort belle, bien que d'une beauté froide. Elle a très grand air dans sa haute taille un peu raide. Sa peau a dû être très blanche, d'une blancheur de rousse. Ses yeux sont bleus, assez bien fendus et très enfoncés ; 4es paupières un peu rouges et veinées comme celles d'une personne qui a souvent pleuré. Peu de cils et à peine de sourcils ; le nez aquilin et long, &n sans être pointu ; la bouche pleine de bonté et laissant voir en s'ouvrant un magnifique râtelier. Quant aux cheveux^ ils ont été remplacés depuis longtemps par un tour blond foncé, formant une papillote touffue de chaque côté des joues. Le cou est emprisonné dans une collerette à tuyaux ; les mains, effilées et maigres, sont de vraies mains de patricienne ; la taille n'est nullement décharnée pour la taille d'une vieille et le buste a même gardé certaines rondeurs qui me font rêver. Je me demande si elles sont authentiques ou si elles participent de la nature artifi-*

cielle des cheveux et des dents. Le tout forme un ensemble correct, distingué, avec quelque chose de fier et d'affable en même temps.

M"*® de SeigneuUes m'a d'abord fait approcher tout près d'elle et, d'une voix légèrement chevrotante :

— Permettez, a-t-elle murmuré en manière d'excuse, que j'examine le visage d'une personne avec laquelle je dois passer une partie de mon temps... Je vous ai si peu vue lorsque vous m'avez été présentée!.. Otez votre chapeau et mettez-vous à l'aise...

J'ai obéi et, rougissant jusqu'aux oreilles, je suis venue m'asseoir aussi près que possible de la bergère. La comtesse m'a dévisagée très sérieusement, en faisant une singulière moue mobile que je ne puis comparer qu'au mouvement de lèvres familier aux lapins, puis elle a repris :

— L'abbé Micault m'a conté que vous n'étiez pas heureuse; cela se voit..., bien que vous ayez une pointe de malice gaie dans le regard et aux coins de la bouche... Allons, chère petite dame, vous me plaisez et je vous aime déjà par les yeux. , . J'espère que je vous aimerai aussi par le cœur.

Ces paroles encourageantes m'ont réchauffée.

J'étais encore trop intimidée pour oser répondre par un mot aimable ; mais je sentais que mes yeux devaient dire ce que je ne pouvais exprimer. Elle m'a adressé des questions sur mon mariage, sur M. La Guêpière et m'a paru effrayée de ma résolution de vivre seule, sans trop me blâmer cependant de l'avoir prise. Après avoir beaucoup causé, elle m'a montré un livre posé sur le guéridon :

— Nous allons commencer par cet ouvrage ; il paraît fort intéressant et m'a été recommandé par notre digne curé de Saint- Jacques... Il nous fera passer des heures agréables.

J'ai soulevé la couverture et regardé le titre : C'était Y Histoire de Christophe Colomb.

— Il y a cinq volumes, a repris la comtesse; c'est un peu long, mais on ne s'en plaint pas quand le livre est amusant et instructif. Surtout n'oubliez pas que j'ai l'oreille dure... Ne criez pas pourtant, cela me fait mal ; mais lisez distinctement.

J'ai commencé en tremblant ; ma voix me semblait celle d'une autre... Je m'appliquais. Dieu sait!... Je lisais comme un professeur, m'arrêtant légère-

ment aux virgules, plus respectueusement aux points et virgules, avec solennité aux deux points. J'avais une peur bleue que ma langue ne fourchât et ne me fît commettre quelque liaison incongrue. Heureusement tout a bien marché.

Cette première lecture a duré plus d'une heure. J'avais la conscience d'être monotone et je craignais d'ennuyer la bonne dame; mais non, ma méthode était à la hauteur de l'intérêt du livre. Je n'avais encore rien lu de plus platement insipide.

— C'est fort instructif, murmurait de temps à autre M"® de Seigneulles en hochant la tête; je remercierai M. le curé de Saint-Jacques.

A la fin d'un mortel chapitre d'introduction, j'ai été toute joyeuse quand j'ai entendu ma comtesse s'écrier de sa voix grêle :

— Ah 1 chère madame, combien je suis aise de vous avoir trouvée I . . . Votre voix est nette, agréable, une vraie voix d'enfant de chœur... Je ne perds pas un mot. De plus, vous savez lire, et voilà qui nous promet de charmants après-midi.

Bien que sept heures fussent sonnées, je n'ai pas osé pour cette première séance avoir l'air trop

pressée de partir, et je suis restée clouée sur ma chaise. C'est la comtesse qui m'a congédiée :

— Allons, bonsoir, madame, m'a-t-elle dit sans se lever, j'espère que nous serons contentes Tune de l'autre... A demain.

C'est ainsi que se sont terminés mes débuts. Je suis rentrée, toute fière, rue Cassette, où, après souper, Naniche m'a forcée d'avaler un lait de poule, en prétendant que je devais être exténuée ; et je me suis endormie en rêvant à Christophe Colomb, dont je voyais les cinq volumes se multiplier comme les pains et les poissons de l'Évangile.

Depuis cette mémorable journée, près de quatre mois se sont passés, et chaque après-midi la vieille dame et moi nous avons pénétré plus avant dans la découverte de l'Amérique. Je lui sers par tranches cette nourriture intellectuelle peu savoureuse, et elle l'absorbe sans sourciller. Dans les premiers temps, tout en lisant mon chapitre, je regardais furtivement si elle ne s'endormait pas et je me disais in petto :

— Quel somme je ferais, si j'étais à sa place!

Mais elle conservait sa raideur impassible sous cette douche d'ennui qui tombait en pluie grise et menue. Elle a fini cependant peu à peu par se détendre et par me mettre plus à Taise. Parfois nous posons le livre et elle me questionne curieusement sur mes années de mariage. Alors je me laisse aller à mon naturel gai et je sens que mes réflexions Tamusent. Mon caractère prime-sautier

lui est sympathique et elle devient expansive à son tour.

Je la soupçonne de n*avoir pas été non plus très heureuse en mariage. Elle m'a insinué à demi-mot que le feu comte de Seigneulles était un fort beau cavalier, mais un enragé joueur et un grand coureur de prétantaine. Elle paraît avoir plus d'une fois souffert de son humeur volage et de son caractère emporté. Après m'avoir conté un jour quelques-unes des frasques du comte :

— Enfin, il est mort I a-t-elle ajouté.

Elle disait cela avec un soupir qui n'avait rien de douloureux et qui ressemblait plutôt à un soupir de soulagement. Elle n'a pas une existence très gaie, et son fils la délaisse pour le monde en hiver,

et pour les villes d'eaux en été. Seule, dans ce grand appartement glacial, avec trois domestiques dont elle a peur, elle est devenue dévote, plus encore par ennui que par vocalion.

Ayant été, dans son temps, très belle, très admirée et très entourée, elle n'a pas pu s'accommoder de cet abandon qu'amène forcément avec elle la vieillesse. En désespoir de cause, elle s'est rejetée vers la société édifiante et pieusement aimable des gens d'église. Sa bourse est toujours ouverte pour leurs quêtes et chaque semaine leur couvert est mis à sa table. Aussi ils lui font une cour assidue et l'enveloppent de prévenances veloutées. Elle n'est pas fâchée de savourer ces onctueux compliments ecclésiastiques, discrètement et délicatement répandus à ses pieds. Il lui semble y respirer une dernière bouffée des hommages d'autrefois.

C'est probablement pour ne pas désobliger son directeur qu'elle ne se lasse point d'écouter l'histoire de Christophe Colomb. Oh ! cet aventurier de Christophe, Dieu seul sait à quel point il me porte sur les nerfs 1 Mais je me venge... Lorsqu'il me

semble que la comtesse, bercée par cette insipide lecture, rêve ou sommeille les yeux ouverts, je ne rougis pas de profiter de cette quasi-somnolence; en tournant les pages, j'en escamote adroitement une ou deux. Elle ne s'en aperçoit guère. Parfois seulement elle murmure :

— C'est bien décousu cet ouvrage, ne trouvezvous pas, ma chère petite?

Et j'ai le front de répondre hypocritement :

— Moi?. , non, madame.

J'espèretlTujours qu'elle s'en dégoûtera. Au fond,

cette histoire l'assomme tout autant que|moi, car de temps en temps elle m'interrompt pour s'écrier :

•— Mon Dieu, chère dame, que vous avez une petite oreille! — Ou : — C'est singulier comme vos sourcils sont nettement dessinés...

Je sens qu'elle ne m'écoute qu'à demi, et je profite de l'interruption pour entamer une digression amusante et lui faire oublier le livre ; mais elle ne se laisse pas tenter ; elle m'a déclaré dernièrement qu'il fallait, coûte que coûte, aller jusqu'au bout, afin de ne point déplaire à ce bon curé de Saint- Jacques.

J'imagine qu'il lui aura imposé cette lecture comme pénitence; — et c'en est une lourde I... — Depuis que nous avons attrapé le printemps, l'histoire du pieux navigateur me paraît encore plus fastidieuse. Les haleines d'avril et de mai m'ont donné des idées de révolte et de dissipation. Je rêve une lecture plus en harmonie avec ce renouveau de verdure et de ciel bleu. A travers les vitres closes, j'entends le sifQet des merles dans les jardins du voisinage. Il me semble qu'en passant par le Luxembourg j'ai apporté dans mes cheveux et dans les plis de ma robe une odeur de lilas, qui m'entête et me donne des distractions. Je saute des phrases entières, je tourne trois pages à fois; mais j'ai beau faire, nous n'avançons pas et nous n'en sommes encore qu'au troisième volume.

— Quelle idée cet homme a-t-il eue de découvrir l'Amérique ! me dis-je furieusement en dedans de moi.

Hier, je me suis rendue à ma tâche quotidienne presque en rechignant. J'étais venue par le jardin, et cela me faisait gros cœur de m'enfermer dans cette maison monastique, par ce charmant

après-midi de mai, où le ciel riait entre les arbres et où Tair était imprégné d'une verte odeur de sève. En entrant, j*ai trouvé à ma vieille dame une mine toute confite.

— Ma bonne petite, m'a-t-elle déclaré, nous laisserons dormir Christophe pour aujourd'hui ; je dois communier demain, et je vais vous prier de me lire comme préparation quelques pages d'un ouvrage de piçté... Cela vous est égal, n'est-ce pas?

Je le crois bien que cela m'est égal I Tout plutôt que la découverte de l' Amérique I .. . L'Imitation était sur la table, avec la Vie de sainte Thérèse. M"« de SeigneuUes m'ayant dit de choisir dans le premier de ces livres le chapitre que je voudrais, je me suis arrêtée à celui qui est intitulé : Des efets admirables de l'amour divin. Je le connais de longue date, et il m'a toujours plu. Je ne sais si cela tenait à l'air printanier que j'avais respiré et qui m'avait monté à la tête, mais j'ai pris pour cette lecture un tout autre ton que pour l'histoire de cet ennuyeux Christophe. Je me suis moins occupée de la ponctuation et j'ai mis dans ma façons de lire une ferveur et une animation tout à fait

inusitées. Ma comtesse a ouvert de grands yeux; elle avait joint ses deux mains sur ses genoux et m'écoutait béatement...

Lorsque je suis arrivée au passage : « Rien n'est plus doux que Tamour, rien n*est plus fort, plus élevé, plus délicieux; rien n'est plus parfait au ciel et sur la terre..., » elle a posé sa main sur la mienne et m'a interrompue en me disant d'une voix légèrement troublée :

— Mais, ma petite, vous lisez admirablement ; c'est toute une révélation... On voit que c'est senti I... Continuez, vous me faites grand bien.

Et j'ai continué, toujours avec la même onction tendre et enthousiaste... Pauvre comtesse, hélas 1 ce n'était pas l'amour divin qui donnait à ma voix cette vibration persuasive; il s'y mêlait, j'en ai peur, un alliage profane, et peut-être aussi un peu de malice.

Mais là où mon triomphe a éclaté, c'est à la lecture du livre de Sainte Thérèse. Lorsque, tout à travers les extases de la religieuse d'Avila, je rencontrais ces mots : « mon blen-aimé I... » j'avais une façon de les prononcer qui remuait le cœur

LECTURES PIEUSES 7a

de la bonne dame. Cela réveillait sans doute en elle des souvenirs mondains qui n'étaient pas trop de saison, un jour de préparation I Son regard devenait humide. Au milieu de ces efTusions mystiques, elle s'est écriée soudain :

— Ah I petite, petite, quelle âme vous mettez à cette lecture ! . . . Est-ce bien au bon Dieu que vous pensez ?

Quand est venu le moment de mon départ, elle m'a attirée à elle avec une vivacité que je ne lui connaissais pas et m'a baisée au front. J'étais» comme elle, attendrie et remuée. Je crois que cette capiteuse liqueur de l'amour mystique nous avait un peu grisées toutes les deux. . .

En m'en retournant j'ai retraversé le Luxembourg. Les marronniers couverts de fleurs roses et blanches se détachaient en masses vigoureuses sur ce ciel du soir d'un si adorable ton de turquoise verdie. Les aubépines, les cerisiers doubles étalaient dans les fouillées l'opulence de leurs floraisons neigeuses; les cytises aux grappes tombantes mettaient çà et làl3omme un ruissellement d'or. Les merles se chamaillaient dans les bran-

ches; un ramier roucoulait, posé sur l'épaule d'une Diane, et une exquise odeur d'amande amère s'exhalait des massifs de giroflées. Çà et là, des couples suivaient d*un air heureux les circuits des allées tournantes; de tous côtés de clairs rires d*enfants s*envolaient en fusées. Au delà des toits d*ardoise du palais, qui s*enleYaient en noir sur le ciel rougi, on entendait la musique d'un orgue de Barbarie jouant une valse au loin, du côté de la place Saint-Sulpice. Il semblait que dans l'air du soir on respirait des effluves amoureux et trou-^ blants. Et Je me disais :

— Toi, tu es seule, toute seule!

Jamais mon isolement ne m'avait tant pesé. Ja-« mais, comme hier soir, je n'avais entrevu aussi nettement la navrante perspective de la solitude à laquelle je suis condamnée à vingt-sept ans.

J'avais regret à rentrer dans mon sombre appû^ tement vide, et je décrivais de longs circuits nonchalants à travers les petits jardins qui bordent la rue de Vaugirard et le prolongement de la rue Bonaparte. J'écoutais rêveusement VJ^ngélus qui tintait aux clochers du voisinage. Mes narines se

dilataient quand je côtoyais les pelouses , dont l'herbe récemment fauchée répandait une fine odeur qui me rappelait les fenaisons de mon village.

Au détour d'un massif de rosiers, je me suis quasi jetée dans un grand garçon qui émiettait du pain à une bande de moineaux. Je me suis excusée de mon mieux, et, comme le nourrisseur d*oiseaux me saluait gauchement, j'ai reconnu la tète-de-loup de M. Pascal Nau.

Il a bégayé, rougi et écarquillé ses yeux bruns. En toute autre circonstance, je crois que je me serais bornée à lui rendre son salut et à continuer ma route; mais, ce jour-là, Tinfluence des effusions ardentes de sainte Thérèse, cette odeur de foin coupé, cette belle soirée printanière, toutes ces choses m'avaient enhardie. Je me sentais devenir expansive, j'avais besoin de communiquer mes impressions à mon prochain ; et comme, au demeurant, ce garçon naïf et demi-rustique n'est ni redoutable ni compromettant], je lui ai adressé la parole la première.

— Bonsoir, monsieur Pascal, ai-je dit, vous

distribuez aux moineaux les restes de votre dîner ?

Ce mot de diner a amené sur ses lèvres un sourire embarrassé, et il s*est dépêché de fourrer dans sa poche un gros morceau de pain de ménage.

L'idée m'est venue que ce chanteau avait peut-être composé tout le menu de son repas du soir, et ce soupçon à développé en moi un sentiment compatissant qui m'a prédisposée encore à l'affabilité.

— Je flâne, a-t-il répondu évasivement... Par ce beau temps il m'est impossible de me claquemurer... J'ai planté là mes copies et je suis venu regarder les fleurs.

— Elles foisonnent donc toujours, les copies I — J'en ai trop... Le papier timbré me donne des

nausées et je serai obligé dé rendre la moitié de ma besogne intacte à mon huissier.

Cette dernière réflexion m'a décidée. Il y a longtemps que j'ai l'ambition de me rendre tout à fait indépendante en gagnant quelque argent à des écritures. J'ai repris en rougissant :

— Si vous en avez trop, vous seriez bien aimable de m'en passer quelques-unes.

LECTURES PIEUSES n

Il m'a regardée d'un air incrédule :

— Quoi 1 s'est-il écrié, vous consentiriez à copier des grosses ?

— Pourquoi pas?... J'ai une assez belle écriture, et je vous assure que votre patron sera content de moi.

— Mais c'est une besogne assommante.

— Qu'importe!... II n'y a pas de sot métier quand on est obligé de travailler pour vivre, et je ne suis pas riche.

— Oh I alors, a-t- il répliqué avec une mine épanouie, je partagerai de grand cœur avec vous... Je vous en apporterai dès demain matin.

— Merci, monsieur Pascal...

Pendant quelques secondes nous avons longé silencieusement les pelouses, puis je lui ai demandé :

— Et la musique? où en êtes-vous?

— Cela marche, je crois que je vais mettre la main sur un éditeur qui me gravera mes mélodies campagnardes... Mais le printemps me rend paresseux; j'ai en moi comme un trop-plein qui m'alourdit et je me sens un besoin de me dissiper, de courir là où il y a des arbres verts et des foules.

C*est un singulier sentiment que je n*ai jamais éprouvé à la campagne.

Hélas! ce sentiment, je te connaissais et j'y compatissais.

— Oh I ai-je repris, êtes- vous seul à ce point? N*avez-vous pas d'amis?

— Je n'ai ni amitiés ni,., ni le reste 1 a-t-il répliqué avec un sourire.

J'ai fait mine de ne pas comprendre ; il a continué avec une explosion de franchise rustique :

— Voyez-vous, quand ma solitude me pèse trop, je viens ici, je regarde les petites ouvrières ou les étudiantes qui passent au bras de leurs amoureux, et, comme Jean-Jacques, je mange mon pain sec à la fumée du rôti des autres.

Cette fois je n'ai pu m'empêcber de rire. La glace était rompue et nous avons fait, comme deux camarades, une partie de causerie le long des allées qui sentaient bon et où le crépuscule tombait peu à peu.

Tout à coup un roulement de tambour a résonné au loin et les gardiens se sont mis à crier :

— On va fermer I

— n est temps que je me sauve, ai-je dit toute honteuse en pensant aux inquiétudes de Naniche qui m'attendait pour souper. . . Je compte sur votre promesse, monsieur, à demain !

Il s'est arrêté, hésitant et ne sachant s'il devait me quitter immédiatement. Enfin il m'a saluée; je suis sortie par la grille de la rue de Fleurus, et, en me retournant, je l'ai aperçu qui me suivait des yeux, immobile, planté comme un terme devant un massif de lilas.

Pascal Nau a tenu sa promesse. Le lendemain de notre rencontre au Luxembourg, il m'a apporté des jugements à copier et m'a gentiment donné toutes sortes d'explications préalables sur le caractère de récriture, le nombre réglementaire de lignes à la page et de syllabes à la ligne. J'ai la tête dure pour toutes ces choses et j'ai mis sa patience à une rude épreuve. Décidément c'est un brave garçon, original, plein de sève et de franchise, auquel il ne manque que l'usage du monde. Si je n'étais pas strictement obligée de me tenir sur mes gardes et de vivre perpétuellement dans la crainte du qv!en dirort-^m, j'aimerais à traiter ce rustique

artiste en camarade et à Taider amicalement à se dégrossir; mais mon état de femme séparée me condamne à une rigoureuse réserve, et l'abbé Micault fait déjà bien assez la moue quand il se trouve chez moi à l'heure où Pascal Nau vient apporter ou reprendre de la besogne.

Comme mes copies sont presque toujours pressées, c'est le matin dès l'aube que je me liwe à mon travail d'expéditionnaire. Je pousse ma petite table devant la fenêtre ouverte, et, tandis que les cloches tintent pour V Angélus^ tandis que les martinets tournent dans Tair en jetant des cris aigus, je griffonne avec acharnement. Je copia des phrases baroques écrites dans un français barbare; ma plume court intrépidement sur le papier timbré, je noircis des rftles et des rôles, jusqu'à ce que ma tète s'alourdisse et que les lignes dansent devant mes yeux.

Quand mes doigts sont trop engourdis, je me penche au balcon et je repose mes regards sur la verdure du jardin des Carmes. C'est un coin pacifique et discret ; il s'en dégage une atmosphère somnolente particulière aux lieux ou le clergé a élu do-

micile. Par-dessus les tilleuls j'aperçois la façade grise de rancien couvent, avec ses fenêtres irré^ gulières à petits carreaux verdâtres, ses perrons herbeux, sa toiture moussue^ aux lucarnes coliïées de tuiles brunes. La coupole trapue de la chapelle élève son dôme d'ardoise au-dessus des toits, et» dans un angle, une vieille tour carrée élance sod svelte clocheton à Jour, où retentit d'heure en heure la monotone sonnnerie des messes matinales. Entre deux allées d*arbres parallèles, des parterres découpent leurs losanges et leurs demi-*lunes ; tout autour, de jeunes prêtres, professeurs à l'Université catholique, se promènent lentement, silen* cieusement, le nez penché sur leur bréviaire. Je voia leurs soutanes sombres passer et repasser dans la verdure, tandis que là-haut, dans le ciel, les martinets plus bavards se croisent et virent en étendant leurs ailes noires...

Vers onze heures, tous les deux jours, l'abbé Mi* cault, qui suit en auditeur bénévole un cours d'élo* quence à la Faculté catholique, monte à mon troi« sième étage et me rend visite. Depuis mon installation, il m'a donné de fi*équentes marques

d'intérêt; il est serviable, dévoué, bon comme le bon pain, très discret d'ailleurs sur le chapitre de la dévotion ; il ne me parle point trop de mon salut ni de notre sainte mère TÉglise, en sorte que ma défiance et mes préventions se sont envolées tout doucement et nous sommes devenus une paire d^amis. De temps à autre, jeTinvite à partager mon déjeuner, et ces jours-là je fais acheter pour lui le Figaro^ car Tabbé est très friand de cette lecture profane. A son tour, il me ménage des surprises et, me sachant très gourmande, en arrivant il tire de la vaste poche de sa soutane quelque friandise soigneusement empaquetée. Il appelle cela apporter son jflat. Quand il enlève avec précaution le papier qui enveloppe sa surprise, ses yeux pétillent et ses lèvres sourient. La gourmandise est notre péché d'habitude à tous deux, et c'est elle qui a cimenté la cordialité de nos relations. A table, l'abbé se montre sous ses meilleurs côtés. Il est aimable, causeur, tolérant. Il rit de mes boutades et mange avec des tournements de bouche réjouissants à voir. Son nez se met de la partie et prend des airs drôlets, pleins d'une sensualité naïve.

— Ce que vous mangez doit être bon, monsieur l'abbé, lui-dis-je alors avec irrévérence, voilà votre nez qui s'élargit en accent circonflexe.

Il se met à rire, mais sans perdre un coup de dent.

Dès qu'il a dégusté son café, il brosse son chapeau et va donner ses répétitions à l'école Bossuet. Je me retrouve de nouveau seule et je m'occupe de travaux à l'aiguille jusqu'à l'heure de mes lectures, à moins que je ne sois dérangée par ma voisine, M"»® Lobligeois, la femme du sous-chef aux Cultes. Elle m'a prise en affection et me visite plus souvent que je ne le voudrais. C'est une brune piquante, assez svelte, ayant de l'éclat, de belles dentgf blanches, des lèvres très rouges, de grands yeux d'un gris phosphorescent, mais la taille plate et de gros os. Son caractère offre une singulière combinaison de dévotion étroite et de mondanité, de prudence et de désirs mal rentrés. Le ciel et la terre s'y mélangent à des doses inégales. Elle s'occupe de bonnes œuvres et lit de mauvais livres ; elle est dame patronnesse d'un orphelinat et laisse ses enfants sortir avec des bas troués et des vête-

ments d'hiver au cœur de Tété. Le mari, absorbé par son bureau et par ses collaborations à un journal religieux, travaille comme un nègre, ignore ce qui se passe dans son logis et laisse à sa femme la bride sur le cou. C'est un petit homme grimaud et rabougri, mal brossé, mal peigné, horriblement fagoté dans des vêtements austères. Chez lui tout est noir, depuis l'habit jusqu'aux ongles. Digne père de famille au demeurant, adorant ses marmots, mais ne payant pas de mine. Je crois que M™« Sabine Lobligeois le tient en médiocre estime ; elle trouve qu'il ne représente pas assez et ne lui pardonne pas de n'être encore que sous-chef de bureau.

Notre connaissance s'est faite par l'intermédiaire des enfants. Les croisées de notre étage donnent sur une sorte de galerie extérieure qui est commune aux deux appartements. Aux heures de récréation, les petits Lobligeois viennent jouer sur ce balcon où des gradins de pots de fleurs servent seuls de ligne de démarcation entre le territoire du voisin et le mien. J'aime les enfants et, voyant ceux-ci un peu abandonnés, je me suis intéressée

à eux. Ils entrent volontiers chez moi où ils se sentent plus choyés que chez leur mère, et M*"' Lobligeois, qui s'ennuie passablement dans son intérieur, a profité de la circonstance pour se lier avec moi.

Elle me fait de vives démonstrations d'amitié et s'apitoie volontiers sur mon sort. Je ne saurais dire à quel point je me sens agacée par ces indiscrètes condoléances. J'ai remarqué que, lorsque Pascal Nau vient m'apporter du travail ou reprendre mes copies, ma voisine trouve toujours un prétexte pour apparaître sur le balcon et pénétrer chez moi. Ce grand garçon l'occupe et elle l'examine d'un œil fort complaisant.

L'autre jour, comme il venait de me quitter et que nous étions restées seules dans ma chambre, elle m'a demandé où je Tavais connu, et je lui ai conté les incidents qui nous avaient mis en relation. La-dessus elle a pris son air prude et s'est étonnée de la facilité avec laquelle je l'avais admis chez moi. Car enfin, a-t-elle ajouté en baissant les yeux, cela pourrait paraître dangereux à certaines personnes.

— Dangereux, M. Pascal ! me suis-je récriée en riant, je vous assure qu*il ne Test pas pour moi.

— Un homme jeune et bien tourné est toujours dangereux, a-t-elle repris en soupirant, et il ne

faut pas défier l'esprit malin... Êtes-vous sûre, ma chère, que ce monsieur ne songe pas à vous faire un doigt de cour?

— Très sûre, et, si je m'apercevais du contraire, je rengagerais immédiatement à cesser ses visites.

— Et vous auriez raison; dans votre position, on ne saurait être trop circonspecte...

Il parait que « sa position », à elle, ne l'oblige pas aux mêmes scrupules, car, lorsqu'il est là, elle ne cesse de lui lancer de langoureuses œillades, auxquelles du reste le pauvre garçon ne prête qu'une attention médiocre.

Elle a continué d'un ton d'attendrissement agaçant :

— Oh ! je vous plains de toute mon âme... Votre situation me parait la plus périlleuse et la plus pénible de toutes, car enfin, à nos âges, le cœur parle encore très haut et Ton ne se résigne guère

à ne plus aimer.

— La vie que je mène ne me laisse pas le temps de penser à ces choses-là... D'ailleurs, chère madame, il faut être philosophe et supporter ce qu'on ne peut empêcher.

— Hélas! oui, et puis, n'est-ce pas? votre mari n*est pas immortel, une maladie peut l'enlever et vous rendre votre liberté.

— Oh I M. La Guèpière a bon pied, bon œil et ne se soucie nullement de mourir, je vous le promets I

— Les vues de la Providence sont impénétrables, a-t-elle répondu avec onction, et l'on peut toujours la prier... A votre place, je ferais brûler des cierges à Notre-Dame-de-Bon-Secours.

— Brûler des cierges pour obtenir la mort de mon mari?

— Pourquoi non?... Moi, j'ai une confiance inébranlable dans l'intercession de la sainte Vierge.

Je n'ai pu retenir un éclat de rire. La façon dont cette dévote envisage l'intervention providentielle m'a paru au moins singulière. Il n'en est pas moins vrai que cette conversation a eu le don de me replonger dans mes idées noires. Elle m'a montré brutalement à quelles extrémités je suis réduite.

Cette femme, bien que le bon sens et le sens moral lui fassent défaut, a mis cruellement le doigt sur la plaie.

J'ai à peine vingt-huit ans, je suis jeune morale* ment et physiquement, la solitude m*est aussi insupportable que la société de mes semblables m'est douce; cependant me voilà condamnée à vivre seule, et cela pendant des années et des années, jusqu'à ce que la mort de M. La Guêpière me rende ma liberté, c'est-à-dire probablement jusqu'à une époque où je serai vieille et laide, ou la vie pour moi n'aura plus ni saveur ni parfum. Les choses sont si piteusement arrangées dans ce monde, que me voilà, à vingt-huit ans, réduite à l'odieuse alternative ou de souhaiter la mort prochaine de mon mari, ou de me faire excommunier par ropinion publique, si, lasse de mon isolement, je me souviens que j'ai un cœur et je l'écoute parler... Cela est pourtant profondément absurde et injuste 1... Autour de moi, en ce moment, il y a des gens qui jouissent des fleurs, du ciel bleu, des sourires de leurs enfants, des afi*ections de leurs amis> qui mordent dans les plaisirs de la vie

comme dans un gâteau de fête... Pourquoi toutes ces satisfactions aux autres, et rien à moi? A moi, dont le seul tort est d'avoir épousé M. La Guêpière à un âge où je n'avais ni expérience, ni volonté, ni responsabilité?

Toutes ces réflexions me mettent en rage et influent sur mon caractère. Je sens positivement que je deviens mauvaise, et c'est ce pauvre abbé Micault qui en pâtit. Je le rudoie, je le taquine, j'invente des malices d'écolière pour troubler à mon tour sa paisible et routinière existence ecclésiastique.

Ainsi Tune de ses plus chères distractions lorsqu'il arrive chez moi, c'est de lire un journal. Depuis quelques jours, je m'ingénie à choisir les feuilles les plus scandaleusement radicales. Â peine entré, il s'installe dans mon fauteuil, relève sa soutane sur ses genoux écartés et cherche des yeux sa pâture politique quotidienne :

— Où est le journal, ma chère enfant?

— Je l'ai serré, monsieur Tabbé.

Et je prends un air hypocritement contrit.

— Pourquoi donc?

-- C'est que... c'est le Voltaire, et il y a dedans

d2 TOUTE SEULE

des choses qui vous choqueraient. . . Je vais envoyer chercher V Union.

L*abbé, qui a lu déjà Y Union dans la pieuse maison où il a élu domicile, et qui ne serait pas fâché de varier ses plaisirs, fait sa moue, hésite un moment entre sa conscience et sa passion pour la lecture, puis reprend avec une indifférence affectée :

— Donnez toujours le Voltaire... Une fois n'est pas coutume, mon enfant.

Alors il met ses lunettes, croise ses jambes et savoure lentement le fruit défendu. La prose radicale froisse toutes ses convictions, mais, d*un autre côté, les racontars de la petite presse, les comptes rendus des théâtres piquent sa curiosité, et, tantôt fronçant le sourcil, tantôt se pinçant les lèvres pour ne pas rire, il avale le poison libre penseur jusqu^à la dernière goutte.

Quelquefois mes taquineries sont atroces et j'en ai honte après coup; mais je ne sais quel démon me pousse, je deviens hardie et maligne comme les mouches en temps d'orage. J'invente les questions les plus embarrassantes, je lui pose d'un air

LE CHAPITRE DES TENTATIONS 9d

innocent les cas de conscience les plus scabreux ; je m*amuse à conduire le malheureux abbé iSur les pentes les plus périlleuses et j'éprouve un plaisir damnable à Ty voir perdre pied.

L'autre jour, nous avions déjeuné en tête-àtête dans ma petite salle à manger. Il faisait beau temps ; par la fenêtre ouverte un joli rayon de soleil jouait dans les cheveux gris ondes de mon vé^ nérable convive, tout occupé à déguster son café. Le café noir est son faible ; après un déjeuner selon son cœur, ce breuvage est pour l'abbé le suprême des plaisirs permis. Cela le rend communicatif et le porte à l'abandon confiant des causeries intimes. Je le regardais sirotant le contenu de sa tasse, dans ce rayon de soleil; ses yeux bleus luisaient, son nez avait de drôles de retroussis, ses lèvres de cerise se rapprochaient avec sensualité pour humer le liquide brûlant et parfumé. Une idée saugrenue m'est venue à l'esprit et j'ai dit brusquement :

— Monsieur l'abbé, vous qui connaissez la vie, croyez-vous qu'on puisse vivre sans aimer?

Il a reposé sa tasse sur la soucoupe :

-— N'entamons pas ce chapitre, mon enfant.

Et d'un air distrait il s'est mis pour rompre les chiens à fredonner un chant d'église.

Mais ce commencement de contradiction avait fait épanouir mon idée fixe et j'étais résolue à ne pas tenir l'abbé quitte à si bon marché. Il n'avait pas bu son café et je pressentais qu'il n'aurait pas lo courage de renoncer à celte friandise pour fuir mes questions audacieuses. J'ai appuyé résolument mes deux coudes sur la table, et regardant impertinemment mon interlocuteur en face :

— Monsieur l'abbé, ai-je demandé, croyez-vous à l'amour platonique?

— Certainement, ma bonne flUe... C'est-à-dire, entendons-nous, je crois qu'il n'y a que celui-là d'excusable,.. Tu-o-o-orum, rum...

Et il a repris sa psalmodie.

— En vérité?

Et j'ai soupiré hypocritement.

— Mais enfin il n'y a pas que celui-là..., malheureusement ! L'Église en admet un autre, puisque le Pater dit : « Ne nous laissez pas succomber à la tentation... » Vous n'avez jamais été tenté, vous, monsieur l'abbé?

— Sainte Vierge! ma bonne flUe, à quoi allezvous penser là?

— Enfin j*y pense... Voyons, répondez-moi franchement, ne vous est-il jamais arrivé, en songeant à Tamour profane, de regretter d*être prêtre?

— Jamais, non jamais je n'ai eu d'aussi coupables pensées ! s'est écrié Tabbé effaré.

— Vraiment 1... Eh bien! permettez-moi de vous le dire, monsieur Tabbé, en ce cas vous n'êtes pas. foncièrement vertueux.

— Par exemple! Comment cela?

— La vertu consiste dans le sacrifice ; vous prétendez n'avoir jamais été tenté... Donc vous n'avez rien eu à sacrifier et vous n'êtes pas vertueux.

— C'est un sophisme... Il y a tentation et tentation, et... En vérité, ma chère fille, je ne vous comprends pas.

— Je m'explique, monsieur l'abbé... Vous deviez être très bien quand vous étiez jeune, et vous viviez dans un monde... très mondain. Il me semble impossible que vous n'ayez jamais eu un pauvre petit regret, une pauvre petite tentation... Vous pouvez bien me l'avouer, à moi (et j'ai pris ma voix

la plus insinuaDte, la plus càliae); racontez-moi cela... J'aime les confidences.

Le pauvre abbé, rouge et fort embarrassé, regar* dait avec une indécision comique tantôt son chapeau accroché à la patère, tantôt sa tasse encore à demi pleine :

— Non, mon enfant, changeons de conversatioUt je n'ai rien à vous conter.

— Quoi, rien? Vous n'avez jamais rencontré une femme, à la vue de laquelle vous vous êtes murmuré : « Ah I si je n'étais pas prêtre, celle-là me plairait ; je pourrais, moi aussi, avoir des enfants, une famille? »

L'abbé a fourragé dans ses cheveux et, levant au ciel des yeux désespérés, s'est exclamé en désarroi :

— Mais à quoi sert toute cette curiosité?... J'ai

soixante ans et jamais, au grand jamais, personne ne s'est permis de m'adresser de pareilles questions I

— Mais à moi, monsieur l'abbé, ai-je répliqué doucement, n'est-ce pas un peu permis? Ne suisje pas comme vous à présent, d'un sexe neutre?...

Ni fille, ni femme, ni veuve... Vous pouvez bien me confier vos petites tentations.

— A-t-on jamais vu pareille enfant terrible? a soupiré Fabbé; non, vraiment, je cherche... Je cherche sans rien trouver.

Et il était de bonne foi, le brave homme!

Enfin, harcelé par les questions insidieuses que je posais avec une ténacité endiablée, il s'est écrié, moitié furieux, moitié complaisant :

— Eh bieni oui, une fois... j*ai été tenté. Là, êtes-vous contente?

J'avais avancé encore davantage mes coudes sur la table, et, mon menton dans les mains, j'attendais tout affriolée.

— Une fois, a-t-il repris en se renversant dans son fauteuil, une main en abat-jour sur ses yeux, un sourire d'une vague mélancolie sur les lèvres, en Touraine, au château du duc de Rochecotte, chez lequel j'étais précepteur, on organisa une partie de campagne... a âne.

— Ha 1 ... Et il y avait des dames ?

— Naturellement, il y avait des dames, a murmuré l'abbé en s'arrêtant pour boire une gorgée de café.

Moi. — Et puis?

L'abbé, avec compoTiction. — Il y en avait une charmante : un maintien modeste, un profil suave et pur comme celui d'une vierge de Raphaël... {Une pause,)

Moi, avec wi accent encourageant. — La Belle jardinière... Ensuite?

L'abbé. — Elle était arrivée en retard et n'avait personne pour l'aider à monter sur son 6ne...

Mol — Alors?...

L'abbé, avec vivacité. — Eh bien 1 alors Je m'ap* prochai et lui offris mon aide... [Une pause.) Elle accepta et..., damel je fus dans l'obligation de la prendre par la taille.

Moi, d'im ton de plus en plus pressant. —Et alors?

L'abbé, très vite.— Qs^^vl^iq sentis cette taille souple dans mon bras, je sentis aussi mes vingt-huit

ans, et je fus coupablement tenté... Elle s'aperçut de mon trouble, car elle me regarda et devint rouge. . . Cela ne dura qu'une seconde, et elle s'en fut au trot de son âne... Je restai là un bon moment, tout remué et tout confus. Le soir, je m'abstins de des^

cendre au dîner; la nuit, je pensai plus qu'il ne convenait à cette personne; en sorte que le lendemain je demandai un congé au duc et je ne rentrai au château que lorsque la dame l'eut quitté... Depuis, je ne Tai jamais revue...

L'abbé est resté un moment silencieux, a rajusté son rabat, et se levant :

— Voilà, mon enfant, tout ce que j'ai à me reprocher sur ce chapitre... C'est tout, cette fois, c'est bien tout.

Il a dit cela si simplement, si dignement, que je me suis sentie honteuse de l'avoir tourmenté de la sorte, en réveillant indiscrètement le souvenir de cet unique péché de jeunesse. J'ai pris la main du brave homme et j'ai murmuré en la lui serrant bien fort :

— Voyez-vous, monsieur l'abbé, vous êtes un saint... Je ne vous taquinerai plus jamais.

Cet après-midi, au moment où, vers trois heures, je tirais la sonnette de M"« de Seigneulles, Désirée, la femme de chambre, m'a annoncé que la comtesse était sortie avec son fils, qu'elle ne rentrerait que tard, et qu'elle me donnait congé pour aujourd'hui. Je m'en suis donc revenue par le Luxembourg, me demandant à quoi j'emploierais ces heures de vacances sur lesquelles je ne comptais pas. La chaleur était suffocante, un flamboyant soleil d'août grillait les feuilles roussies des marronniers et faisait miroiter les ardoises des toits. Le sol brûlait les pieds, il n'y avait presque pas d'ombre : j'ai pris le parti de rentrer chez moi,

savourant d'avance le plaisir que j'aurais à me mettre au frais dans ma robe de chambre, à boire un grand verre de sirop de framboise et, étendue sur une chaise longue, à lire un roman anglais qui m'intéresse fort.

— Naniche est allée laver au lateau, me dis-je en introduisant ma clef dans ma serrure, je serai seule et je pourrai dévorer Nancy tout à mon aise...

L'appartement est en effet tranquille et douces ment assombri. Seul, mon chat, le fidèle Mititi, dort couché en rond sur un fauteuil. Les fenêtres sont ouvertes, mais les jalousies sont baissées, et Tombre déjà allongée des peupliers du jardin des Carmes y envoie une demi-obscurité accompagnée d'un frémissement de feuilles tout à fait rafraîchissant. Je me décoiffe, et, tout en ébouriffant légèrement mes cheveux, je prête Toreille. Il me semble qu'on cause sur le balcon. — Oui, il y a un murmure de voix qui se mêle discrètement au frisson de la feuillée. L'une des voix est celle de M™° Sabine Lobligeois, l'autre a des notes graves et masculines. — Ce n'est pas l'organe flûte de M. Lobligeois ; à cette heure, le pauvre homme est enfoui

dans ses paperasses à la direction des Cultes; ce n'est pas non plus le timbre discret et assourdi de la voix de Tabbé. Je m*avance curieusement sur la pointe des pieds, et je regarde entre les lames des jalousies.

A côté des gradins garnis de pots de lauriersroses, M*"^ Lobligeois a installé une sorte de tente de coutil, sous laquelle elle vient lire ou travailler à Tombre. L'un des rideaux de toile est soulevé ; entre les tiges grêles des lauriers-roses, j'aperçois ie dos plat de la dame assise dans un fauteuil d'osier, et en face, dans la pénombre, une tête brune dont les yeux luisants et les cheveux en brosse me sont bien connus. La pieuse Sabine est en train de catéchiser Pascal Nau. —Comme il fait très chaud, M*»® Lobligeois est vêtue d'une robe de grenadine dont le corsage de dessous est échancré plus qu'il ne conviendrait à une dévote ; la trame légère de rétoffe laisse ainsi traîtreusement transparaître la peau blanche et moite des épaules et de la gorge. Il me semble même que les yeux de Pascal Nau se tournent plus que de raison vers ce corsage trop peu voilé.

m TOUTE SEULE

Comment le clerc se trouve-t-il rue Cassette à une heure où il sait que je suis absente ? Que signifie cette visite qui n'est certainement pas pour moi, et que peuvent-ils bien se dire tous deux?... Je m*agenouilIe avec précaution sur une chaufTeuse placée près de la jalousie ; les deux mains appuyées au dossier, je tends le cou, et je prête Toreille. C'est très mal d'écouter aux portes... ou aux fenêtres, mais, ma foi, tant pis I Je suis curieuse de tirer au clair ce qui se passe entre ma voisine et le rustique musicien de Grancey-le-Chàteau. H y a longtemps que j'ai remarqué le manège équivoque de H"*'' Sabine Lobligeois. Elle tourne [autour de Pascal Nau comme le tentateur dont parle l'Église, « cherchant une proie à dévorer. » Je veux savoir à quel point elle en est, et si le gibier fait du moins une belle défense. — Je ne suis pas jalouse de M""* Sabine, non. Dieu merci 1... Mais enfin, je trouve cela indécent...

Et ce sauvage de Pascal qui se laisse prendre aux roucoulements et aux œillades de cette chattemitel... Est-ce assez ridicule! Cela ne me regarde pas, certainement, et je ne me mêle pas

DOUBLE MÉPRISE m

de ses affaires... NUmporte, c'est quasi sur mon balcon que la chose se passe ^ et s*il est féru d*amour pour cette grande brune osseuse, il pourrait lui donner des rendez-vous ailleurs que chez moi...

Au fond, je dois bien avouer que je suis un peu dépitée, et que je me dis tout cela pour trouver une excuse à l'espionnage auquel je suis en train de me livrer.

J'écoute avec la plus grande attention, mordant mes lèvres et n'osant presque respirer. Tout d'abord, je ne saisis pas grand'chose; la dame est prudente et parle à demi-voix comme au confessionnal ; il ne m'arrive que des mots décousus et à moitié étouffés ; seulement je vois en plein la figure de Pascal, et rien qu'à l'expression des traits, je soupçonne ce naïf étourneau de s'être déjà laissé prendre aux traquenards que lui tend ma peu scrupuleuse voisine. Insensiblement j'arrive à entendre la plus grande partie des phrases des deux interlocuteurs ; je devine le reste, et voici en substance leur conversation.

— Ainsi, monsieur, soupire M»« Sabine, non seu-

lement vous n*êtes pas pieux, mais vous êtes sceptique?

— Sceptique 1 répond Pascal en hochant la têt© et en se balançant sur son pliant, c'est un bien gros mot... Mettons que Je suis indifférent.

— C'est presque la même chose... Le doute dessèche le cœur; Tindifférence le glace... Comment un artiste, un homme d'imagination, peut*il rester froid en présence des magnificences du culte?... N'avez-vous jamais été ému par le saint sacrifice de la messe?

— Si fait, murmure Pascal, j'aime beaucoup une belle messe en musique ; j'aime aussi un bel opéra.

M"® Sabine Lobligeois secoue les épaules.

— Vous n'appréciez les choses que pour les satisfactions des sens, mais il y a aussi à considérer les satisfactions du cœur.

— Oh 1 le cœur 1 soupire à son tour le clerc, en se souvenant sans doute de ses convoiteuses promenades du Luxembourg à la suite des couples amoureux.

— Oui, le cœur, répond ma voisine (et à la mine

troublée de Pascal, J'imagine qu*eQ même temps elle lui décoche une langoureuse œillade)^ le cœur« y croyez-vous au moins encore un peu?

— Si j'y crois 1 s'écrie Pascal Nauen rougissant; certes oui, j'y crois, parce que je sens le mien qui dans certaines rencontres bat plus que je ne vou-^ drais.

Ici un silence. Je parierais que la dévote Sabine a jugé à propos de baisser pudiquement les yeux.

Là-bas dans les peupliers, des ramiers roucoulent d'une voix profonde, et un souffle d'air apporte jusqu'à notre balcon des odeurs pénétrantes de chèvrefeuille et de jasmin. J'ignore si c'est à cette influence qu'est due l'animation de M"»« Lobligeois, mais au mouvement de ses épaules je crois devi^ ner une respiration plus fréquente et presque tu** multueuse. Elle porte une de ses mains à sa poi^ trine, comme pour en arrêter les mouvements, ou peut-être pour donner de l'air à son corsage, car il fait grand chaud. Puis elle se décide à reprendre l'entretien.

— Vraiment, repart-elle, je doute que vous soyez capable d'éprouver un amour sérieux... Car, ajoute*

t-elle sentimentalement, comme Ta dit un grand poète : « Aimer est la moitié de croire, i> et vous n'avez pas la foi...

Je ne vois pas sa figure, mais je suis certaine qu'elle lève au ciel ses yeux, de façon à ne plus en montrer que le blanc. . . Je connais par le menu toutes les minauderies de cette femme, et d'ailleurs j'en vois le reflet sur la physionomie émoustillée de ce^rand nigaud de Pascal.

— Comment I madame, pour être amoureux il faut être croyant et dévot?... Je m'étais laissé dire que l'Église condamnait l'amour.

— L'amour profane et grossier, oui certes...

Mais l'amour des âmes, Tunion pure et spirituelle de deux cœurs, ahl roucoule la dame en frappant sa poitrine, si j'en crois ma conscience, le ciel le permet ce sentiment... ou du moins l'excuse.

« A force de parler d'amour, on devient amoureux, » a dit Pascal ; — pas la tète-de-loup qui est là en face, sur le pliant, mais l'autre, le Pascal des Pensées. — Le passage du chapitre des Passions me revient en mémoire, lorsque j'examine le visage du second clerc de M® Plumerel.

Il est évident qu'il commence à glisser sur la pente dangereuse où cette pieuse sirène l'a cauteleusement entraîné ; un soupçon de rougeur monte à ses joues hàlées ; ses yeux brillants et ses lèvres demi-souriantes ont cette vague langueur, cette expression béate et flottante qu'on remarque sur les visages des gens qu*un diner fin a plongés dans une douce griserie. Son regard est comme noyé, sa voix a des notes plus hautes et plus assurées que tout à l'heure.

— - Ce que vous dites là, madame, reprend-il, me donnerait presque l'envie de me convertir. . ;

— Et pourquoi non? réplique Sabine en prenant un air inspiré ; pourquoi ne retrouveriez-vous pas la foi de votre enfance?,.. Je suis sûre que vous avez été élevé dans des principes religieux, par une mère pieuse. Pour vous ramener dans la bonne voie il ne vous manque qu'une affection qui vous tiendrait lieu de celle d'une mère tendre et dévouée...

— Une affection tendre, murmure Pascal eh dodelinant de la tète, oui, ce serait le trèfle à quatre feuilles , mais je ne l'ai pas trouvée, et il n'y a pas apparence que je la trouve de sitôt.

— Qu'en savez-vous? et la tête de la dame se rapproche.

— Dans tout Paris, il n'est pas une âme qui s'intéresse à moi.

— Si l'incrédulité ne vous aveuglait pas , en regardant autour de vous, vous verriez qu'il y en a au moins une...

— Je serais curieux de la connaître, s'écrie-t-il avec un sourire sceptique.

— Vous la connaissez , répond Sabine en baissant le ton.

— C'est une femme? demande-t-il avec un accent hésitant.

— Naturellement.

— Jeune ?

— Jeune.

— Et je la connais?... se murmure-t-il à luimême en ayant l'air de savourer les paroles qu'il vient d'entendre... Est-ce que je lui ai déjà parlé?

— Mais oui, souvent.

Pascal devient pourpre. Il y a un moment de silence, interrompu seulement par le pépiement des

moineaux du jardin ; un gros soupir s'échappe de la poitrine de M™® Lobligeois.

— Et, reprend-il avec un'étonnement béat, cette dame s'intéresse à moi?

— Beaucoup ; elle a pour vous une sympathie de cœur et d'âme.

— Elle m'aime ! s'exclame-t-il, et sa physionomie s'illumine.

— Elle vous aime... Oh! comme une sœur, d'une affection chaste, qui ne saurait la faire manquer à ses devoirs, d'une affection aussi tendre que pure.

— Et, balbutie le clerc enchanté, et... elle vous a autorisée à me le répéter?

Sabine Lobligeois relève la tête avec un geste impatient; elle semble trouver que Pascal manque un peu trop de perspicacité.

— Puisque je vous l'affirme, répond-ôUe , c'est que cela existe... D'ailleurs, ajoute-t elle en soupirant, ses yeux ont déjà dû vous le dire.

Quelle enjôleuse 1 Pascal perd de plus en plus la tête, il n'est pas habitué à de pareilles conversations; il boit chaque parole comme une liqueur parfumée et il s'en grise.

fff TOUTE SEULE

— Ses yeux I répète-il avec une sorte de volup* tueuse satisfaction, vous croyez?... Je ne m'en suis pourtant pas aperçu I

— C'est que vous ne les avez pas bien regardés. Et elle lui montre les siens à plein. Je suis sûre

qu'elle lui darde ses plus phosphorescentes œillades. Le clerc s'est rapproché d'elle ; maintenant leurs deux têtes se touchent presque... C'est scandaleux I... Et, d'une voix charmée, Pascal murmure :

— Ohl si fait... je les ai regardés!... Mais je suis comme saint Thomas, je doute encore, et, je vous en prie, achevez votre confidence... Dites-moi son nom.

— Vous en demandez trop , balbutie-t-elle en posant sa main sur le bras du musicien, et, avec un accent câlin, elle reprend :

— Devinez !

Il n'est que temps, et si je n'y mets ordre, Dieu sait ce qui va se passer. Je saisis nerveusement le cordon qui fait mouvoir la jalousie. . . Brrr. . . , brr. . . , les lames s'enroulent et s'élèvent avec fracas, et, dans l'encadrement de la croisée béante, j'apparais brusquement comme un personnage de féerie.

DOUBLE MÉPRISE m

C*est un vrai coup de théâtre. Pascal bondit sur ses pieds et renverse deux ou trois pots de fleurs; Sabine Lobligeois pousse un petit cri, se lève effarée, se retourne et m'aperçoit.

— Madame, dis-je avec un grand calme, je crois que M. Lobligeois vient de rentrer...

Elle pâlit un peu, se mord les lèvres, me transperce d*un regard aigu, et passant rudement devant Pascal Nau sans le regarder, elle regagne prudemment le domicile conjugal.

Pascal a une figure à peindre. Il semble pétrifié, comme la statue de la femme de Loth ; ses bras pendent le long de son corps, sa bouche reste entr'ouverte, et ses cheveux en brosse semblent hérissés d'étonnement.

Honteux et confus, il baisse les yeux et ose à peine me regarder à la dérobée. D*un geste de la main très impératif, je Tinvilc à rentrer dans mon appartement. Il obéit lentement, heurte en passant sa tête aux malencontreuses jalousies; puis, une fois au milieu de la chambre, il reste sans parole dans une attitude si penaude, que j'ai peine à réprimer un sourire.

— Je suis désolée de vous avoir interrompu, lui dis-je de ma voix sévère, j'ignorais que vous eussiez l'habitude de visiter M"»® Lobligeois,

— Ce n'était pas chez elle que je venais, mais

chez vous, répond-il en baissant le nez.

— Dans ce cas, vous aviez singulièrement choisi

le moment... Vous saviez parfaitement que je suis absente de quatre à sept.

— Je le sais, madame, mais j'avais des copies pressées à vous apporter, et j'ai profité d'une course au Palais pour venir jusque chez vous. . . Je comptais y être avant quatre heures, mais, comme je n'ai pas de montre, je me suis trompé, et quand j'ai carillonné à votre porte, personne ne m'a répondu... Alors M*"^ Lobligeois est sortie de son appartement et m'a prié d'entrer chez elle, en attendant.

— En attendant quoi?... Vous deviez supposer que je ne rentrerais pas avant sept heures. Pour-» quoi n'avez-vous pas remis vos paperasses à cette dame, et ne vous en êtes-vous pas allé tout simple^ ment à votre étude ?

— C'est ce que je comptais faire ; mais M™« Lobligeois a insisté d'une façon si aimable...

— Oui, oui, elle est très aimable, elle pousse même Tamabilité fort loin... pour une dévote!

Et tandis que je parle, mes doigts tambourinent nerveusement sur le marbre de la cheminée.

— Donc, vous êtes entré pour ne pas la désobliger...

— Oui, d*abord, et puis, continue-t-il en souriant timidement, j'avais encore un autre motif...

— Ah I... Peut-on le connaître?

— Voici : on me reproche toujours de ne pas avoir l'usage du monde... et c'est la vérité; quand je suis dans la société d'une femme, je perds tout mon aplomb et je deviens d'une gaucherie sans nom... Alors, comme M°»« Lobligeois n'est pas de ces personnes imposantes qui vous intimident rien qu'en vous regardant, je n'étais pas fâché de causer avec elle, afin de m'exercer aux belles manières.

— Vous voulez devenir un homme du monde?

Et je le toise des pieds à la tète d^un air ironique.

— Eh bien 1 vous avez encore fort à faire, mon pauvre garçon...

— Je le sais, reprend-il humblement, mais il y a commencement à tout, et je me trouvais plus à mon aise pour commencer avec M™^ Lobligeois...

— Oui, dis-je ironiquement, vous faisiez votre apprentissage avec cette dame, comme les apprentis coiffeurs s'exercent d'abord sur une tête postiche... L'explication est ingénieuse, mais, vous savez, ce n'est pas à moi qu'il faut conter ces choses-là... D'après ce que j'ai entendu, vous preniez goût à la leçon et le temps ne vous durait pas trop.

Pascal change de couleur.

— Vous étiez là depuis longtemps? balbutie-t-il anxieusement.

— Depuis une grosse demi-heure.

— Et vous avez entendu notre conversation?

— Parfaitement... Elle était édifiante... Ahl vous faisiez honneur à votre... initiatrice, et vous suiviez docilement les petits chemins par lesquels il lui plaisait de vous conduire I

— Quels chemins? s'écrie Pascal en écarquillanl les yeux.

— Ne prenez donc pas cet air étonné 1

Et je hausse les épaules.

— A votre âge on n'est plus un ingénu, et quand une femme vous fait de pareilles déclarations, on sait a quoi s'en tenir. . .

— Une déclaration... à moi?

— Dame ! il me semble qu'elle s'expliquait assez clairement quand elle vous parlait de raffection atcssi tendre quepv/re d'une certaine personne, et de ses yeux qui avaient déjà dû vous le dire sou^ vent... Ce n'était pas de l'hébreu, cela! Je trouve même qu'elle vous mettait les points sur les i avec une impudence rare.

— Comment 1 vous croyez que M"»« Lobligeois parlait pour son compte? s'exclame Pascal avec une stupéfaction comique.

— Et pour le compte de qui vouliez-vous donc qu'elle parlât ?

— Mon Dieu I murmure l'infortuné Pascal en

pétrissant son feutre' dans ses doigts; je ne sais comment vous dire les choses... mais je m'étais complètement abusé sur le sens de ses paroles... Je ne l'aime pas, moi, cette dame Lobligeois, elle m'est absolument indifférente, je vous le jure I

— Pourquoi Técoutiez vous, alors, quand elle vous parlait d'amour pur et de sympathie de cœur?

— Voulez-vous savoir la vraie vérité ? répond-il d'une voix peu assurée et de Tair de quelqu'un qu'on a mis au pied du mur ; eh bien I tous ces mots de tendresse m'avaient monté au cerveau... Alors il m'est poussé dans la tête une lubie, une idée folle... Je me suis imaginé, — c'était idiot de ma part, mais enfin il y a des moments où on perd le sens commun, — je me suis imaginéque cette dame me parlait d'une autre personne, de la seule personne pour laquelle j'aie une affection profonde... En un mot, achève-t-il en s'essuyant le front, je récoutais parce que je croyais qu'elle me parlait de vous.

— De moi!.. Comment! vous avez cru? Vous vous êtes fourré dans la tête que ?...

— Hélas ! oui, soupire-t-il piteusement.

— Oh! c'est trop fort... A-t-on jamais vu?... Tenez, laissez-moi, c'est ridicule... Bonsoir!

J'ouvre la porte, et sans demander son reste, sans oser me regarder, le malheureux garçon sort la tête basse et en trébuchant.

LE qu'en DIRA-T-ON

La façon peu cérémonieuse dont j'ai dérangé le tête-à-tête de Pascal et de M""* Lobligeois a eu pour première conséquence de me brouiller avec ma voisine. Depuis mon apparition intempestive sur le balcon, M^^ Sabine me bat froid. Elle ne me pardonne pas d'avoir mis le doigt entre l'arbre et Té* corce, et sa rancune de dévote, prise en flagrant délit de péché mortel, est encore accrue sans doute par un violent accès de jalousie féminine. Elle me mesure à son aune et me soupçonne de vouloir accaparer Pascal Nau. De là une haine sourde qui s'est déjà traduite par un commencement d'hosti* lités. Coups de patte hypocrites, insinuations mal->

veillantes, insupportables taquineries domestiques, défiances injurieuses, rien n*y manque. Quand ses enfants veulent s'approcher de moi, elle les rappelle avec des cris d'effroi, comme si j'étais une pestifërée. Sa bonne invente toutes sortes de petites avanies pour faire enrager ma pauvre Naniche. Il n'y a pas jusqu'aux concierges qu'elle a su indisposer contre moi, à l'aide de je ne sais quels sots commérages, et qui maintenant me regardent de tra^ vers. Voilà plusieurs mois que dure cette guerre à coups d'aiguille, et comme la patience n'est pas ma maîtresse qualité, je commencé à m'irriter et à me rebiffer.

Ma première intention, après la scène du balcon, avait été d'interdire ma porte à Pascal Nau, mais les méchancetés de M"** Sabine ont produit un mouvement en sens contraire. Les ridicules soupçons de ma voisine m'ont inspiré de secrètes velléités de bravade, et, moitié défi, moitié commisération, je n*ai point signifié son congé à Pascal, quand il est revenu, timide et contrit, me rapporter des copies.

Il faut que l'esprit de contradiction soit bien le fond de la nature féminine, pour qu'en cette cir-

constance j*aie résisté aux conseils de la prudence la plus élémentaire. Bien que le clerc soit devenu le plus réservé et le plus discret des visiteurs, il n'est que trop évident pour moi qu'il s'est mis en tête de m'aimer. Je le devine aux inflexions de sa voix, à son regard, à ses moindres gestes ; toute sa personne dégage une odeur d'amoureux qui devrait m'inspirer cette crainte religieuse qui est le commencement de la sagesse, et malgré tout cela je me complais dans le voisinage du péril, poussée que je suis par le malin désir d'être désagréable à ma voisine.

Quand Pascal Nau vient chez moi, je ne manque pas de le faire asseoir au piano et de lui demander de me jouer ses récentes compositions; j'y trouve, comme dans la fable de Bertrand etRatm^ double profit :

a Mon bien, premièrement, et puis le mal d'autrtii.

Cette musique me semble moins périlleuse que les hasards de la conversation; en outre, M°»« Lo-. bligeois entend les accords du piano, elle sait quel

est Texécutant, et elle doit enrager, ce qui me pro» cure une légère satisfaction.

Et pourtant quand Pascal est parti, quand je referme le couvercle sur le clavier encore frémissant et que je rentre en moi-même, une petite voix aiguë s'élève au dedans de moi et me dit sévèrement :

— Es-tu bien sûre, Geneviève, d'obéir seulement à un innocent désir de contradiction? N'y a-t-ilpas autre chose dans ce plaisir que te donne la mu* sique de Pascal, et le musicien n'est-il pour rien dans cette affaire? Tandis que le clerc de M« Plumerel te joue ses plus doux airs, tu joues, toi, un jeu dangereux, ma fille ; et au demeurant tu n'es pas pétrie d'une autre pâte que la grande megorité des descendantes d'Eve. Avoue franchement que tu sens une sympathie très tendre pour ce sauvage compositeur de mélodies rustiques...

Eh bien, oui, quand je veux être sincère avec moi-même, je reconnais que la satisfaction de faire enrager M°^« Lobligeois est pour peu de chose dans rémotion que me donnent les visites de M. PascaL Je ne suis pas méchante, et il y a longtemps que le plaisir de dépiter M°^* Sabine n'aurait plus de

LE QU'EN DIRA-T-ON m

sel, si je ne goûtais que cette saveur-là dans les stations du musicien à mon piano. Il y a autre chose 1 un je ne sais quoi qui me semble à la fois charmant et redoutable. C'est Musset, je crois, qui a dit : « Il n'y a rien d'aussi dangereux qu'une voisine, fût-elle laide; à force de la voir sans cesse, il arrive tôt où tard un jour où on finit par la trouver jolie. » — Je commence à reconnaître qu'il en est de même d'un visiteur assidu. Depuis le mois d'août, les visites de Pascal Nau se succèdent avec une ponctualité remarquable. Trois fois la semaine il arrive chez moi entre une heure et deux, et je me suis fait de ces heures d'intimité une habitude qui m'est chère. Je reconnais^ son coup de sonnette et je l'attends avec une impatience singulière. Tout l'automne s'est passé ainsi; l'hiver est venu, et les mauvaises journées de brouillard et de pluie m'ont paru moins tristes que l'an passé. Il me semble maintenant que je suis moins seule.

Je ne sais si mon musicien s'est formé aux belles manières comme c'était son ambition, mais je le trouve moins gauche, moins lourd qu'autrefois. A mes yeux, sa rusticité a disparu, ou du moins il

n*en est resté que ce parfum un peu âpre qui fait le charme des plantes sauvages. Est-ce la civilisa^ tion parisienne qui transforme Pascal, ou est-ce mon sang paysan qui reprend le dessus? il me semble que de lui à moi les inégalités s*effacent, et qu'en revanche de secrètes affinités s'établissent. Nous causons peu, notre conversation n'est jamais bien animée, soit parce que le clerc n'est pas brillant causeur, soit parce que nous redoutons d'aborder certains sujets. Â peine arrivé, sous le premier prétexte, il s'assied au piano et se met à jouer. Une fois les doigts sur le clavier, Pascal devient ua autre homme. Il ressemble en cela au rossignol qui n'est réellement beau que lorsqu'il chante. La musique le transfigure. Ce n'est plus le clerc de M® Plumerel, aux cheveux en tête-de-loup, aux vêtements achetés à la Belle- Jardinière, à la parole embarrassée ; c'est un Sylvain qui s'est échappé de ses bois, tout grisé par la sève forestière, et qui se répand en mélodies tantôt tendres et murmurantes comme le vent dans les feuilles, tantôt sauvages et passionnées comme les forces de la nature au printemps.

Enfoneée dans mon fauteuil bleu, les yeux demifermés, j'écoute cette musique et je la savoure. Le feu crépite doucement dans la cheminée, un bouquet de violettes répand une tiède odeur sur ma table. Je me sens si profondément heureuse que je n*ose plus bouger, et quand la musique est finie, je suis si émue que je n*ose plus parler de peur que ma voix ne trahisse mon émotion.

S*aperçoit-il de mon trouble? Je ne sais trop. Le plus souvent il murmure deux ou trois mots d'adieu assez embrouillés, prend son chapeau et me quitte brusquement. Quand il est parti, je me renfonce dans mon fauteuil, et les mains sur les yeux, je pense, ou plutôt je rêve, et ma rêverie me trouble presque autant que la musique.

Est-ce que vraiment ce serait de Tamour? En seraîs-je déjà arrivée là après toutes les belles résolutions que j'avais prises? Dans tous les cas, ce ne peut être un amour bien dangereux, puisqu'il est silencieux et renfermé de part et d'autre. Timide comme est Pascal, réservée et flère comme je le suis, il n'y a pas grand péril à tout cela ; et ce demi-danger, à peine effleuré par la

pensée, de temps en temps a des douceurs si exquises!...

Je songeais à toutes ces choses, ce matin au coin de mon feu, quand Tabbé Micault est arrivé à l'heure du déjeuner. C'était son jour de répétition à récole Bossuet; et comme je m'attendais à sa visite, Naniche lui avait préparé son plat de prédilection : des andouillettes sur le gril. Au moment où le mets favori a fait son apparition dans la petite salle à manger, en répandant un gras parfum appétissant, j'ai regardé Tabbé, et, à ma grande stupéfaction, je n'ai pas vu ses narines se dilater et ses yeux s'illuminer. 11 restait rêveur, presque soucieux et faisait sa lippe des jours de mauvaise

humeur.

— Qu'avez- vous, monsieur l'abbé? ai-je demandé après avoir constaté qu'il mangeait du bout des dents ; l'andouillette n'est-elle pas grillée à votre gré?

— Si fait, ma chère enfant, si fait ; mais je ne me sens pas en appétit.

— Êtes- vous malade ?

— Physiquement, non ; moralement, oui, a-t-il

répondu avec un laconisme qui ne lui est pas habituel.

— Ah ! mon Dieu, mon pauvre monsieur Tabbé, que vous est-il arrivé?

— Rien..., à moi personnellement, du moins.

Il s'est tu et a continué de manger d*un air préoccupé, ne s*interrompant que pour pousser de profonds soupirs.

Quand Naniche lui a versé son café, il ne s'est même pas déridé. Dès que ma bonne a été partie» il a porté machinalement sa tasse à ses lèvres, puis la reposant brusquement sur la soucoupe et regardant du côté de la porte pour s'assurer que nous étions seuls, il a murmuré, comme s'il achevait un sermon déjà longuement ruminé en son par-dedans:

— En vérité, ma bonne fille, ne trouvez-vous pas que ce jeune homme vient ici un peu trop souvent?

Cette soudaine question m'a tellement ébaubie que je l'ai regardé avec l'air d'une personne qui tombe des nues.

— Quel jeune homme ?

— M. Pascal Nau, naturellement, a-t-il répliqué

en me dévisageant ; je ne suppose pas qu*il y en ait d'autres.

— Mais, M. Pascal ne vient pas ici plus souvent que d'habitude, me suis-je récriée en rougissant... Il m'apporte des papiers timbrés à copier, comme il le fait depuis tantôt un an, et c'est la première fois, monsieur l'abbé, que vous vous étonnez de ses visites... Qu'ont-elles donc de si répréhensible?

— Rien pour moi qui vous connais, ma chère enfant, mais pour le monde qui juge sur les apparences. . .

— Le monde?... Quel monde?... Je ne connais personne, et l'opinion des étrangers m'est fort indifférente.

— L'opinion publique n'est jamais indifférente, et dans votre situation, mon enfant, vous êtes tenue à plus de réserve encore que les autres... Or, les fréquentations assidues d'un homme jeune chez une jeune femme séparée de son mari sont toujours peu charitablement interprétées... Elles peuvent, — à tort, j'en conviens, — être une occasion de scandale pour les domestiques, pour les voisins...

Ce dernier mot a été pour moi un trait de lu-

LE QU'EN DIRA-T-ON iS9

mière. J*ai bondi sur ma chaise et Je me suis écriée :

— Ah ! les voisins, il y a du Lobligeois là-dessous... C'est cette dame qui se scandalise ! Je comprends maintenant ! . . .

— Je ne nomme personne, a répliqué prudemment Tabbé en baissant son nez sur sa tasse, mais enfin, ma bonne fille, je ne dois pas vous cacher qu'on en cause dans votre voisinage.

— M°»« Sabine Lobligeois ! ai-je repris en haussant les épaules; la bonne âme 1... Cela lui sied bien de se scandaliser, à elle que j'ai surprise en train de roucouler avec M. Pascal !...

— Que me dites-vous là, mon enfant? s'est exclamé l'abbé d'un ton choqué.

— Je dis la vérité, et si je n'étais pas arrivée, Dieu sait jusqu'où les choses seraient allées... Le pauvre M. Lobligeois me doit un fameux cierge !

— Chut I chut I ma bonne fille, il ne faut pas parler de ces choses-là.

— Elle en parle bien, elle, et pour dauber sur mon compte 1

— Elle a tort, elle a tort, assurément..., mais enfin les fautes des uns n'excusent pas les étourderies des autres... Et en recevant ce jeune homme, convenez que vous avez agi un peu étourdiment... Ce garçon a vingt-cinq ans, vous en avez vingthuit, vous êtes faits de chair l'un comme l'autre et pas plus l'un que l'autre n'êtes à l'abri des tentations ; le cœur peut parler avant que la raison ait eu le temps de lui imposer silence, et dans votre position, ma chère enfant...

— Ma position ! dis-je furieuse, elle est absurde, ma position, voilà tout !

— Elle est ce que l'ont faite la volonté de Dieu et les lois des hommes.

— Elles sont jolies, vos lois, parlons-en !... Parce que j'ai été mariée tout de travers, à un homme qui se soucie de moi comme d'une paille, vos lois me condamnent à rester seule et sans affection toute ma vie, sous peine de scandaliser de pieuses personnes de l'espèce de M"® Lobligeois... Voyons, la main sur la conscience, monsieur l'abbé, est-ce que ce ne serait pas une loi plus équitable, celle qui permettrait à deux époux mal assortis de

rompre une bonne fois des liens qui ne les unissent plus que pour la forme ?

— Ma bonne fille, ce que Dieu a une fois lié, rhommene peut le séparer...

— Mais, si le nœud a été mal fait, c'est que Dieu n'y a été pour rien, car vous admettez bien que Dieu, qui est infiniment juste et intelligent, n'a pu nouer nos liens tout de travers.

— Hum 1 a murmuré l'abbé en se grattant la tête, le raisonnement est spécieux. Il est certain qu'il y a des cas... Mais alors TÉglise est seule juge... Et d'ailleurs tout cela est inutile, puisque les lois civiles elles-mêmes ont déclaré le mariage indissoluble...

— Et voilà précisément ce qui est absurde et immoral... Avouez qu'il vaudrait mieux permettre à des époux mal mariés et séparés en fait de rompre leur mariage, plutôt que de les condamner à pâtir toute leur vie, s'ils sont d'humeur résignée, où à se mal conduire, s*ils succombent à la ten» tation...

— Il ya certainement des conjonctures fâcheuses, je vous l'accorde*

— Eh bien, si vous admettez le mal, il faut aussi admettre le remède.

— Quel remède ?

— Le divorce, naturellement.

— Dieu nous en préserve ! s*est écrié Tabbé avec horrreur.

— Alors, vous n'êtes pas logique, monsieur Tabbé; car enfin...

Mais Tabbé n'admet pas la discussion, surtout lorsqu'il s'aperçoit que les arguments de son adversaire lui donnent tort. . .

— Â quoi bon toutes ces paroles en l'air, a-t-il repris en agitant avec humeur sa cuiller au fond de sa tasse, le divorce n'existe pas chez nous, Dieu merci I et vous ne changerez pas les lois, n'estrce pas? Il faut donc vivre avec elles et prendre votre position pour ce qu'elle est. — Eh bien, je reviens à ce que je vous disais en commençant : les visites assidues de M. Pascal Nau font jaser, à tort ou à raison, et en conscience vous devez les faire cesser... Supposez que ces commérages viennent aux oreilles de la vénérable M*"« de Seigneulles ; elle est de mœurs très rigides, et elle hésiterait

à recevoir une personne qui serait en butte à des insinuations... même calomnieuses. Vous risquez donc de compromettre votre situation chez elle, en autorisant de sots commentaires et en prêtant le flanc au qu'en dira-t-on... Voilà pour le côté purement matériel ; mais il y a d'autres considérations plus sérieuses encore ; il y a votre réputation, votre repos, le respect que vous vous devez à vous-même et que vous devez à l'opinion publique...; réfléchissez à tout cela, ma bonne fille.

— Mais, dis-je dépitée, comment voulez-vous que je m'y prenne pour mettre brusquement à la porte de chez moi un honnête garçon qui s'est toujours conduit de la façon la plus convenable, qui m'a rendu service, et que je vais mortifier cruellement en lui donnant si brutalement congé?

L'abbé a regardé sa montre et s'est levé.

— C'est fâcheux, j'en conviens, mais il le faut... Faites-le, mon enfant, pour vous d'abord; pour ce jeune homme ensuite, qui me paraît de nature à se leurrer d'une illusion regrettable ; et puis aussi un peu pour moi, qui ai l'air, en venant chez vous,

m TOUTE SEULE

d'autoriser de pareilles assiduités, ce qui est con^ traire à mon caractère et à ma pensée.

Là-dessus il m*a serré la main et il est parti, me laissant nerveuse, mécontente de lui et de moi, furieuse contre M"^« Lobligeois, contre Pascal, contre le monde entier. J'allais et venais à travers ma chambre, poussant les fauteuils, rangeant avec rage les bibelots de ma cheminée, m*en prenant à mes pauvres meubles qui n'en peuvent mais.

— Voilà donc ma situation 1 pensais-je, je suis honnête, je vis tranquille dans mon coin, et malgré cela je ne puis échapper à la calomnie... Ma destinée est ainsi faite que je ne puis même avoir une affection innocente sans être une pierre de scandale, et ce sera ainsi toujours... toujours I

En ce moment la sonnette de l'antichambre a tinté. — C'était Pascal Nau. — J'ai reconnu sa façon de sonner, et debout devant ma cheminée, le cœur battant, les mains un peu tremblantes, j'ai attendu que Naniche l'introduisît chez moi.

YIII

Dès son entrée, Pascal Nau a vu que j'étais de mauvaise humeur, et, comme les timides se démontent facilement, surtout quand ils sont amoureux, la maussaderie de mon accueil a suffl pour lui ôter tout son aplomb. Il est resté indécis près de la porte encore entre-bâillée.

— Entrez donc, et fermez la porte I me suis-je écriée d'une voix peu aimable.

Ce préambule n'était pas fait pour le rassurer. Il a obéi néanmoins et a tiré de sa poche un gros rouleau de copies qu'il s'est mis à déficeler.

— Vous arrivez bien ! ai-je continué, l'abbé Micault sort d'ici et m'a rebattu les oreilles de vous,

de M"« Lobligeoîs, des voisins, que sals-je?... J'en ai assez de tous ces commérages, j'en suis malade!...

— Pardon I a balbutié Pascal, croyez bien que Je suis désolé... Je vous apportais des copies... C'est un travail pressé, mais je vois que je suis im* portun et je ferais peut-être mieux de les remporter...

J'étais résolue à brusquer les choses et, de peur de m'attendrir, je me suis montrée dure, presque cruelle :

— Oui, ai-je répondu, il faudra les remporter et ne plus en rapporter d'autres...

— Vous renoncez à ce travail? s'est-il écrié d'une voix altérée par l'étonnement.

— Oui... Je ne veux plus fournir de prétextée tous ces bavardages... Je suis fâchée de vous faire de la peine, monsieur Pascal, mais vos visites chez moi scandalisent trop de gens, elles m'attirent des ennuis et je suis obligée de vous prier de les cesser.

Il n'a rien répondu. En coulant à la dérobée un regard vers lui, je l'ai aperçu qui roulait de nou-

veau ses paperasses et qui les reQcelait tristement. Sa tristesse m*a désarmée et j*ai poursuivi d*iia ton plus adouci :

— Il ne faut pas m'en vouloir... Voyez-vous, ma situation ne ressemble pas à toutes les autres ; elle me force à une circonspection à laquelle j*ai eu tort de ne pas m'astreindre dès le premier jour.

— Je ne vous en veux pas, madame, a-t-il soupiré ; je me disais bien que cela ne pouvait pas durer... J'étais trop heureux depuis quelque temps, et le bonheur n'est pas dans mes habitudes.

— Mon pauvre monsieur Pascal ! ... Je ne suis pas heureuse non plus, allez ! . . . Cela me coûte de prendre congé de vous d'une façon qui ressemble à de la rudesse et à de l'ingratitude... Mais enfin, il le faut, et nous devons tous les deux plier le dos avec résignation.

— Je comprends, a-t-il murmuré d'une voix sourde ; adieu donc, madame !

Et, la tête basse, il avait déjà tendu le bras vers le bouton de la porte ; mais, en le voyant si misérable, je n'ai pas eu le courage de le laisser partir

i3R TOUTE SEULE

de la sorte. Je sentais qu'il avait le cœur gros, comme moi, et que pour un peu ses larmes allaient jaillir.

— Monsieur Pascal! ai-je repris.

Il s'est retourné et m'a montré une figure pâle, toute bouleversée.

— Voyons, ne vous en allez pas ainsi... Prouvezmoi que vous ne me gardez pas rancune de mon mauvais accueil. Je veux que nous nous quittions sous une meilleure impression... Avant de partir, faites-moi entendre encore une fois un peu de bonne musique.

Tout en parlant, j'avais ouvert le piano. Ses yeux se sont illuminés.

— Volontiers, a-t-il répondu, et il s'est assis sur le tabouret, tandis que je regagnais mon fauteuil.

Ses mains allaient et venaient sur les touches en frappant des accords.

— J'ai justement quelque chose de nouveau à vous jouer, a-t-il dit.

— Quelque chose de vous ?

— Non... Mieux que cela... Des airs hongrois, des tsardàSy comme ils les appellent, que j'ai en-

tendu jouer aux tsiganes et que i*ai transcrits du mieux que j'ai pu.

Il a commencé, et j'ai été immédiatement saisie par le charme de cette musique originale.

Pourquoi tous les chants rustiques, ceux de rOrient comme ceux du Nord, comme ceux de nos provinces françaises, ont-ils un caractère de tristesse profonde ? Au fond de ces chants du peuple on trouve la même expression de nostalgie indéfinissable, comme si toute la race humaine était travaillée du même mal du pays^ tourmentée du même désir et du même regret de l'inconnu. Le rythme seul varie et se nuance suivant les nationalités et les climats.

Là tristesse des airs que jouait Pascal avait quelque chose de plus passionné et de plus maladif que les nôtres. Cela commençait par un prélude large, heurté et retentissant comme la clameur des vagues d'une mer houleuse. Du choc tumultueux des accords jaillissaient des notes dont la sonorité aiguë donnait la sensation des éclairs traversant, In nuil, un ciel d'orage. Puis celte tempête s'apaisait pour faire place à une

mélodie lente, voilée, brisée, d'une tonalité étrange. Il y avait de tout dans cette phrase mélodique : de la volupté et du désespoir, de la tendresse mêlée d'une rage sourde. Insensiblement les traces de violence s'effaçaient dans l'harmonie de deux ou trois accords , et la tendresse attristée prenait le dessus. On eût dit une belle voix de jeune pâtre s'élevant dans le calme d'une nuit étollée.

C'était un chant si amoureux, si plein de regrets d'un bonheur passé, si imprégné de mélancolie, — et en même temps si en harmonie avec ma situation d'esprit actuelle, que l'émotion me serrait le cœur. Des larmes me montaient aux yeux; je me sentais prise d'un attendrissement nerveux que je ne pouvais plus contenir, et à certaine répétition des mêmes notes désolées je n'ai pu retenir un sanglot.

Pascal s'est retourné, il a vu ma figure mouillée de larmes, et, quittant son tabouret, il s'est brusquement jeté à mes pieds.

Il ne proférait pas une parole ; seulement il avait pris mes mains, il les baisait doucement et je n'a-

vais pas la force de Ten empêcher. J'étais comme paralysée par une faiblesse à la fois douloureuse et délicieuse... Désormais, au souvenir de cette terrible minute d'abandon, je serai plus charitable et plus indulgente pour les femmes qui succombent; car il s'en est fallu de bien peu que je n'aie cédé à ce sentiment de tendresse fondante qui m'enveloppait de la tête aux pieds et me rendait incapable de résister. C'est quand Pascal a parlé que j'ai eu soudain conscience du péril où j'étais, et que je me suis réveillée de cet engourdissement plein de charme.

— Je vous aime tant! a-t-il murmuré en me serrant les mains.

Je les ai détachées des siennes, je me suis levée et, fixant sur lui un regard à la fois ferme et attendri :

— Non, ai-je dit, non... ; voyez-vous, il faut vous en aller, il le faut!...

— Pourquoi voulez-vous me renvoyer? a-t-il répondu d'un ton suppliant.

— Parce que...

Il n'a pas bougé et a continué à me regarder avec

ses grands yeux qui ne m'avaient jamais paru si beaux, tant leur expression était amoureusement interrogative.

— Parce que, ai-je repris affectueusement, il ne faut pas que ce qui est arrivé tout à l*heure arrive une seconde fois.

— Je vous promets d'être plus raisonnable à l'avenir.. . Je ne viendrai vous voir que de loin en loin, et je ne vous parlerai jamais de..., de ce que j'ai osé vous dire tout à l'heure.

— Cela ne se peut pas, monsieur Pascal, ai-je répété plus résolument ; vraiment il vaut mieux que vous vous en alliez.

— Eh bien , non I s'est-il écrié, je sens que je n'aurai pas la force de vivre loin de vous... Vous étiez ma sauvegarde, ma protection dans ce Paris où je me croyais perdu avant de vous avoir vue... Sans vous, Dieu sait quelles sottises j'aurais faites et dans quel bourbier j'aurais peut-être roulé 1... Si vous me fermez votre porte, je trouverai toujours moyen de vous voir malgré vous.

— Je serais curieuse de savoir comment vous vous y prendrez 1

LÀ DERNIËRE CHANSON 143

— J'irai chez M°^® Lobligeois; là, je pourrai vous apercevoir ou entendre parler de vous.

— Chez M"^® Lobligeois !... Il ne manquerait plus que celai ai-je répliqué en haussant les épaules.

En même temps, je me représentais mon musicien devenant le visiteur familier de ma voisine et s'exposant de nouveau aux séductions de cette enjôleuse. Cette perspective a réveillé toute ma jalousie. Je voulais bien pousser l'abnégation jusqu'à me priver des visites de Pascal ; mais le jeter dans les filets de M""® Sabine, ce sacrifice était au-dessus de mes forces I Le dépit qui me montait à la tête m'a inspiré une résolution héroïquement égoïste.

Tout plutôt que de le livrer en pâture à cette femme.

Si je dois renoncer à Pascal Nau, elle ne l'aura pas non plus, elle! me disais-je mentalement, tandis que le clerc, debout devant mon fauteuil , me regardait, étonné sans doute de l'expression soudainement tragique de ma physionomie.

— Vous êtes fou, mon pauvre ami I ai-je repris en affectant un ton calme qui contrastait singulièrement avec mon trouble intérieur. Le subterfuge

que VOUS imagme:^ ne servirait qu*à me compromettre davantage. Soyez raisonnable ; votre amour pour moi, en supposant qu'il dure, ne peut avoir d'autre résultat que de nous faire souiTrir tous les deux; car M. La Guêpière est entre nous, et tant qu'il vivra vous pensez bien que je ne puis vous appartenir. D'un autre côté, j'ai une trop réelle amitié pour vous pour vouloir que vous gâtiez votre avenir en gaspillant votre temps à ce rôle ingrat d'amoureux transi. Vous ne pouvez vivre éternellement seul, et la vie de Paris ne vous vaut rien. Croyez-moi, quittez ce pays-ci pour quelque temps et allez vous retremper un an ou deux loin d'ici, dans votre village...

Il a fait un geste de dénégation et a voulu protester, mais je ne lui ai pas laissé le temps de m'interrompre.

— Oui, ai-je continué, si vous avez un peu d'affection pour moi, vous quitterez Paris momentanément, vous retournerez à Grancey... L'air natal vous sera bon. Vous êtes maintenant assez avancé dans vos études pour pouvoir travailler seul, et là, en pleine nature, au milieu de votre famille et de

LA DEHNIÈRE CHANSON 145

VOS amis, vous aurez l'esprit plus libre, Timaginatioû plus fraîche.... Vous composerez de belles choses...

Et toujours de plus en plus pourchassée par le fantôme de ma rivale d*à côté, toujours plus résolue à arracher Pascal de ses griffes, poursuivaat avec une cruauté ingénieuse la douloureuse opération que je pratiquais sur mon propre cœur, j'ai ajouté avec un sourire menteur :

— Et puis, qui sait? là-bas vous rencontrerez sans doute une bonne fille dont la jeunesse sera mieux en rapport avec la vôtre, vous Taimerez, vous l'épouserez et vous mènerez ensemble une vie tranquille et heureuse, qui ne vous fera pas regretter le temps que vous perdriez ici inutilement.

Pascal a secoué tristement la tête :

— Vous êtes bonne, madame, a-t-il dit, et vou? vous efforcez de me rendre le calice moins amer, mais maintenant je vois bien que vous ne m'aimez pas...

Je a*ai pas répondu. J'ai détourné la tête et je me suis mise à fureter parmi les papiers et les livres épars sur mon bureau. 11 y a eu-un long si-

lence, puis, Pascal, prenant son feutre, a murmuré :

— Eh bienl adieu, madame... Je vous obéirai et vous n*entendrez plus parler de moi.

J'étouffais, mais j'avais résolu d*être forte jusqu'au bout, et j'ai répondu d'un ton où je m'efforçais de mettre un accent enjoué :

— Au contraire, j'espère bien que j'aurai de vos nouvelles, monsieur Pascal ; quand vous serez à Grancey, vous m'écrirez pour me tenir au courant de ce qui vous arrivera de bon...

J'allais et je venais nerveusement par la chambre. J'ai soulevé l'un des rideaux de la fenêtre et l'ai regardé machinalement le jardin où les marronniers bourgeonnent.

— Voilà le soleil, ai-je poursuivi; dans huit jours nous toucherons au mois d'avril, et quand vous serez chez vous les primevères fleuriront déjà dans les pelouses... Comme je les aimais, ces primevères jaunes qu'on appelle dans le Barrois des irUlettes!... Quand vous traverserez les prés de votre pays, cueillez-en un bouquet à mon intention., é

LA DERNIÈRE CHANSON il7

— Adieu 1 s'est-il écrié brusquement, et la porte s*est refermée sur lui.

Lorsqu'il n'a plus été la, lorsque j'ai entendu son pas résonner d'abord dans le couloir, puis s'éloigner peu à peu dans l'escalier, il m'est venu une envie folle de courir sur le palier et de lui crier :

— Revenez, ce n'est pas vrai 1 . . J'ai menti, je vous aimel

Mais j'en avais trop fait pour ne pas persister dans ma résolution, maintenant que la cruelle opération était presque terminée. Je me suis rejetée dans mon fauteuil et j'ai pleuré tout mon soûl. . .

Quinze jours se sont passés. Je n'avais plus entendu parler de Pascal, et je me demandais si vraiment il était parti. Ce matin, tandis que je faisais ma toilette, on a sonné, puis Naniche est entrée en tenant d'une main une boite de bois blanc, et de l'autre un registre entr'ouvert.

— Madame, a-t-elle dit, c'est un facteur des messageries qui apporte cette petite caisse et qui prie madame de lui donner un reçu.

J'ai signé sur le registre, et quand j'ai été seule

ihW TOUTE SEULE

j'ai déficelé la boîte. A peine ai-je eu fait sauter le crochet qui maintenait le couvercle, qu'un vivace parfum de plantes rustiques s'est répandu dans la chambre. La boîte était pleine de primevères jaunes et d'anémones délicatement enveloppées de mousse des bois.

— Pauvre garçon ! ai-je soupiré.

J'ai plongé ma figure dans la mousse et j'ai respire à pleins poumons l'odeur printanière et mielleuse des primevères... Pascal avait tenu parole, il était retourné à Grancey... Je n'avais plus rien à craindre de lui ni de moi-même. Personne ne me voyait... Mes.lèyres se sojit posées passionnément sur ces fleurs qu'il avait cueillies à mon intention et dont l'odeur me faisait à la fois tant de bien et tant de mal.

Je n'étais pas au bout de mes émotions et de mes surprises. En vidant la boîte afin de rassembler les fleurs et de les mettre dans l'eau, j'ai trouvé tout au fond une feuille de papier de musique. Sur les portées, mon fidèle musicien avait écrit une de ses mélodies, et, derrière, ces seuls mots étaient tracés :

« J'ai obéi. Je suis retourné au pays et je vais

essayer de m'y guérir. Je ne reviendrai à Paris que riiiver prochain afin d'y faire éditer les nouveaux airs que je compose. Je vous envoie la première de mes compositions avec les premières fleurs de nos bois. »

J'avais le cœur horriblement serré. Pourtant j'ai ouvert le piano, j'ai posé la musique de Pascal sur le pupitre et j'ai déchiffré cette mélodie qu'il avait notée en pensant à moi.

C'était un air simple et pénétrant comme l'odeur des primevères sauvages. Il était écrit dans le goût des brunettes du dix-huitième siècle, avec un accompagnement discret et doux, comme cette basse que fait en pleine campagne le vent dans les jeunes seigles. Au-dessus des notes, les vers suivants avaient été griffonnés entre chaque portée ;

Voici qu'avril est de retour^ Mais le soleil n'est plas le même Ni le printemps^ depuis le jour Où j*ai perdu celle que j'aime.

Je m'en suis allé par les bois.

La forêt verte était si pleine, Si pleine des fleurs d'autrefois^ Que j'ai senti grandir ma peine.

J*ai dit aux beaux mugueU tremblants :

« N'avez-vous point vu ma mignonne? »

J'ai dit aux ramiers roucoulants :

« N'avez-vou8 rencontré personne? »

Mais les ramiers sont restés sourds, Et sourde aussi la fleur nouvelle.

Et depuis je chercbe toujours Le chemin qu*a pris la cruelle.

L'amour, Tamour qu*on aime tant, Est comme une montagne haute :

On la monte tout en chantant.

On pleure en descendant la côte.

Et je pleurais, moi aussi, tout en jouant cet air si imprégné de tendresse mélancolique. Mes larmes mouillaient le clavier, mes regards ne pouvaient plus distinguer les notes. Tout à coup j'ai entendu la voix de Tabbé dans le couloir, et je n*ai eu que le temps d'essuyer mes yeux.

L'abbé Micault est entré silencieusement avec sa figure allongée et soucieuse des jours d'ennui. J'ai vu tout de suite qu'il avait quelque préoccupation pénible, car lui, qui est d'ordinaire curieux comme une femme, n'a même point paru remarquer la boite pleine de mousse et les fleurs éparses sur

la table. Il s'est assis dans mon fauteuil, puis il a fourragé dans ses cheveux, tout en toussant discrètement en manière de préparation.

—Ma bonne flUe, a-t-il commencé, j'ai une triste nouvelle à vous annoncer.

— De quoi s'agit-il encore? me suis-je écriée

avec humeur.

— Il s'agit de M. La Guêpière,. mon enfant.

— Que me \eut-il? Ne me trouve-t-il pas suffisamment malheureuse, et a-t-il l'intention de mo tourmenter de nouveau?

— Hélas ! il le voudrait qu'il ne le pourrait plus, après ce qui est arrivé.

— Mais enfin qu'est-il arrivé?... Parlez donc, monsieur l'abbé, vous me faites mourir à petit

feu!...

— Un instant 1... Laissez-moi respirer... M. La Guêpière a passé la nuit dans un café où l'on joue... Il n'était pas en veine et il a perdu...

— Jusque-là il n'y a rien de bien surprenant, et vous ne m'apprenez rien dé nouveau.

— Attendez... Vers minuit, on a soupe et votre mari a bu plus que de raison, puis il s'est remis

m TOUTE SEULE

au jeu pour se rattraper... Il a joué sur parole; après un coup sur lequel il comptait et qui n'avait pas tourné à son avantage, il s'est oublié, il a triché et... on Ta pris la main dans le sac... Alors la honte, jointe à Texcitation nerveuse du jeu et du souper, a produit je ne sais quelle révolution... Que vous dirai-je? Il a eu un éblouissement, il est tombé comme une masse sur le parquet, et on l'a ramené chez lui dans un état pitoyable.

— Ahl le malheureux!... Vous l'avez vu, monsieur l'abbé?

— Oui, l'un de ses compagnons de jeu, qui était comme lui l'un de mes anciens élèves..,, — ici l'abbé a poussé un soupir, — et qui connaissait mon adresse, a couru chez moi et m'a conduit à son domicile. Un médecin avait été appelé et avait constaté une attaque d'apoplexie séreuse... L'un des bras de M. La Guèpière et toute une partie de la face étaient déjà paralysés. Sa chambre était l'image même du désordre et du dénuement. Nous n'avons pas seulement trouvé une tasse pour y préparer une potion... Alors ses compagnons se sont cotisés et on l'a transporté sur-le-champ dans

la maison de santé du docteur C... Il y est depuis ce matin.

J'étais prise d'un tremblement nerveux et je pouvais à peine me soutenir. Je songeais à ce malheureux homme, n'ayant pas même de <|uoi se faire soigner chez lui et jeté comme un inconnu, sans famille, sans amis, dans cette maison de santé qui n'est qu'un hospice décent, et je me disais intérieurement :

— Si j'avais été là, toutes ces choses ne seraient peut-être pas arrivées...

— Monsieur l'abbé ! me suis-je écriée.

L'abbé a relevé la tête et m'a regardée fixement :

— Eh bien, mon enfant?

— Monsieur l'abbé, je vais me chausser, et vous me conduirez à la maison de santé.

L'abbé s'est levé, et, me prenant la main :

— A la bonne heure, a-t-il murmuré tandis que sa figure s'éclairait, vous êtes un brave cœur, et je n'attendais pas moins de vous.

La maison de santé est située en haut d*un po^ puleux faubourg, dont les pavés enduits d'une boue noire sont ébranlés par un continuel roulement de roues pesantes. Les camions chargés de rails retentissants , les longs baquets encombrés de tonneaux, les fardiers traînés par de massifs percherons et portant de gigantesques troncs d'arbres, les charrettes de maraîchers bourrées de légumes, les omnibus pleins de voyageurs, tout cela, avec un vacarme de cahots, de glissades de chevaux, de claquements de fouets et de jurements de charretiers, descend vers le cœur de Paris, entre un double courant de piétons affairés qui se bous*

eulent sur les trottoirs. J'en étais assourdie, quand r£[bbé, me montrant une vaste porte cochère béante, m*a dit :

— C'est ici.

Sous le porche, dans Tencoignure fermée par un paravent, une vieille femme est assise, vendant de petits bouquets aux visiteurs qui désirent fleurir leurs malades. Le porche donne sur nne large cour bordée de galeries en arcades ; en face , tout au fond, à travers une autre baie cintrée, on aperçoit une échappée de jardin. Guidée par Tabbé, j'ai pris le côté gauche des arcades, et nous sommes arrivés à un corridor très frais, un peu sombre, soigneusement ciré et imprégné d^une odeur affadissante; quelque chose comme un mélange de chloroforme, de gentiane et de bouillon de poulet. Toutes les portes ouvrant sur ce corridor étaient numérotées. L'abbé a entre-bâillé doucement la porte n? 10, et je me suis trouvée dans une grande pièce carrée,

très claire, haute de plafond et tendue d'un papier gris.

L'ameublement est décent, mais réduit au strict nécessaire. Sur la cheminée nue une pendule borne

de marbre noir, une commode de noyer dans un coin, et dans l'autre encoignure une toilette au dessus de marbre blanc fêlé, surmontée d'un miroir rond; une table carrée couverte d'un drap, où sont posées des fioles et des compresses ; puis une table de nuit près d'un lit de fer aux rideaux de calicot blanc agrémentés d'effilés à boules de coton. Sur ce lit gisait étendu Lancelot de La Guêpière.

Il était méconnaissable : le teint verdâtre, les yeux grands ouverts, fixes, sans battements; sa

barbe avait poussé toute grise ; on lui avait ôté le

foupetfaux qui cachait sa calvitie; le suintement

de la glace et des compresses avait décoloré ses

moustaches teintes qui avaient pris une couleur

indéfinissable. Sa main maigre pendait hors du lit,

ornée encore au petit doigt d'un gros anneau à

chaton de turquoise dont il était très fier. C'était

navrant de le retrouver ainsi , dans cette chambre

d'une nudité glaciale, où rien ne rappelait la vie

intime et familière, le chez soi fréquenté par des

parents et des amis.

Je me suis approchée du lit, et, prenant la main

du malheureux Lancelot :

— C*est moi, lui ai-je dit, je viens vous soigner, me reconnaisses^-vous ?

Ses yeux me regardaient, mais il n'avait pas Tair de comprendre. Je lui parlais d*une voix douce, comme à un enfant :

— Vous êtes malade, on vous a amené à la campagne: tenez, voyez-vous?...

Et j'ai ouvert la large fenêtre donnant sur un parterre aux allées sablées ; au milieu des massifs, il y avait un jet d'eau dont le bruit frais pouvait arriver jusqu'à ses oreilles. Ses prunelles se sont tournées vers la lumière, mais toigours avec la même expression hagarde et inintelligente. Pourtant il m'avait reconnue, car ses yeux me suivaient dans tous les coins de la chambre où je faisais des rangements.

J'ai toujours pensé que certaines influences morales agissent puissamment sur les malades; il m'est venu tout à coup l'idée que, si M. La Guêpière reprenait connaissance , il serait efirayé et dangereusement impressionné en se trouvant dans ce milieu étranger et maussade .-

Comme l'abbé se retiraiti je Tai accompagné; j'ai

pris une voiture et nous sommes allés ensemble au domicile de Lancelot, faire un choix de tous les menus objets qui pouvaient lui être agréables à revoir.

Une heure après j'étais de retour dans la chambre du malade ; j'accrochais à la fenêtre son petit miroir à barbe, je posais sa montre sur la table de nuit, et sur la cheminée des échantillons de ce fameux minerai qui devait lui faire gagner « des millions ; » je suspendais au mur, en face du lit, le portrait de sa mère, avec un petit reliquaire qu'il portait presque toujours sur lui comme un fétiche. Le reste des objets de toilette était rangé sur la commode, ses pantoufles au pied du lit, son veston sur le dos d'une chaise. Un petit bouquet sans odeur, placé dans un verre sur la cheminée, achevait d'égayer la chambre qui avait perdu son air désolé.

Quand j'ai eu terminé, je suis allée m'asseoir sur le rebord de la fenêtre, en face du malade. Je contemplais sa figure ravagée, et je me sentais envahie par une profonde commisération.

— Peut-être pense-t-il , me disais-je , bien qu'il

ne puisse pas parler? les mourants ont parfois de ces étranges lucidités.

— Croyez-vous qu'il entende? ai-je demandé à la garde.

— Est-ce qu'on peut savoir? m'a-t-elle répondu en haussant les épaules avec une mine renfrognée.

Puis elle s'est mise à marmonner :

— Mon Dieu I que je déteste de soigner ce genre de malades-làl... C'est donc un garçon ou un veuf, qu'on Ta amené ici ?

J'ai répondu en rougissant :

— Il est marié, je suis sa femme.

— Ah ! a-t-elle repris en me dévisageant , eh bien, alors?...

— Nous sommes séparés, ai-je murmuré en rougissant plus encore.

— Et vous venez comme ça bichonner sa chambre?... Ma foi, ma petite dame, vous avez du tem^ pérament/... Il a une mauvaise figure, et je n'ai jamais eu un malade qui me revienne aussi peu.

— Chut! ai-je dit, je vous en prie, soignez-le bien tout de même et parlez plus bas.

•-» Ah ouichel si vous croyez qu'il comprend

quelque chose. Il est bien perdu, allez I... il n'ira pas loin... Eh bien, quoi? a-l-elle repris en voyant ma figure renversée, vous ne l'aimez pas, je suppose, puisque vous êtes séparés I...

— Non, mais il me fait pitié.

— A-t-il des parents?

— Ils ne viendront pas le voir, ils sont brouillés avec lui.

— Un joli coco de malade!... Pas de parents? En voilà une garde à rapport!

Et tout en bougonnant, elle s'était installée dans son fauteuil de cuir, les deux coudes sur les bras du fauteuil , les mains jointes à la hauteur de son nez.

Pendant ce temps je l'examinais. Elle pouvait avoir une soixantaine d'années. C'était une grande femme mince à l'air fin, à la figure nullement commune. Sa bouche exprimait la malice, mais non la méchanceté ; ses yeux avaient dû être fort beaux, son front était intelligent, et son bonnet de dentelle noire, orné d'un nœud de velours violet, cachait d'abondants cheveux bruns, fins comme de la soie et sans un fil blanc. Elle portait une jupe d'al-

paca noir avec le caraco et le tablier pareils, et, autour du cou, une petite ruche tuyautée qui lui donnait Tair très propret. Au demeurant, elle avait la mine d'une bonne femme, très vive, très entendue dans son métier , mais bavarde et curieuse comme toutes les gardes.

— J'ai une heure pour aller manger, m'a-t-elle dit tout à coup en se levant, et je vous prierai pendant ce temps de garder mon malade...

Elle a chaussé ses souliers, pris son panier et s'est esquivée en se glissant adroitement par la porte entre -baillée, qu'elle savait ouvrir sans bruit... Je me suis trouvée seule avec M. La Guèpière, et pour la première fois j'ai eu peur. Les yeux du malade ne me quittaient pas ; ils avaient quelque chose d'extraordinaire. La pupille était rétrécie et pas plus grosse qu'une tète d'épingle. Tout un côté de la figure, surtout le coin de la bouche, était contracté. Toujours assise sur mon rebord de fenêtre, je fermais les yeux pour ne plus voir cette tête effrayante et je m'eafonçais dans une douloureuse méditation.

Je songeais à ce malheureux sans un parent.

LA MAISON Bi SANTË 163

sans un ami, seul, dans cette espèce d'hôpital. Je ne pouvais m'empêcher de penser à sa mort prochaine, et par moments je me reprochais de n'avoir pas fait tout ce que j'aurais pu pour prévenir ce lamentable dénouement... On le disait perdu, il n'avait peut-être que peu d'heures à vivre,

— S'il s'en va cette nuit, songeais-je, peutêtre qu'au moment de la mort tout le mal qu'il a fait lui reviendra à l'esprit, et je ne serai pas là pour le lui pardonner, pour lui murmurer quelques paroles consolantes!... Il est de règle de fermer les portes aux visiteurs à six heures du soir... Qui sait si je le retrouverai demain? s'il ne mourra pas, seul, auprès de cette garde qui se hâtera de lui fermer les yeux pour aller se reposer?...

Alors, je me suis mise à pleurer et, prise d'une grande pitié, oubliant toutes les rancunes d'autrefois, je me suis approchée du lit; je me suis agenouillée sur le petit tapis, et prenant la main pendante du malade entre les miennes :

— Me reconnais-tu? lui ai-je dit, c'est moi, Geneviève... Je ne t'abandonnerai pas...

n in*a regardée dans les yeux sans bouger auti^ment.

— Je suis là pour le soigner, ai-je continué, faismoi un signe, si tu me reconnais; serre-moi la main.

Et il m'a semblé sentir comme une imperceptible pression ; alors, toujours pleurant, j*ai poursuivi :

— Ne pense à rien qui te tasse de la peine... Écoute, je ne t*en veux pas, je te pardonne tout... Je te pardonne, bien vrai, bien vrail...

Je sanglotais, il ne bougeait toujours pas, seulement ses yeux s'étaient ouverts tout grands.

Tout à coup, j'ai entendu quelqu'un se moucher bruyamment derrière moi, et, me retournant, j'ai aperçu la garde qui était rentrée et qui s'épongeait les paupières.

— Bonne petite dame! a-t-elle murmuré en s'approchant et en me caressant familièrement les cheveux.

Elle n'en a pas dit davantage et s^est remise à se moucher avec fracas dans son grand mouchoir à carreaux

Le lendemain matin, j*étais là à Touvertare des portes, e'est-à-dire à neuf heures. J'ai trouvé la garde d*assez bonne humeur. Elle avait pris son eafé noir et avait même eu soin de m'en réserver une goutte qui chauffait sur la lampe à esprit-de-vin.

— C'est toujours la même chose, a-t-elle murmuré en me montrant le malade immobile sur son lit; nous allons voir ce que dira le docteur, car voici Theure de la visite.

En même temps elle mettait la chambre en ordre ; elle ouvrait la fenêtre pour chasser l'odeur du café, posait son oreiller dans un coin et essuyait son grand fauteuil de cuir ; elle appelait cela faire son lit, car la plupart de ses nuits se passaient là ; même quand elle ne veillait pas et qu'elle pouvait dormir chez elle, elle couchait dans un fau^ teuil Voltaire, parce que, prétendait-elle, elle n'avait plus l'habitude des lits. Le plus étonnant, c'est qu'au matin il n'y paraissait pas et qu'elle s'éveillait fraîche, allègre et reposée. H y a des grâces d'état I...

J'ai entendu tout d'un coup un bruit de pas dans le couloir, puis la porte s'est ouverte, et le doc-

leur G..., en tablier blanc, suivi de trois jeunes internes, a pénétré dans la chambre. Le docteur est un homme entre deux âges, décoré, élancé et mince. Il a de grands yeux très renfoncés, les cheveux longs, le front découvert et des manières brusques. Il a examiné minutieusement H. La Guêpière. Ta questionné sans obtenir de réponse et, se retournant vers les internes, il leur a murmuré des mots latins, leur a fait remarquer la couleur des yeux, la mollesse du bras, puis, me regardant fixement, il m'a dit :

— Vous êtes sa fille, madame?

— Pardon, monsieur, je suis sa femme, ai-je répondu en rougissant comme toujours.

n a paru surpris et m'a priée de passer avec lui

dans le couloir. Je l'ai suivi, tandis que, par derrière, les internes, nullement émus, se faisaient

des niches et imitaient en charge la façon de marcher du docteur.

Quand nous avons été à l'extrémité du couloir, il a ajouté :

— Votre mari est fort mal, madame, son état est grave... Gomment se fait-il qu'il soit ici?

Il m*a fallu expliquer de nouveau ma situation vis-à-vis de Lancelot.

— Ahl a-t-il repris, c'est M. La Guêpière.., J'ai entendu parler de lui I... Je vous plains 1... EnQn, il est perdu, le malheureux, complètement perdu ; ce serait un miracle s'il en réchappait. . . Bon courage, madame, je le reverrai demain.

Et il s'est éloigné en me saluant.

Je suis rentrée abasourdie dans la chambre.

— Eh bien ? a fait la garde en me lançant une œillade interrogative, il n'ira pas loin, n'est-ce pas?... Allons, ne vous désolez pas, je vais vous préparer votre petit déjeuner, car il faut vous soutenir... A votre ège, on a encore du bonheur sur la planche... Tenez, mettez-vous à la fenêtre, cela vous donnera un peu de distraction.

Singulière distraction, en vérité 1 On entendait de la fenêtre les gémissements des malheureux qu'on opérait, et l'on voyait les malades descendre lentement un à un, dans le jardin I... La garde me les énumérait à mesure et me les nommait :

— Ah 1 voici le poitrinaire qui vous lorgne en passant... N, i» ni, c'est fini de rire, mon pauvre

garçon ! A-t-il une figure ? Et dire qu*il fait encore des projets!... En voilà des malades gentils à soigner, les poitrinaires I ils ont toujours des envies d*un tas de bonnes choses, et ils n'y touchent pas... C'est ça qui est agréable pour une garde!

Tout en bavardant, elle épluchait une salade dont elle comptait faire son déjeuner.

Je suis restée jusqu'à ce que l'abbé vint me remplacer près de M. La Guêpière ; puis , j'ai été prendre l'omnibus de Montrouge qui m'a descendue devant la porte de M"« de SeigneuUes, car, au mi-

lieu de mes nouvelles préoccupations, il faut que je continue mes lectures; j'ai plus besoin que jamais de gagner de l'argent. Le brave abbé Micaull a bien voulu me promettre de venir tous les jours vers trois heures, afin que le malade reste seul le moins possible. Je partage ainsi mes journées entre la maison de santé et le logis de ma vieille comtesse, et je rentre chez moi le soir, exténuée, mais résolue à faire monjievoir jusqu'à la fin.

LA MAISON DE SANTÉ tG9

Mai.

En dépit des lugubres prédictions du docteur , M. La Guèpière semble aller moins mal ; à Timmobilité a succédé une grande agitation, une sorte de délire, pendant lequel la parole lui est revenue. Il murmure des mots incohérents empruntés à Targot des joueurs. Le malheureux croit encore être à la table de jeu; de sa main gauche restée libre, il fait le geste d'abattre des cartes et compte tout haut les points. Il faut le surveiller, sans le perdre de vue une seconde, sous peine de le voir tomber de son lit. Il ne reconnaît personne , mais son caractère violent recommence à percer et la pauvre garde a fort à souffrir de ses exigences. Aussi a-t-elle achevé de le prendre en grippe. Tout en Tempêchant de bouger, elle murmure entre ses dents :

— Il est si mauvais que le diable lui-même n*en veut pas I

Dès qu'il la voit occupée à préparer son déjeuner, il s'agite et crie, afin de l'obliger à se déranger.

Elle ne s*en émeut pas trop et lui répond de sa voix flûtée :

— Tout à rheure, mon bon petit monsieur, tout à l'heure!... Il faut qu'Augustine mange... Cela vous ennuie, je sais bien, mais c'est comme celai.. Vous avez pris vos médecines, tenez-vous en repos, mon bonhomme !

Elle débite tout cela d'un ton si drôle, que je ne puis m'empêcher de sourire...

J'apporte mon ouvrage et, assise à ma place favorite, je surveille M. La Guêpière, en tirant l'aiguille. Par moments , ma pensée vague loin de la maison de santé et se reporte sur des sujets moins pénibles ; je me remémore les heures d'après-midi où Pascal venait faire de la musique dans ma chambre de la rue Cassette... Pauvre garçon I il est maintenant exilé au fond de ses bois de Grancey. Du moins, il a pour compensation le plein air et le calme de la campagne. Pense-t-il encore à moi? Dans ce cas, il doit me croire bien oublieuse et bien ingrate, car, au milieu de l'ahurissement causé par la brusque maladie de M. La Guêpière^ je ne l'ai pas même remercié de ses fleurs 1 Au*

jourd'hui que j'ai Tesprit plus calme, je pourrais lui écrire, et je ne lui écris pas. Je ne sais quel scrupule mêlé de crainte superstitieuse me retient. Il me semble qu'au moment où M. La Guêpière est suspendu entre la vie et la mort, je serais coupable d'encourager les espérances que Pascal peut nourrir, et plus coupable encore d'entretenir en moi le penchant qui me porte vers mon fidèle musicien. — Non, à cette heure, je ne dois m'occuper que du malheureux qui est là. Je ne dois pas même songer à ce qui pourrait arriver plus tard, si... Et pour détourner ma pensée de ce mystérieux plus tardy je me retourne vers le jardin et je regarde les malades se traîner languissamment autour des allées. Dieu ! que c'est navrant ! Il y a parmi eux une jeune femme brune, aux grands yeux creux si tristes, si tristes ! On la porte sur une chaise longue en paille. Elle a un cancer, elle est condamnée et elle le sait ; mais elle conserve de l'espoir quand même, et cela vous serre le cœur de lui entendre dire : « Si par hasard îe ne mourais pas, je ferais telle chose... » Comme la fenêtre du n<> 10 est au midi , l'allée qu'elle domine est la promenade préférée des ma-

17t TOUTE SEULE

lades. Ils viennent s'y asseoir après déjeuner, et du haut de mon observatoire j'entends leurs conversations. Ils ne parlent que de leurs maux et des remèdes que le médecin leur a ordonnés.

— Vous êtes heureux, vous, qu*on vous mette des vésicatoires 1 s'écrie l'un d'eux d'une voix sifflante, coupée par des accès de toux ; moi , on ne me soigne pas, on ne me donne que de l'huile de foie de morue ; c'est injuste, car je suis aussi malade que vous!.. Je me plaindrai demain au docteur...

Il se vantent de leurs misères. C'est à qui aura le pltis soufert la nuit précédente. Puis viennent des remarques sur la physionomie des uns et des autres. De pauvres diables n'ayant que le souffle chuchotent à l'oreille du voisin, en parlant d'un camarade qui passe :

— Hein! a-t-il une mine? Si j'en étais là, moi, je songerais à mon testament.

Les moins sociables et les plus maussades sont les goutteux et les rhumatisants. Ils se tiennent dans leur coin, ne se familiarisent pas et lancent des regards haineux à l'infortuné malade dont le

fauteuil a empiété sur la place qu'ils ont choisie. Enragés liseurs de journaux, bougons renfrognés, ils manquent absolument de conversation. L'un d'eux surtout est féroce. C'est un vieux garçon replet, rouge de peau et bourru de manières, qui a la goutte aux deux pieds et qui n'ouvre la bouche que pour dire des choses désagréables. Il s'est cependant un peu humanisé avec moi, et, quand il passe devant ma fenêtre, il daigne jeter un coup d'œil sur M. La Guêpière étendu dans son lit, la main pendante. Alors il me salue et de sa voix grognonne il murmure :

— Il va mal, monsieur votre mari, très mal!

— Mais non, je le trouve mieux depuis quelque temps.

— Bon! fiez-vous à ce mieux-là I... Je ne me trompe pas, moi, je me connais en figures... Vous verrez dans quelques jours I

Et sur cette parole consolante, il s'éloigne en s*appuyant sur sa canne et en traînant ses pieds gonflés , chaussés d'énormes souliers de feutre.

JuUlet

L*obscure et étrange maladie de M. La Guêpière déconcerte les médecins.

Après ravoir déclaré perdu, le docteur G. . . est obligé de reconnaître qu'il y a décidément un mieux apparent. A chaque visite, il hoche la tête, allonge les lèvres et se renferme dans un silence prudent. Au fond , il commence , lui aussi , à prendre ea grippe ce malade récalcitrant qui s^obstine à vivre contre les règles et qui Thumilie aux yeux de ses internes, en donnant un démenti à tous ses pronostics. Lancelot mange avec plus d'appétit et nous £sdt enrager, moi et la garde. Il a retrouvé à peu près l'usage de ses jambes, et diaque jour on le porte au jardin, enveloppé dans une couverture. Sa lucidité n'est pas revenue néanmoins, et — chose singulière — il ne sait presque plus parler. H ne se souvient plus des mots, et cet homme, qui autrefois abusait de la parole avec une intempérance si désagréable pour les autres, a maintenant à sa dis-

position quelques syllabes à peine pour exprimer les pensées qui flottent dans son cerveau à demi paralysé.

Aussi, quand le matin il a retrouvé un mot, il ne le lâche plus et le répète tout le long du jour avec une ténacité agaçante pour les auditeurs. Sa seule préoccupation est de se regarder dans une petite glace de poche, qu'il tient dans sa maiii valide, et de constater avec effroi les ravages exercés par la maladie sur sa figure^ autrefois si soigneusement maquillée. Il semble indigné de voir que sa barbe a repoussé toute grise, et il lance au miroir des regards furibonds.

Ce manège sans cesse renouvelé a le don d'impatienter violemment le vieux goutteux qui vient chaque après-midi, comme les autres malades, s'asseoir autour du bassin et lire son journal, « la tête à Tombre et les pieds au soleil. » Dans ce cercle de valétudinaires, la conversation est lamentablement prosaïque et monotone. Tous ces pauvres gens sans appétit ne cessent de se plaindre du régime de la maison qui est cependant fort convenable. Ils ne rêvent que de cuisines fantastiques

et de mets excentriques, qui seraient très nuisibles à leur santé.

— Avez-vous remarqué, dit un anémique maijçre et exsangue, comme les côtelettes étaient dures ce matin? Je n*ai pu manger la mienne.

— On l'a peut-être choisie exprès pour vous comme cela, grogne charitablement le vieux goutteux.

— Pourquoi donc ?

— Dame, si vous êtes mal avec la surveillante.- Celte coquine est capable de tout... Hier, elle m'a refusé du vin blanc, à moi, et elle a eu l'impudence de me répondre en riant niaisement : « Du Vin blanc àun goutteux?... Monsieur plaisante!... »

— C'était pour votre bien qu'elle vous en refusait, ai-je hasardé doucement.

— Possible, mais je ne veux pas qu'on rie, moi, fichtre I... Je ne paye pas quinze francs par jour pour qu'on se moque de moi quand je demande quelque chose!.. Du reste, cette maison est une baraque I

— Pourquoi y restez-vous alors? objecte malignement la garde de M, La Guêpière, Augustine,

qui veut bien pour son compte appeler la maison iaraçue, mais qui ne soufîre pas qu*on déblatère en public contre rétablissement.

— J*y reste... j'y reste, parce que les autres sont encore plus baraques... Et puis parce que ça me plaît, entendez-vous, vieille dame de pique !

Ce dernier mot réveille sans doute dans le cerveau de M. La Guêpière de vivaces souvenirs de ses nuits de jeu, car il le saisit au vol et, pendant un quart d'heure, il répète à satiété sur tous les tons :

— Dame de pique, oui, pique... pique 1...

Le vieux goutteux, agacé, hausse les épaules et me montre Lancelot en clignant de Tœil :

— Il va plus mal, votre mari, grommelle-t-il, il devient idiot... Mais ce n'est rien que ça, au premier orage, vous verrez..., ce sera bien pis encore !..

Parfois, au milieu d'une conversation animée, tout le monde se tait brusquement, et l'on entend la cloché de la chapelle qui sonne un glas. Elle sonne pourtant bien discrètement : c'est un petit tintement honteux et quasi fêlé ; mais les malades

ont Toreille fine pour démêler ce bruit-là à travers les rumeurs de la rue. Chacun relève la tête, et d'une voix moins assurée on se demande pour qui cette sonnerie.

— C'est peut-être pour le monsieur au béret ; il a crié toute la nuit.

— Je crois plutôt que c'est pour la dame au cancer...

Mais non, un coup de coude impose silence à celui qui a émis cette malencontreuse supposition... On s'est aperçu que la dame au cancer est là, assise à dix pas... Elle a entendu ce qu'on disait, et elle tourne vers nous ses grands yeux creux avec une expression si triste, si déchirante, que cela vous fait passer un frisson dans le dos.

Août.

Le vieux goutteux avait raison et sa méchante prédiction s'est réalisée. Avec les grosses chaleurs d'août, M. La Guêpière est retombé. 11 a eu plu-

sieurs attaques successives, et ce matin on m'a avertie qu'il ne passerait pas la nuit. L'aumônier m'a envoyé demander par Tabbé Micault si je voulais faire administrer mon mari. — Je ne suis pas dévote, mais j'espère qu'il y a autre chose après cette vie..., un mystérieux av; delà, et le malheureux Lancelot a la conscience si surchargée que je n'ai pas voulu le laisser partir sans viatique pour ce terrible voyage inconnu.

On a mis la chambre en ordre ; j'ai posé des fleurs sur la table de nuit couverte d'un drap blanc, et l'aumônier est centré sans bruit, sans clochette, seul avec un homme qui répondait après chaque prière. J'étais à genoux près du lit, avec Augustine, et je me disais : —C'est la fini — Alors j'ai adressé à ma façon une prière à mon bon Meu à moi, le suppliant de pardonner à Lancelot comme je lui pardonnais, et de le conduire dans un endroit où il serait mieux qu'en ce monde. — Le prêtre s'est approché du moribond qui ouvrait des yeux hagards, en agitant encore faiblement sa main gauche, et lui a demandé s'il se repentait de ses péchés. C'est l'homme chargé des répons qui

a murmuré « oui » à sa place. On a mis au malade un crucifix sur les lèvres, mais ses lèvres Q*ont pas bougé...

Je pleurais appuyée contre le fer du lit et ne me sentais plus au cœur que des pensées de pardon.

— Il vient de passer ! a chuchoté la garde en se penchant pour fermer les yeux du mort.

Je restais toujours là, immobile, devant ce corps inanimé. Â six heures, on est venu m*annoncer qu'il fallait partir. — C'est la règle impitoyable de la maison. Elle ne fléchit pas même devant la mort. — J'ai relevé la tète, et pour la première fovs depuis bien des années, en signe de pardon et d'adieu, j'ai posé doucement mes lèvres sur le front glacé de Lancelot, puis je me suis éloignée lentement, navrée de laisser à une étrangère le soin de la veillée suprême.

A la porte je me suis retournée encore une fois. — Le corps était étendu rigide, les yeux s'étaient rouverts et semblaient regarder je ne sais quoi d'invisible dans le vide ; la garde, enfoncée dans son fauteuil, avait croisé les mains et tournait ses pouces d'un air indifférent.

Septembre.

La mort de M. La Guèpière m*a péniblement secouée, mais je mentirais si je disais qu'elle m*a profondément affligée. Quand la dépouille du malheureux Lancelot, escortée par Tabbé Micault et quelques rares amis, a été une fois déposée au cimetière Saint-Ouen, je suis rentrée chez moi brisée. Pendant toute la durée de cette longue maladie, j*aYais été soutenue par une surexcitation nerveuse qui me faisait surmonter la fatigue physique et les secousses morales. Après le lugubre dénouement, il s*est produit une réaction d'abattement et de tor-«

18t TOUTE SEULE

peur. Les courses quotidiennes à l'autre extrémité de Paris, les longues stations dans l'atmosphère écœurante d*une chambre de malade, les spectacles navrants que j'avais sans cesse sous les yeux avaient fini par altérer ma santé. Je n'avais plus de force, je ne mangeais plus, et mon sommeil, quand je pouvais dormir, n'était plus qu'un fiévreux cauchemar, hanté par des visions d'hôpital et de funèbres hallucinations. Je soufifraisd'un épuisement nerveux si inquiétant, que ma vieille comtesse de SeigneuUes a eu pitié de moi, et, comme elle partait pour la campagne, elle m'a proposé de m'emmener avec elle. J.'avais besoin de changer de milieu et surtout de respirer l'air des champs. J'ai accepté avec d'autant plus d'empressement, que la Brancherie — c'est le nom du château de M™® de SeigneuUes —

est située à Aprey, dans la Haute-Marne, à une dizaine de lieues à peine du pays de Pascal ; et cette idée me souriait doucement, de vivre pendant quelques semaines dans la même région que lui, à deux pas de ces sites boisés dont il m'avait fait de si pittoresques descriptions.

Aprey est un village de la montagne Langroise,

posé au sommet d'une vallée rocheuse, dont le caractère sauvage ne manque pas de poésie. Une petite rivière, la Vingeanne, prend sa source à une demi-lieue de là et creuse son lit dans une gorge étroite, dont la Brancherie occupe l'un des versants. C'est une anciennne demeure seigneuriale, bâtie en pierre grise et environnée de beaux arbres que dépassent à peine ses toits aigus couverts de tuiles moussues. La maison n'a aucune prétention architecturale; mais ses larges fenêtres à petits carreaux, ses pièces hautes de plafond, lambrissées de chêne ou tendues de verdures y ses vastes cheminées où l'on peut brûler des arbres entiers, lui donnent un assez grand air. Le parc, très

accidenté, est arrosé de tous côtés par des eaux vives ; à chaque détour d'allée on entend le glouglou d'une source qui chante en descendant vers la rivière. Le versant opposé est bordé et comme crénelé de roches énormes qui découpent sur le ciel d'automne leurs dentelures originales.

Pendant la semaine, nous restons enfermées à la Brancherie, où M*"® de Seigneulles ne reçoit guère d'autres visites que celles du curé d'Aprey ou du

m TOUTE SEULE

notaire. Le soir, on allume un clair feu de souches, car ici les soirées sont déjà fraîches, et je fais la lecture à ma vieille dame. Nous avons fini Chris^ topAe Colomi, Dieu soit loué ! et nous entamons la Vie de saint Alphonse de Liguori, qui n*est pas plus amusante, mais qui, au moins, n*a qu'un volume.

Dans la journée, tandis que la comtesse tient de longs conciliabules avec le curé ou le notaire, j*ai la bride sur le cou et j*en profite pour explorer solitairement les environs.

Le parc ne me sufBt pas. Je n*ai jamais aimé me promener entre des murs; il me faut la pleine cam«» pagne, les bois où Ton se perd, les friches pierreu* ses, semées çà et là de touffes de buis et de gêné-* vriers, où 'chaque piéton 8*est frayé un chemin à peine visible. Souvent je traverse la Vingeanne et je remonte la pente opposée, entre deux haies de cornouillers, où des bandes de bruants piaillent en picorant les cornouilles mûrissantes. On fauche les regains dans les pièces de prés qui longent la rivière, et une fine odeur de foin monte du fond de la vallée. Je l'aspire avec volupté, et il me semble

qu*avec cette senteur rustique toute ma jeunesse me revient.

Depuis que je suis à la campagne , il s'opère en moi une transformation salutaire. Je reprends goût a la vie ; mon esprit n'est plus hanté par les funèbres images de la maison de santé. Je me fais l'effet d'un papillon qui sort de sa chrysalide et qui se sent pousser des ailes. Je songe que je suis jeune encore, bien portante, et que j'ai devant moi un long avenir, dont je puis disposer à mon gré.

— Tu es libre ! me murmure le vent qui m'arrive chargé d'arômes agrestes.

— Tu es libre 1 me répètent les geais qui s'envolent à lire-d'aile vers les bois...

Et ce mot de liberté résonne à mes oreilles comme une musique délicieuse. Tandis que mes yeux contemplent sans jamais se lasser un vaste horizon de collines grises et de forêts bleuâtres, je me dis que là-bas, derrière ces futaies moutonnantes, se trouve le pays de Pascal ; et je laisse mon cœur parler, mon imagination bâtir des châteaux en Espagne.

Je puis m'avouer maintenant que je l'aimais bien ,

Ite TOUTE SEULE

mon sauvage musicien, et que lui aussi m'aimait d'un amour honuète et solide. A présent que personne n'est plus entre nous, pourquoi notre affection ne se montrerait-elle pas à visage découvert? Pourquoi cette intimité, si désirée par lui, si appréciée par moi, ne se renouerait-elle pas d'une façon sérieuse et durable?... La différence d'âge n'est pas telle entre nous qu'elle puisse être un obstacle au mariage. Nous sommes pauvres tous deux, il est vrai, mais je suis courageuse, je sais me contenter de peu ; et lui, avec son talent qui grandit, arrivera certainement à se créer une position honorable, glorieuse même... Et quand je songe qu'il suffira d'un mot pour rappeler près de moi mon fidèle amoureux et pour réaliser ce rêve d'une vie heureuse à deux^ je sens mon cœur battre d'une ]oie folle.

Pourtant, ce mot, je ne l'ai pas encore dit; mais je suis si certaine que, le jour où il l'entendra, Pascal Nau quittera son village, que je ne veux pas même le lui écrire d'ici. Il serait capable de tomber comme un aérolithe à la Brancherio, et son apparition effaroucherait ma vieille comtesse.

D'ailleurs ne m'a-t-il pas promis qu'il reviendrait à Paris à la fin de l'automne ; à cette époque je serai de retour rue Cassette et je l'y verrai certainement. Il est donc plus sage d'attendre jusque-là. Il y a dans cette attente quelque chose de si assuré et de si pleinement confiant, qu'il ne me coûte pas de la prolonger. Il me semble que je tiens à la main la clef d'or qui doit m'ouvrir la porte du bonheur, et j'éprouve je ne sais quel raffinement de plaisir à penser que, lorsque je voudrai, je ferai jouer la magique serrure, et je verrai se dérouler devant moi un merveilleux paysage inconnu.

8 Octobre.

Ceux-là mentent qui prétendent que l'arrivée des événements joyeux ou tristes nous est annoncée par de secrets pressentiments. Jamais je ne m'étais trouvé l'esprit plus enjoué, l'âme plus épanouie qu'aujourd'hui. M°»® de Seigneulles, invitée à dîner chez un voisin de campagne, avait eu

la bonté de me dispenser de raccompagner, et j'avais ma liberté entière jusqu'à neuf heures du f

soir. A quatre heures, j'ai assisté au départ de la comtesse dans sa vieille berline gémissante. Elle s'en est allée, escortée par le curé, qui est de la partie, et qui doit ramener la bonne dame ce soir à la Brancherie. J'étais donc parfaitement tranquille sur la sécurité de ma comtesse; dès que la voiture a disparu au tournant de l'avenue, j'ai

coiffé mon grand chapeau de paille et j'ai pris ma

volée à travers champs, comptant bien ne rentrer à la maison qu'à la nuit tombante.

Il faisait un joli temps clair avec un tiède vent du sud qui agitait les feuilles des bouleaux et parsemait le ciel d'un floconnement de nuées blanches. Le soleil était encore chaud, les pelouses étaient semées de gentianes bleues, les rouges^ gorges gazouillaient dans les fourrés; on aurait pu se croire au printemps et il me venait comme des bouffées de renouveau. J'ai pris ma course de cheval échappé au long des murffers noirs do mûres, à travers les friches fleuries d'asters violets, jusqu'aux lisières du bois où retentissaient

les appels des ramasseuses de faînes. Je cueillais des chèvrefeuilles aux haies, j'emplissais mes poches de noisettes, je mordais à belles demi les poires sauvages, j*aspirais à pleins poumon» des odeurs de marjolaine, je m'enivrais de nature Jamais je n'avais goûté la joie de vivre comme pai cet après-midi d'arrière-saison, au milieu de ce paysage lumineux et paisible.

Au coucher du soleil, je suis redescendue vers le fond de la vallée, à un endroit où la route d'Âprey à Chalancey traverse la Vingeanne et s'enfonce dans les bois du Charmois. Du pont à dos d'àne jeté sur la rivière bourdonnante, le regard se repose sur des prés verts encaissés dans des taillis jaunissants, et on aperçoit au loin Âprey environné d'un nimbe de fumées bleuâtres. L'ombre glissait sur les pentes ; des vaches rousses, éclairées d'un dernier rayon de soleil, vaguaient encore dans les prés voisins du village ; j'entendais le tintement de leurs clochettes, mêlé au bouillonnement de l'eau. Derrière moi, tout était déjà plongé dans une obscure fraîcheur. Je me suis penchée sur le parapet et je m'y suis oubliée à regarder les

touffes des reines des prés, dont le courant faisait trembler les pâles aigrettes. Sur le chemin peu

fréquenté et envahi par des ronces traînantes, les grillons brodaient de leurs notes aiguës Tacconipagnement sourd de Teau de la rivière. Peu à peu le soleil a disparu, le crépuscule est tombé, et audessus des hêtres du Charmois la lune s*est levée, répandant sa clarté amicale sur les prés vaporeux, trouant de lueurs mystérieuses les fourrés endormis, semant de paillettes diamantées les bouillonnements de la Vingeanne.

— Allons, me suis-je dit en m*arrachant à cette féerie, il est temps de rentrer, ma belle I

Et déjà je rassemblais mes chèvrefeuilles, quand soudain je me suis arrêtée pour prêter Toreille I

Du côté d'Aprey, dans renfoncement de la route masquée par des bouquets d*arbres, un chant rustique montait, lancé par une voix d'abord lointaine, puis de plus en plus distincte. C'était bien le rythme et la tournure des chansons paysannes, mais ce n'était pas une voix de paysan qui chantait ainsi. Il y avait trop d'art dans la façon dont les notes étaient liées ou détachées ; mon oreille

de Parisienne reconnaissait là dedans une méthode qui ne pouvait appartenir qu*a un musicien de profession. Et puis, à mesure que la voix se rapprochait, il me semblait que j'avais déjà entendu ce chant-là quelque part...

-— Mon Dieu I me suis-je murmuré tout à coup, serait-ce possible?...

Mon cœur s'était mis à battre violemment. Le chanteur se rapprochait toujours, je distinguais très nettement son pas ferme et cadencé sur la route sonore. Au moment de tourner le dernier bouquet d'arbres, il a cessé de chanter; mais il avançait toujours et bientôt il a émergé de Tombre ; un rayon de lune Ta éclairé en plein.

— Ai-je la berlue, me disais-je, et n'est-ce pas vraiment Pascal Nau?

Il marchait du pas lent et solide des paysans, faisant sonner sur le chemin pierreux le bâton qu'il tenait à la main. Maintenant je le voyais très distinctement; il n'y avait plus de méprise possible 1 c'était bien son vieux veston gris d'autrefois ; c'étaient bien sa moustache brune, sa bonne figure honnête, intelligente et ouverte.*. Lui,

ébloui sans doute par la soudaine clarté de la lune, ne m*avait pas encore aperçue; j'ai fait un mouvement en avant et nous nous sommes trouvés face à face. Il s'est arrêté en écarquillant ses grands yeux et s*est écrié stupéfait :

— Madame Geneviève !

— Oui, c'est moi, Pascal Nau, c'est moi en chair et os; ne me regardez pas avec cet œil effaré, conune si j'étais un fantôme.

Ses grosses mains avaient pris l'une des miennes et la pressaient virilement.

— Bon Dieu! a-t-il repris, qui aurait jamais pensé que je vous reverrais dans ce pays perdu ?

Il a poussé un long soupir et a continué sans me lâcher la main :

— Et que faites-vous donc ici, chère dame?

— Je suis chez M"« de SeigneuUes, à la Brancherie, à un quart d'heure d'ici... Mais, vous, expliquez-moi par quel hasard vous vous promenez si loin de Grancey I

— Je viens de Longeau où j'ai passé quelques jours dans la famille de... d'un ami, et je retourne

coucher à Chalancoy, d*où je regagnerai demain Grancey au petit jour.

II y a eu un moment de silence, pendant lequel le cri des grillons et le bouillonnement de la rivière se sont laissé seuls entendre. Au moment où nous avions tant de choses à nous dire, nous restions comme embarrassés Tun et l'autre. J*ai recommencé la première à parler :

— Je vous dois des excuses, monsieur Pascal; j'aurais dû vous écrire pour vous remercier de vos fleurs et de votre chanson ; mais, malgré ma vive reconnaissance et mon amitié pour vous, j'ai été si ahurie depuis le mois de mars dernier...

Il m'a interrompue.

— Le mois de marsl a-t-il soupiré, dire qu'il n'y a que six mois de cela, et il me semble qu'il s'est passé un siècle depuis que j'ai pris congé de vous, rue Cassette I

— Oui, six mois... En six mois il peut arriver tant de choses..., tant de choses pénibles et inattendues I J'espère, du moins, que pour vous, monsieur Pascal, ces six mois n'ont rien apporté que de bon?

— Ohl a-t-il répondu évasivement, je n'ai pas eu à me plaindre de mon sort... matériellement... Et vous, madame?... En faisant allusion tout à l*heure à des événements pénibles, vous ne parliez pas pour vous, je suppose?

— Si fait, j'ai traversé une épreuve douloureuse, mais qui est enfin terminée... Ne voyez-vous pas que je suis en deuil?...

Il a eu un mouvement de surpise et, d'une voix hésitante, il a répété :

— En deuil?... Est-ce que M. La Guêpière... ?

— U est mort... Il est mort depuis deux mois, ai-je répondu en baissant la tête.

Il m'a lâché brusquement la main :

-— Deux mois I s'est-il exclamé avec un accent où il y avait comme une sourde irritation..., depuis deux moisi... Bon Dieu, pourquoi n'en ai-je rien su?

— Oui, j'aurais dû vous donner de mes nouvelles, et je me reproche de ne pas vous avoir écrit, mon bon monsieur Pascal ; mais vous m'a* viez annoncé que vous reviendriez à Paris cet hiver, et vous comprenez, n'est-ce pas? que je

préférais vous parler de tout cela verbalement, à votre retour... Car, ai-je ajouté avec un sourire, je compte bien que vous viendrez rue Cassette me jouer vos nouvelles compositions... Maintenant, je Fespère, vos visites ne paraîtront plus suspectes au scrupuleux abbé Micault.

Il a secoué tristement la tête sans répondre.

— Eh bien, ai-je repris d'un ton piqué, vous

restez muet!... On dirait que cette perspective-là vous fait de la peine?

— Hélas 1 a-t-il murmuré... Madame Geneviève, il y a une chose que j'aurais dû vous apprendre déjà... Je n'irai pas à Paris... seul... Je viens de me marier.

Il m'est passé un froid de glace dans tout le corps, et, sans trouver une parole, j'ai été m'appuyer au parapet du pont. Je faisais des efforts violents pour ne pas laisser voir mon horrible déception; enfin, j'ai réussi à tout comprimer en moi et, après un moment de silence, j'ai répondu, sans tourner la tète vers lui :

— Ah!... Je vous fais mon compliment.

Malgré tout, il y avait quelque chose de si âpre

dans le ton de ma réponse, qu*il a deviné sans doute tout ce que je souffrais. II s*est approché de moi, et; tandis que mes mains tordaient nerveusement les chèvrefeuilles de mon bouquet et les jetaient dans l*eau bouillonnante, il a commencé d'une voix humble et désolée :

— Vous m'aviez si énergiquement ordonné d'oublier toutes mes folies, que je me suis fait violence pour vous obéir... Vous ne m'écriviez pas, je ne savais plus rien de vous... Je ne pouvais me douter de rien... J'ai cherché à me guérir au moyen d'un remède héroïque que vous m'aviez conseillé vousmême, madame Geneviève I... J'ai épousé la fille d'un gros cultivateur de Chalancey, et le mariage a eu lieu il y a dix jours, à la Saint-Michel... Ce n'est pas ce que j'avais rêvé, mais c'est une bonne fille et je l'aimerai de bonne amitié...

Je me suis redressée pâle dans la pâleur de la lune, et j'ai répondu avec un calme effrayant :

— Vous avez bien fait, monsieur Pascal ; je vois que vous êtes plus raisonnable que je ne l'avais cru... Je vous souhaite beaucoup de bonheur... Adieu, il est tard et il faut que je rentre.

J*ai hasardé quelques pas vers la route.

— Madame Geneviève I s'est-îl écrié avec un accent suppliant, pour Dieu^ avant de nous quitter, donnez-moi la main I

— Volontiers, ai-je répliqué en lui tendant une main glacée; adieu!...

Il m*a regardée avec des yeux grands ouverts, puis brusquement il m'a baisé la main et s'est sauvé en me criant : — Adieu 1 — d'une voix étranglée où il y avait plus de sanglots que de sons articulés.

n s'est enfoncé dans le chemin obscur. J'ai entendu son pas décroître dans les bois du Charmois, et puis c'a été fini. Je suis revenue m'accouder au parapet, et j'ai écouté d'un air hébété la rivière qui sanglotait sous les arches, les grillons qui jetaient leurs cris avec un cruel redoublement d'acuité...

Novembre.

Nous avons quitté la Brancherie il y a quinze jours et me voici réinstallée rue Cassette. Il e^ huit heures du soir et il fait un temps détestable :

pluie ruisselant sur le balcon, vent d*ouest gei* gnant dans les couloirs et, comme complément de mélancolie, la grosse voix de la cloche de Saint- Sulpice sonnant lentement pour Toctave des morts. L'abbé Micault a diné avec moi. Enfoncé dans mon fauteuil, il déguste son petit verre de ratafia de Grenoble, au coin d*un maigre feu de bois; les bûches pleurent, sifflent et fument sans vouloir 8'allumer, probablement pour se mettre à l'unisson de ma situation. Moi, je suis assise au piano. Je feuillette d'un air sombre mes cahiers de musique, jouant d'une seule main et passant distraitement d'un morceau à un autre. Tout à coup, entre les feuilles d'un cahier, mes doigts rencontrent la dernière chanson de Pascal, celle où il y a :

L'amour, l'amour qu'on aime tant, Est comme une montagne haute :

On la monte tout en chantant^ On pleure en descendant la côte.

Je joue machinalement les premières mesures, et puis... Non, je ne peux pas achever... La blés* sure saigne encore trop fort intérieurement...

Les coups violents ne font presque pas mal tout

d'abord; ils vous abasourdissent seulement. La vraie souffrance consciente et aiguë ne vient que longtemps après. Quand j*ai quitté Pascal Nau au pont de la Vingeanne, j*étais comme étourdie, et je ne me souviens plus de ce que j'ai senti en regagnant la Brancherie. Aujourd'hui la blessure est bien plus cuisante; j'ai constamment les yeux pleins de larmes, j'entends sans cesse le bouillonnement de la rivière et les cris stridents des grillons. C'est une sensation atrocement douloureuse, une sorte de névralgie morale qui ne cesse ni jour ni nuit.

Je ferme le piano et je viens m'asseoir en face de l'abbé, le coude sur le genou, la main sur mes lèvres. Il me regarde avec inquiétude, pose son petit verre sur le plateau et dit en poussant un soupir :

— -Ëtes-vous malade, ma chère enfant?

— Moi..., non, monsieur l'abbé, pourquoi?

— C'est que vous n'avez plus votre sourire ni votre vivacité d'autrefois.

— Que voulez-vous? je n'ai pas les idées couleur de rose.

— Je comprends que les événements de cet été vous aient laissé une certaine impression de tristesse. Ce n'est pas moi qui vous conseillerai de montrer une gaieté qui serait peu convenable pour une jeune femme dont le veuvage est encore récent. Mais enfin vous avez la conscience d'avoir fait votre devoir jusqu'au bout, vous n'avez rien à vous reprocher... Et il me semble que maintenant vous pourriez songer aux dédommagements que vous réserve l'avenir... L'avenir, mon enfant, est encore beau pour vous qui êtes jeune et libre.

Je secoue les épaules. Un silence; puis l'abbé reprend timidement :

— Vous ne me parlez plus de ce jeune musicien. . . M. Pascal Nau?... Qu'est-il devenu, ma bonne fille?

— Il n'est pas à Paris.

— Ha!... C'est dommage... Il avait l'air honnête et sérieux, ce garçon, et je l'appréciais.

— On ne s'en serait pas douté à la façon dont vous m'avez engagée à réconduire I

— L'hiver dernier, ses fréquentations avaient des inconvénients qui n'existent plus, et je crois

PASCAL toi

que, s'il revenait vous voir, vous pourriez peut-être lui faire meilleur accueil.

— Ses visites auraient encore de pires inconvénients.

— Comment cela ?

— n est marié.

— Ha!

L*abbé s'est tu. J'avais détourné la tète pour qu'il ne vit pas mes yeux humides, mais il comprenait tout maintenant. Il s'est levé, et, me frappant affectueusement sur l'épaule :

— Ma pauvre flUe ! s'est-il écrié.

Il a fait deux ou trois tours dans la chambre, puis revenant vers moi :

— Allons, allons 1 a-t-il repris, il ne faut pas prendre les choses au tragique, ma chère enfant... Il y a encore de braves garçons en ce monde, et un de ces jours, — je ne dis pas tout de suite, — nous en trouverons un qui sera digne de vous.

J'avais renfoncé mes larmes.

— Non, monsieur l'abbé, ai-je répondu d'une voix ferme en le regardant fixement, ôtez-vous cette idée-là de la tête... Voyez-vous, le bonheur

sot TOUTE SEULE

est un oiseau rare... On le rencontre une fois dans sa vie, à peine, et si à ce moment on le laisse échapper, il s'envole et ne revient plus... Moi, je Tai eu un jour à portée de la main, et, grâce à la belle façon dont vos lois sont faites, je n'ai pas eu la permission de le saisir... Maintenant, c'est fini, je ne le retrouverai plus, et j'achèverai de vivre comme j'ai vécu depuis ma jeunesse, — toute seule I

Flir DE TOUTE SEULE

On prétend que la rose de Jéricho, plongée dans Teau bouillante, reprend sa forme et sa couleur primitives. Certains phénomènes extérieurs ont sur notre mémoire la même action revivifiante. Nos souvenirs sont comme des roses de Jéricho : un parfum, un vieil air, un bruit insignifiant ressuscitent tout à coup pour nous les heures du passé dans toute leur fraîcheur d'autrefois.

Ainsi, ce matin, le bois vert qui se tord sur la braise, avec des jets de flamme bleue et un rapide sifflement, me reporte au temps de mon enfance et me rappelle les matins de ma dixième année, dans la chambre de ma grand'tante.

Je revois la chambre, située en contre-bas de la

cuisine, haute de plafond, lambrissée de noyer verni et décorée dans le goût du xvm® siècle, avec des panneaux représentant des scènes de chasse et des bergeries; le lit de bois peint, dans Tangle; sur la console, un groupe de faïence de Lunéville, figurant les quatre éléments ; dans l'un des tiroirs ouverts du chiffonnier, une tapisserie au petit point et un volume des tragédies de Voltaire; à Tabri d'un paravent à personnages, la cheminée à tru-^ meau, où brûlait un feu de souches et de brindilles de poirier, débris de la taille des arbres du jardin. Et au coin du feu, je revois la grand'tante, alerte encore en dépit de ses soixante-dfx ans, droite et proprette dans sa robe d'alépine brune, avec ua fichu d'indienne, croisé sur sa poitrine, et un bon-* net lorrain à tuyaux, encadrant sa longue figure un peu virile. Son tour de cheveux bruns, ses yeux bleus renfoncés^ son nez aquilin et son menton de galoche lui donnaient au repos une expression sé^ vère et imposante; mais quand sa grande bouche spirituelle souriait, tout le visage s'illuminait et on ae retrouvait à Taise*

UN MIRACLE t07

Sa jeunesse s*était épanouie à la fin du siècle, dernier; elle avait conservé les façons de vivre et de penser, les engouements et les habitudes de ce temps-là. Voltaire, Diderot et Jean-Jacques étaient ses auteurs de prédilection ; elle récitait des tirades entières de Zaïre et de Tancrède; elle fredonnait des airs de Grétry ou bien la Belle Bov/rbmnaisé en préparant ses confitures. Incrédule en matière religieuse, ayant son franc parler sur toutes choses, irascible et emportée dans la discussion, grande liseuse, romanesque et sensible dans Tacception qu'avait ce mot vers 1790, elle passait pour une indépendante et un esprit fort.

Quant à moi, je la tenais en grande vénération, parce qu'elle me contait de belles histoires du temps jadis ; elle avait, comme dit Molière, « des clartés de tout ; » la multiplicité de ses connaissances, sa perspicacité, son intuition rapide m'ins* pîraient une admiration mêlée d'une certaine dose de crainte.

En été, quand elle me permettait d'aller dans son jardin, elle ne manquait pas de me recommander, en grossissant sa voix :

— Surtout, ne touche pas aux framboises, je les ai comptées I

" Au bout de cinq minutes de promenade au long des framboisiers, dont les fruits grenus, d'un rouge transparent, pendaient par centaines aux ramures touffues, je ne résistais pas à la tentation, et pour to'encourager, je me répétais en lorgnant les framboises :

— Bah I c'est impossible que la tante Thérèse ait pu les compter toutes...

J'en escroquais quatre ou cinq, puis, après avoir bien gambadé, je m'en revenais d'un air innocent vers la chambre de la grand'tante, sans me douter que le parfum des fruits défendus était traîtreusement resté sur mes lèvres.

— N'as-tu touché à rien î s'écriait-elle en m'apercevant.

Et comme je jurais mes grands dieux que non, elle ajoutait :

— Approche. . . Souffle I

Je m'exécutais. Alors elle levait le doigt, et roulant de gros yeux :

— Tu as mangé des framboises, je le sais I

UN MIRACLE t09

Et je me voyais honteusement forcé de confesser mon larcin; aussi n'étais-je pas éloigné de la croire un peu sorcière.

Oh I ce jardin de Tancien temps, plein de fleurs autrefois à la mode, aujourd'hui dédaignées... Quand j'en rencontre quelques-unes dans les recoins d*un parterre moderne, j'éprouve la même impression que lorsque j'entends fredonner des airs du Déserteur ou de Lodoïska,

Il y avait des bordures d'oreilles-d'ours, des plates-bandes où les roses trémières s'élançaient orgueilleusement vers le ciel, où les œillets d'Inde alternaient avec les mignotises et les croix-de-Jéru-

salem ; il y avait un appentis tout tapissé d'aris-

toloches et trois pruniers de reines -Claude dont les vieilles branches crevassées distillaient des gommes d'or translucides. Et de l'autre côlé d'un petit mur bas, au parement duquel dormaient de brunes chrysalides, s'étendait, parallèlement au nôtre, le jardin des demoiselles Pêche, les couturières, dont l'atelier était le mieux achalandé de la ville.

Tout en baguenaudant le long des framboisiers,

110 UN HiRAGLE

j'entendais le babil des apprenties, le craquement des étoffes déchirées, et aussi parfois la voix aigrelette de M"® Célénie Pèche, qui entonnait un cantique, car, par un singulier contraste, les voisines de ma voltairienne grand*tante étaient de pieuses filles qui consacraient à Féglise tout le temps que leur laissait le métier de couturières en robes.

M"« Hortense Pêche, Taînée, grande, solide, charpentée comme un homme, avec un nez camard, de gros sourcils, une large bouche et un soupçon de barbe au menton, était la doyenne de la congrégation du Rosaire ; sa sœur, W^^ Célénie, maigre, vêtue de noir comme une religieuse, ayant toujours à la ceinture un chapelet dont les médailles cliquetaient au moindre mouvement, raccommodait les devants d'autel et les surplis du curé.

Les murs de Tatelier étaient ornés d'images d*Épinal, naïvement coloriées en rouge et en bleu : les Douille statùms, le Juif Errant et le Btm jPâ5^/^«^ portant un agneau sur ses épaules. Quelle différence avec la chambre de ma grand'tante, où les gravures pendues entre les panneaux représentaient \Am,(mr et Psyché^ V Amour désarmé et

UN MIRACLE tli

le Coucher de la mariée! Néanmoins, malgré la mine austère de W^^ Gélénie, les moustaches de M"« Hortense et l'atmosphère dévote du logis, Tatelier ne me déplaisait point, et les jours de pluie je me glissais dans la maison des demoiselles Pèche, qu'une cour commune mettait en communication directe avec Thabitation de ma tante. Les vieilles filles m'ennuyaient bien un peu en me questionnant sur mon catéchisme, mais elles me bourraient de friandises, et je ne détestais pas d'entendre les cantiques entonnés avec onction par Célénie et repris en chœur, à toute volée, par les voix fraîches des ouvrières.

J'avais trouvé encore un autre lieu de refuge pour les dimanches pluvieux : c'était un cabinet attenant au grenier et servant à la fois de fruitier et de débarras. Ma grand'tante y rangeait ses confitures et y faisait parer les fruits de son verger. En automne, ce réduit exhalait une savoureuse odeur de poire et de pomme. Les chasselas dorés étaient étalés sur des volettes d'osier; les rousselets, les crassanes et les beurrés d'hiver y attendaient dans l'ombre l'heure de la complète matu-

m UN MIRACLE

rite. Dans ce cabinet, tapissé d*un papier bleu en lambeaux, il y avait un fauteuil aux bras cassés, un carquois plein de flèches, rapporté par un vieux cousin qui avait été aux Indes, et une grosse caisse pleine de livres. L'accès de ce sanctuaire m'était rigoureusement interdit ; mais je me moquais de la défense, et, pendant les interminables parties iHmpériale qui absorbaient Tattention de ma tante, je m*y glissais en tapinois, irrésistiblement poussé par Tattrait de tous ces fruits défendus : les poires du dressoir et les vieux livres de la caisse.

n y avait de tout parmi ces bouquins de basane à tranche rouge, le bon et le mauvais, le médiocre et le pire : X Histoire philosophique des Indes et la Guerre des dieux, le Contrat social et les Liaisons dangereuses.

Mon bon génie permit que mon choix tombât sur Touvrage le plus inoffensif. Bon Quichotte, traduit par Florian, en six petits volumes ornés d'estampes amusantes qui attirèrent tout d'abord mon attention. Mon cœur bat encore au souvenir des délicieux après-midi de congé passés en compagnie de Y Ingénieux hidalgo. Dès les premières

pages j*avais été empoigné. Sitôt que j'avais une heure de liberté, je grimpais au grenier et je m'installais dans le fauteuil délabré, près de la lucarne qui ouvrait sur le jardin. Don Quichotte me passionnait. La cruelle ironie de Michel Cervantes m'échappait absolument; le côté chevaleresque seul m'intéressait. J'avais pris au sérieux mon héros de la Triste Figure et je m'indignais des coups de bâton qui pleuvaient dru comme grêle sur sa maigre échine. Sancho ne me plaisait qu'à demi, je le trouvais prosaïque; mais mon cher chevalier, comme je m'identifiais avec lui, comme je me mettais de moiUé dans ses enthousiasmes et comme je souffrais de ses déboires I Je ne rêvais plus qu'aventures et coups de lance. L'incomparable Dulcinée m'apparaissait aussi belle et imposante qu'elle était sortie du cerveau fêlé du pauvre hidalgo. Je chevauchais avec lui dans les plaines ensoleillées de la Manche, à travers les gorges sauvages de la sierra Morena. Pendant ce temps, les cloches de vêpres sonnaient lentement, et le grand cytise qui montait jusqu'au toit frôlait doucement les vitres de la lucarne avec ses longues grappes jaunes !...

Je savais par cœur des pages entières de moa Bon Quichotte, et je n'avais plus qu'un désir en tête, trouver une Dulcinée à laquelle je consacrerais mon amour et toutes les actions d'éclat que je ne pourrais manquer de faire par la suite.

Je n'eus pas à chercher bien loin. Dans l'atelier Pêche, tout bourdonnant de refrains de cantiques, je vis un jour entrer avec sa mère une petite fille du quartier qui avait à peu près mon âge et qui s'appelait Francîne. Elle était mignonne, un peu maigre et pâle, avec un front bombé et des lèvres très rouges. Son teint mat, ses yeux noirs et de longues tresses brunes qui lui tombaient dans le dos lui donnaient un air espagnol. Je ne l'eus pas plus tôt aperçue que mon choix fut fixé, et, sans qu'elle s'en doutât, elle devint la dame de mes pensées.

Nous étions de la même paroisse, et j'eus bientôt découvert le banc où elle se plaçait à la grand'messe. J'étais l'un des premiers arrivés, et quand à la fin de V Introït }B la voyais passer de loin, enveloppée dans sa mante bleue, mon cœur battait à grands coups et il me semblait que les dévotes

agenouillées autour de moi lisaient mon émotion sur mon visage. Quels bons moments que ces stations à réglise I Le curé entonnait le Gloria, les enfants de chœur en soutanelles rouges se rangeaient sur un banc à gauche du maître-autel, Forgue alternait avec le plain-chant, et quand les fidèles se levaient à Tévangile, je me dressais sur la pointe des pieds pour apercevoir, à travers les fines fumées bleuâtres de Fencens , le sommet de la tête brune de Francine.

Que ceux qui seraient disposés à rire de cet amour éclos dans un cœur de bambin veuillent bien se souvenir de leur enfance et songer que, lorsqu'on a dix ans, les moindres émotions prennent de l'importance en raison inverse de la petite taille de ceux qui les ressentent. A cet âge-là, un bois d!un arpent a l'air d'un domaine sans limites, une leçon mal sue et une veste déchirée sont des catastrophes, et un amour d'écolier a le sérieux, les transes et les joies d'une grande passion. Seulement, ces amours-là se contentent de peu et, riches de leur propre fonds, se nourrissent pour ainsi dire d'eux-mêmes, comme ces plantes grasses qui pous-

ilO UN MIRACLE

sent sur les roches et qui s'alimentent de la substance charnue de leurs feuilles.

Je voyais Francine une heure à peine tous les dimanches et je ne lui avais jamais parlé , mais je me trouvais heureux de Tadorer en secret et de Tassocier à mes rôves, à mes châteaux en Espagne. Je prononçais cent fois par jour son nom tout bas, comme ces dévots qui ne peuvent bien prier qu'en remuant les lèvres ; mais il me montait aux joues un pied de rouge quand on la nommait devant moi, et j'avais une peur bleue que les demoiselles Pèche ne vinssent à lire mon secret dans mes yeux.

Je me rattrapais, une fois niché dans mon fruitier ; j'en avais fait mon sanctuaire et je l'avais consacré à mon idole. Perché sur le fauteuil aux pieds inégaux, j'avais gravé ses initiales dans un recoin sombre du mur, d'où elles ne rayonnaient que pour moi ; c'est là que j'ai rimé aussi mes premiers vers en son honneur. Je ne sais plus trop comment débutait ce beau morceau, mais j'ai retenu la dernière strophe :

Francine, je t'aime Et t'aimerai toujours, Jusqu'à ce que la Parque blême Tranche le fil de mes jours I

Cette Parque blême sentait furieusement les lectures mythologiques du fruitier et les ressouvenirs classiques dont était peuplé le logis de la grandtante ; mais je n*en étais pas moins fier de ma strophe finale, et je me la répétais du matin au soir, à satiété, comme le loriot qui n'a que trois notes et qui les redit tout le long du jour sans se lasser.

On était alors à la fin du printemps ; après le dîner, mon père et ma mère m'emmenaient avec eux dans la campagne. Nous faisions le tour de la promenade des Saules^ eux marchant en avant sous les platanes, moi courant à droite et à gauche entre les deux avenues parallèles. Il y avait là un bon bout de prairie à l'herbe drue, un peu humide à cause du voisinage de la rivière et coupée çà et là de chènevières, avec des trous pleins d'eau où

les paysans font rouir leur chanvre et qu'on nomme chez nous des routoirs; mais cette humidité donnait aux prés un charme de plus, à cause des fleurs, sauges, marguerites et mélilots, qui y foisonnaient plantureusement.

Un soir de juin, tandis que mon père et ma mère

s'enfonçaient sous l'avenue et que je flânais au

bord des talus, j'aperçus tout d*ua coup, à Tautre extrémité de la prairie, un groupe de fillettes occupées à cueillir des marguerites. ^J'avais de bons yeux; je reconnus Tuniforme du pensionnat de Francine, et, parmi Therbe verte, je distinguai ma Dulcinée à la mante bleue. La dame de mes pensées était là, à cent pas de moi; c'était le cas ou jamais de me montrer à elle, la lance au poing, comme un preux chevalier.

J'eus bientôt cueilli une poignée de sauges et de coquelicots ; mon projet était d'accourir bride abattue vers Francine, en levant ma lance, c'est-à-dire la gaule de noisetier qui ne me quittait plus; je devais ensuite jeter rapidement mes fleurs à ses pieds en faisant faire une courbette à mon coursier imaginaire, puis m'enfuir mystérieusement au galop de ma monture, après avoir rendu cet hommage à la reine de mon cœur.

Donc, rajustant sur ma tête ma toque polonaise que je métamorphosais par la pensée en un casque empanaché, serrant ma botte de fleurs et brandissant ma gaule de coudrier, je m'élance à travers l'herbe épaisse* Tout en chevauchant , je regardais

UN MIRACLE tl9

amoureusement la mante bleue, tout là-bas, et je répétais ma fameuse strophe :

Francine, je t*aime Et t'aimerai toujours^ Jusqu'à ce que la Parque blême...

Plouf!... le pied me manque, et je tombe dans un routoir qui ouvrait traîtreusement à fleur de terre son trou plein d*eau sous la grande herbe.

Ces routoirs sont des fosses carrées, profondes d'environ un mètre.

Sans même avoir eu le temps de pousser un cri, en moins d'une seconde, j'eus de l'eau par-dessus la tête. Je sentais crouler sous mes pieds les grosses pierres qui servent à submerger le chanvre ; l'eau m'entrait dans les narines et xsSh faisait glouglou aux oreilles. Pourtant je ne perdis pas la tête, et je me rappelle très bien la série des réflexions qui traversèrent mon cerveau avec une rapidité électrique : — Je vais me noyer, mes parents ne m'ont pas entendu tomber, ils ne viendront pas à mon secours, c'est fini de moi I Si seulement je pouvais mettre ma tête hors de l'eau! — Et poussé par l'instinct de la conservation, me haussant sur les pier res croulantes, tâtant les parois d'une main con-

sn UN HIRÀGLS

vulsive, j*eus la bonne fortune de rencontrer une souche d*osier. Je m*y cramponnai, et, ma tète émergeant de Teau parmi les grandes herbes , je criai de toutes mes forces : « Maman! »

Mon père et ma mère, inquiets de ma brusque disparition, étaient déjà retournés sur leurs pas. A mon cri, ils accoururent vers le routoir. Il était temps, mes forces s*épuisaient et j'allais lâcher les osiers. D*un tour de main, mon père me repêcha et me déposa sur Therbe. Dans quel état. Bon Dieu 1 J'étais vert comme une grenouille , mes vêtements étaient vaseux, ma toque polonaise était restée aa fond du routoir , et de mes cheveux , de mon nez , de mes oreilles pendaient de longs filaments verdâtres qui exhalaient une insupportable odeur sulfureuse de chanvre pourri.

— Malheureux enfant I s'écriât ma mère avec des sanglots dans la voix.

Mon père avait bonne envie de gronder, mais ce n'était pas le moment ; le plus pressé était de regagner la maison pour m'y faire sécher. Quant à moi, heureux d'être sorti de la fosse au chanvre, je pensais :

UN HIRAGLË 223

^ Pourvu que Francine ne me voie pas dans ce triste état I

— Dépêchons I murmura mon père en me' prenant par la main.

Je ne demandais pas mieux que de quitter au plus vite cette maudite prairie qui, pour sûr, de« vait être enchantée; mais le moyen de marcher rapidement avec des souliers pleins de vase , qui à chaque pas lançaient des jets d'eau par leurs ouvertures I Mes vêtements me semblaient lourds comme du plomb, et sous ces bardes mouillées, qui me plaquaient au corps, je me sentais comme rétréci et recroquevillé. Avec cela j'étais transi, et mes dents claquaient.

— Il y a de quoi lui donner le coup de la mort, gémissait ma mère; avant que nous soyons chez nous, il aura attrapé une fluxion de poitrine !

A mi-chemin, en face de la gendarmerie, il fallut s'arrêter; je n*en pouvais plus. Mon père nous fit monter chez le brigadier et lui conta ma mésaventure. La Irigadiêrey prise de compassion, jeta un fagot sur les chenets, et, pendant qu'on me déshabillait, une belle flamme

clairante eut bieDtôt réchauffé mon frêle corps grelottant.

n n*y avait pas moyen de songer à me revêtir de mes habits ; la brigadière me prêta ceux d'un de ses bambins, et je me souviens encore de la sensation que me fit sur la peau la rude chemise à gros grains du petit gendarme. Les culottes de ce jeune brigadier étaient trop longues pour mes jambes, et sa veste me tombait aux jarrets. C'est dans ce costume peu chevaleresque que je rentrai au logis, où Ton me coucha, avec une belle semonce et une chaude tasse de tilleul odorant, que j*avalai à moitié endormi.

Dans une petite ville comme la nôtre, mon aventure défraya pendant plusieurs jours toutes les conversations. Les routoirs de la promenade furent proclamés un danger public, et le journal du cru somma la municipalité de faire combler toutes les fosses au chanvre. J'étais devenu un personnage, et Je me trouvais très fier de ce nouveau rôle. Aussi, dès le surlendemain , bien que je fusse encore enroué à la suite de mon plongeon, je courus chez les demoiselles Pèche. Mon entrée fit sensation. Les

apprenties, tout émues, se levèrent pour m'embrasser, et M"® Hortense frotta contre mes joues son menton barbu.

— Te voilà donc, mon fi! s'écria-t-elle , tu Tas échappé belle, pauvre petiot. Tiens, nous parlions de toi justement avec ces dames.

Je ne pus répondre, la voix m'ayant manqué tout à coup en apercevant, derrière les apprenties, Francine avec sa mère. La Dulcinée aux tresses brunes dardait curieusement vers moi ses grands yeux noirs, dont le regard me fit refluer le sang au cœur.

— Il en est encore tout blême, remarqua M"« Célénie se méprenant sur la cause de ma pâleur.

— Il y a de quoi, après un pareil bain. Racontenous comment la chose est arrivée , dit M"® Hortense.

Je repris un peu d'aplomb, et, tout fier de Tattenlion de Francine, je contai comment je m'étais laissé choir dans le trou couvert d'herbe ; seulement , je me gardai bien de mentionner le motif qui m'avait poussé à caracoler à travers les prés.

— Ah ! s'écriait la bonne Hortense en joignant

les mains, voyez-vous cela? Une minute de plus, et c'était fait de lui. C'est merveille qu'il s'en soit tiré.

— La sainte Vierge l'a protégé, ajouta gravement M^»« Célénie.

— Certes, le doigt de la Providence est là comme en toutes choses. D'ailleurs , la sainte Vierge protège ceux qui la prient, et elle savait que Jacques est un enfant pieux. Je suis sûre, petit, que, lorsque tu t'es vu en danger, tu as dit un Âvé Maria?

Je tournais d'un air embarrassé ma casquette entre mes mains, et je regardais hypocritement le bout de mes souliers.

— Vraiment, demanda M"' Célénie, aurais-tu

songé à faire une prière à la sainte Vierge?

Dame! mettez-vous à ma place; j'étais fort perplexe. D'un côté, répondre oui, c'était mentir effrontément ; mais si je répondais non, je passais pour un impie, je scandalisais ces pieuses filles, et je perdais leurs bonnes grâces. Et puis il y avait là Francine et sa mère qui écoutaient^ sans compter les apprenties; mon importance me grisait, et je n'étais pas fâché d'entretenir l'intérêt qu'excitait

ma petite personne. Je balbutiais et j*étais devenu rouge comme un coquelicot.

— N*aie pas de fausse honte, insista M"« Hortense ; réponds franchement, mon fi : tu as dit un At>è, n'est-ce pas? C'est si naturel dans un pareil moment.

— Mon Dieu, murmurai-je, mon Dieu, oui, mademoiselle.

— Voyez-vous, s*écria triomphalement Hortense, la sainte Vierge Ta entendu et Ta miraculeusement sauvé I

— Oui, c'est un miracle, afTirma solennellement M^^* Célénic ; la vierge Marie a visiblement protégé cet enfant. Voilà de quoi faire réfléchir les incrédules et les esprits forts, cgouta-t-elle en lançant un coup d*œil significatif du côté du mur de ma grand'tante.

Cette fois, j'étais devenu tout à fait un héros. On me choyait ; M^^^ Hortense m'avait apporté une part de tarte, les apprenties me caressaient; la mère de Francine en s'en allant me donna une tape sur Tépaule, et ma Dulcinée, sur le pas de la porte, tourna encore la tête d'un air d'admiration

et d'eûvie pour contempler ce garçon dont la sainte Vierge daignait s'occuper tout spécialement. Je ne me sentais pas d'aise. Il me semblait que des ailes me poussaient dans le dos et que j'avais troqué ma toque polonaise contre une auréole.

Pourtant, une fois au grand air, les fumées de ma gloire se dissipèrent un peu. Je ne songeai pas sans un certain remords au mensonge dont je ve« nais de charger ma conscience. Tout cela n'était pas très chevaleresque, et mon illustre modèle, le vertueux et brave don Quichotte, n'aurait certes pas menti aussi impudemment, fût-ce pour désenchanter Dulcinée du Toboso.

— Après tout, me dis-je pour m'étourdir, pourquoi ces vieilles filles me mettaient-elles ainsi au pied du mur? La chose d'ailleurs n'a pas d'importance ; chacun sait que les demoiselles Pèche sont très simples, on croira que j'ai voulu leur jouer une farce et on leur rira au nez.

Mais j'avais compté sans mes deux dévotes. Elles tenaient à leur miracle comme si elles l'eussent opéré elles-mêmes. M^^^ Hortense le contait à toutes ses pratiques, et, le dimanche suivant, W^ Célénie

ea fit la relation à la congrégation du Rosaire. Bientôt Ttiistoire miraculeuse courut la ville, s'enjolivant d*un nouveau détail merveilleux à chaque

narration :

— Le petit Jacques, ayant roulé au fond du

routoir, avait de Teau jusque par-dessus les oreilles et sentait déjà la mort venir, quand il avait eu la pensée de s'adresser à la sainte Vierge ; à peine avait-il murmuré les premiers mots de la Salutation angéliqvs, qu'un bras invisible s'était étendu vers lui et l'avait tiré hors du gouffre.

Quel honneur pour la paroisse et quel sujet d'édification 1 Les congréganistes allèrent en troupe visiter la prairie témoin de cette intercession miraculeuse, et quelques-unes des plus ferventes rapportèrent des fioles pleines de l'eau bourbeuse du routoir.

' Le jeudi suivant, quand j'arrivai chez ma grand tante, je lui trouvai une physionomie songeuse et préoccupée.

— Entre et ferme la porte, me dit-elle d'une voix grave.

Elle était assise dans sa bergère de velours d'U-

, trecbt, près d*UQ guéridon chargé de pots de confitures qu'elle était en train de recouvrir de papier blanc. Le soleil, qui passait à travers les rideaux de vieille cretonne, jetait un rayon sur le trumeau de la cheminée, où un berger, joueur de flûte, sem* blait nous lorgner d*un air ironique. Tout en déchiquetant son papier, ma tante fronçait les sourcils et fourrageait dans son tour de cheveux bruns avec la pointe de ses ciseaux.

— Jacques, reprit-elle d*un ton plus solennel que d'ordinaire, regarde-moi bien en face. On parle beaucoup de toi en ce moment dahs la ville, a cause de ton plongeon dans le routoir. On raconte raffaire tout autrement que tu ne nous l'avais contée. Est-ce vrai ?

Mon cœur battait, je baissai le nez et je répondis jésuitiquement :

— Quoi? ma tante. Je ne sais pas ce qu'on dit, moi.

— On dit des choses singulières, qui confondraient ma raison si elles étaient arrivées réelle^ ment.

En murmurant cela^ elle semblait se parler &

UN MIRACLE t3i

elle-même. Si j'avais eu un peu plus d'expérience, je me serais aperçu du trouble de ma grand'tante, et, si j'avais été plus retors, j'aurais profité de son désarroi pour lui en imposer. L'histoire de VAvé Maria portait un coup à ses idées voltairiennes, et, comme elle savait que je n'avais pas l'habitude de mentir, cet incident de la prière marmottée au fond du trou où j'avais failli périr bouleversait tout son système philosophique.

— Voyons, continua-t-elle, ne baisse pas le nez et réponds-moi franchement. Je ne te gronderai pas si tu dis la vérité.

En même temps ses yeux clairs semblaient vouloir fouiller dans ma conscience.

— On prétend, poursuivit-elle avec un accent assez ému, que, lorsque tu étais dans le trou, tu as récité un Âvé Maria; est-ce vrai?

Son regard honnête et droit m'embarrassait étrangement ; tous mes remords se réveillaient, et je ne me sentis pas le courage de mentir une seconde fois. Je balbutiai tout penaud :

— Non, ma tante.

Le front de la tante Thérèse se désembrunit;

elle poussa un soupir de soulagement, hocha avec satisfaction son menton de galoche et s'écria :

— Je savais bien, moi, que tout cela était une invention ridicule. Mais alors, petit drôle, pourquoi as-tu fait un pareil conte aux demoiselles Pêche?

Pourquoi ? Ah ! voilà où commençait le délicat de l'explication.

Je détournai les yeux et regardai sournoisement les murailles et le plafond. La vue de la gravure de YÂmour et Psyché me remémora heureusement le goût de ma grand' tante pour les aventures roma- . nesques, et, avec cette rouerie de l'enfance qui sait deviner les faiblesses des gens âgés et en tirer parti, j'eus l'idée de rejeter mon mensonge sur mes préoccupations amoureuses. Je contai timidement combien j'étais épris de la petite Francine : elle assistait à l'interrogatoire des demoiselles Pêche, et c'était pour gagner son cœur que j'avais menti, comme c'était pour la voir de plus près que je m'étais laissé choir dans la fosse au chanvre. A mesure que j'avançais dans mes confidences, les traits de ma grand'tante se détendaient ; sa grande bouche finit par sourire.

^- Ck)mmentl morveux, tu es amoureux, à ton ège? En vérité, il n*y a plus d*enfants.

Ces platoniques et enfantines amours étaient faites pour plaire à ma tante, et elle ne se lassait pas de m*interroger. Elle s'amadouait visiblement, et je m'imaginais déjà qu'elle avait passé l'éponge sur mon pseudo-miracle, quand brusquement elle se leva :

— C'est égal, dit-elle, tu as eu grand tort de mentir, et je n'entends pas que cette sotte histoire coure plus longtemps la ville. Viens 1

Elle me prit par la main et m'entraîna hors de la chambre. En un clin d'œil, nous traversâmes la cour commune, et ma tante, ouvrant la porte des demoiselles Pèche, me poussa tout pâle devant elle, dans l'atelier.

Je vois encore l'aspect de cette pièce au moment où nous y pénétrâmes : M"® Hortense perchée sur son estrade et découpant des patrons, M"® Célénie bâtissant un corsage, -les ouvrières penchées sur leur couture, et la porte du jardin, ouverte toute grande, encadrant un coin de tonnelle d'où une brindille de chèvrefeuille s'élançait fleurie dans

Tatelier. Au loin, on entendait le nasillement des canards au bord de la rivière; une capiteuse odeur de seringa arrivait du jardin par bouffées tièdes.

A la vue de la tante Thérèse, qui mettait rarement les pieds chez ses voisines, tous les bourdonnements de l'atelier s'arrêtèrent; les apprenties redressèrent la tête, M"« Célénie se leva en faisant cliqueter son chapelet, et M"® Hortense descendit bruyamment de son estrade.

— Mesdemoiselles, je vous salue bien! commença ma grand'tante, et je vous demande pardon de vous déranger. Mais, comme il circule à propos de mon neveu une ridicule et impertinente histoire de miracle, et comme je ne veux pas contribuer à la propagation de Terreur et de la superstition, je viens vous déclarer que votre bonne foi a été surprise. Il n'y a pas un mot de vrai dans les sottises que vous a débitées ce gamin.

Il y eut un oh ! de stupéfaction qui s'échappa en même temps de toutes les bouches des apprenties, puis un silence effrayant régna dans l'atelier. J'aurais voulu être à cent pieds sous terre, j'aurais consenti à dégringoler de nouveau au fond du rou-

toir, plutôt que de subir cet affront public. M"« Célénie semblait changée en statue, et M^^'^ Hortense, rouge comme un coq, avait laissé tomber son aune.

— Sainte Vierge I murmura-t-elle enfin, que me dites-vous là, mademoiselle Vayeur? Ce n'est pas possible ; cet enfant n'aurait pas exposé son salut en commettant un pareil sacrilège. J'aime mieux croire qu'il s'est parjuré devant vous, dans la crainte de vous déplaire. Le respect humain nous pousse parfois à déguiser la vérité aux personnes qui vivent dans le monde, et. . .

— Je ne suis pas du monde, interrompit ma tante, et cet enfant n'a aucun intérêt à me tromper. D'ailleurs nous allons tirer la chose au clair.

— Dans tous les cas, hasarda prudemment H"^ Célénie, un mensonge pieux serait encore préférable à une aussi scandaleuse vérité.

— Vous me la baillez belle, s'exclama la tante Thérèse indignée; un mensonge est toujours un mensonge, et je veux que mon neveu ne trompe ni moi ni les autres. Voyons, garnement, réponds sans barguigner ; m'as-tu dit toute la vérité et rien que la vérité?

— Oui, ma tante.

— As-tu conté des menteries à ces demoiselles pour te donner des airs intéressants?

— Ou...i.

— Ainsi, c'est bien entendu, tu n'as pas dit de prière quand tu étais au fond de l'eau?

— Non, ma tante. .

— Vous le voyez, mesdemoiselles, il n'y a pas eu plus de miracle que sur ma main. La seule chose merveilleuse, c'est que vous ayez cru si facilement aux inventions de ce gamin. C'est comme cela que se forgent les légendes I

— Vous êtes bien prompte et téméraire dans vos jugements, mademoiselle ! répliqua aigrement M"® Célénie ; qui vous dit que la sainte Vierge n'a pas sauvé cet enfant à son insu?

— Ma foi, riposta vertement la tante Thérèse, dans ce cas la sainte Vierge ne connaissait guère ce qui se passait dans le cœur du garnement. Si elle avait su que le drôle était amoureux de la petite Francine et qu'il courait après elle, juste au moment où il s'est laissé choir dans le trou, elle n'aurait probablement pas tendu la main pour l'en

retirer. Ce n*est pas que je le regrette, au moins. J'ai toujours pensé qu'il y avait une Providence pour les mauvais sujets I Bien le bonjour, mes^ demoiselles !

C'était la flèche du Parthe; après l'avoir lancée, la tante Thérèse sortit majestueusement, m'abandonnant à ma courte honte au milieu de l'atelier scandalisé. Je ne savais plus où me fourrer, je lançais des coups d'œil désespérés à droite et à gauche.

— Fi! le vilain menteur 1 s'écriaient en chœur les apprenties.

}/P^ Hortense avait ramassé son aune et la brandissait d'une façon significative en me montrant la porte :

— Méchant petit renégat 1 s'écria-t-elle , sors d'ici et n'y remets plus les pieds, ou sinon...

— Le bon Dieu te punira, glapit M"® Célénie, tandis que je prenais la poudre d'escampette; cela finira mal pour loi I

Cela flnit mal en effet. A la suite de cet esclandre, ma famille jugea qu'il était à propos d'arrêter cette sève de précocité qui poussait de si

hardis bourgeons, et on me mit comme interne au collège. Francine entra au couvent des Dominicaines, et je n'entendis plus parler d'elle. La pauvre grand' tante mourut quelques années après. La chambre aux lambris peints n'existe plus, et on a rebâti la maison ; mais j'ai gardé mon Don Qui" chotte. Quand je le feuillette, il me semble que les années s'envolent à mesure que je tourne les pages. Je revois la caisse aux vieux livres, le fauteuil délabré, le cytise aux grappes jaunes, le dressoir plein de fruits embaumés ; je crois respirer l'odeur savoureuse de trente étés évanouis ; et ce passé qui ressuscite à chaque tour de feuillet, avec ses couleurs, ses formes, ses parfums, c'est là pourtant un étonnant et beau miracle ; la grand'tante elle-même, malgré son scepticisme voltairien, aurait été forcée d'en convenir et de s'en émerveiller.

Page 1