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FIN DE UN MIRACLE

SAINT-ÉNOGAT

SAINT-ÉNOGAT

SOUVENIRS d'une PLAGE BRETONNE

!•' septembre, — CombourgI crie le conducteur du train en courant le long du trottoir de la station, où deux lanternes encore allumées rougeoient dans la brume grise du jour qui commence. Ce nom sonore, jeté dans le silence matinal, me réveille en sursaut et réveille aussi en moi le souvenir de Chateaubriand, qui a passé sa première jeunesse au château de Combourg. Je me rappelle la page des Mémoires d'outre-tombe où l'auteur de René décrit le manoir paternel : « Par les fenêtres de la grande salle, on apercevait les maisons de Combourg, un étang, la chaussée de cet étang sur laquelle passait le grand chemin de Renneii

Si

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un moulin à eau, une prairie couverte de vaches... Depuis l'étang, le terrain s'éievant par degrés formait un amphithéâtre d*arbres, d*où sortaient des campaniles de villages et des tourelles de gentilhommières. »

De la station, distante du bourg d'un bon quart de lieue, on ne voit pas le ehâteau, mais le paysage est bien le même. J'abaisse la glace de la portière.

Le train s'est remis en marche, et l'air frais achève de m'éveiller. A mesure que l'aube grandit, les lignes s'accusent, le brouillard s'évapore ; sur le fond, d'abord uniformément gris, les colorations s'accentuent et deviennent plus variées. Les sites parisiens sont bien loin maintenant; la nuit est tombée sur eux comme un rideau de théâtre, et ce matin, quand la toile se relève, le décor est changé: nous voici en pleine Bretagne.

Du haut du remblai où glisse le train, le regard s'étend sur un pays verdoyant et solitaire, aux horizons bordés par des forêts moutonnantes. Â cette heure discrète où le ciel est clair, mais où le soleil n'a point encore paru, la campagne, lavée par la

rosée de la Duit, a des tons à la fois sobres et nets qui sont un repos pour les yeux. Les feuillages ont une verdure presque noire; les prés, d'un vert tendre, sont glacés d'argent dans les endroits découverts et ombrés de bleu sous les arbres. Des baies de chênes étêtés encadrent le jaune pâle des avoines ou le blanc rosé des champs de blé noir. Çà et là, un ruisseau miroite sous des aunes, un chemin creux s'enfonce sous de robustes châtaigniers, la pointe d'un clocher ou le toit en éteignoir d'un colombier sort d'un fouillis d'arbres; des prairies semées de pommiers tordus se déroulent au long d'un canal où l'eau court à fleur du sol, et où des poulains effarés bondissent en agitant leurs entraves ; des landes bleuâtres ondulent entrecoupées de ronces et de genêts épanouis ; et toujours à l'horizon les massifs boisés s'épaississent et moutonnent.

Brusquement, le globe rouge du soleil sort tout d'un bond de cette lisière de fouillée; de longs rayons glissent en éventail sur le paysage silencieux. Quelques minutes après, la lumière et le réveil sont partout. Des paysannes en coiffes blan-

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ches se montrent sur les chemins, des garçons ehevauchent vers des abreuvoirs cachés sous les vernes ; parfois, à travers le halettement de la locomotive, des sonneries d'églises se font entendre. Nous avons dépassé Dol et ses marais, La Fresnaj et ses cultures; le train siffle plus joyeusement pour annoncer l'approche de Saint-Malo.

Les maisons de campagne et les jardins interceptent la vue de la baie ; c'est à peine si, de la gare, on aperçoit la ville et, çà et là, au-dessus des toits des chantiers, quelques mâts de navires échoués dans les réservoirs intérieurs.

Longtemps l'omnibus roule à travers les rues étroites de Saint-Servan ; rien encore n'indique le voisinage de la mer, sauf quelques rudes figures hâlées de marins et des coquillages étalés aux devantures des marchands de curiosités.

Au détour d'une ruelle en pente, entre deux façades noires, une lumineuse bande de mer apparaît tout à coup avec des chatoiements d'aigue-marine. Nous voici à la cale d'embarquement. Le bateau qui fait le service de Saint-Servan à Dinard jette son dernier son de cloche. De matineux pas-

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sagers se pressent sur le port ; des enfants et des femmes aux jambes nues transportent des colis sur le pont; quatre vigoureux marins y poussent, à grand renfort de leviers et de rouleaux, une lourde pierre tombale, sur laquelle cette inscription est gravée en anglais :

« A la mémoire de Robert Landor, esquire, décédé à rage de trente-cinq ans, le 20 juillet 1879. »

Voilà une mélancolique rencontre au début d'un xoyage de plaisir! En face de cette mer ensoleillée, au milieu de ces gais touristes en complets de irap gris et de ces jeunes baigneuses aux coquets chapeaux de paille doublés d'étoffe rouge, cette pierre tumulaire, en compagnie de laquelle on va s'embarquer, vous rappelle brutalement le néant des joies humaines. En son vivant, Robert Landor, esquire, mort à trente-cinq ans, a dû, lui aussi, monter sur ce bac qui traverse la baie vingt fois le jour, et où deux musiciens ambulants, un harpiste et un violoniste, jouent des airs de valse aux passagers.' Aujourd'hui son monument funéraire fait seul le voyage, tandis que la dépouille du destinataire dort au fond d'un cimetière des environs,

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dans un endroit où tous les bruits s'éteignent, et où Ton n'entend même plus la grande voix de la mer.

— Ho hisse !

Le funèbre colis est enfin déposé sur le pont; nous montons à sa suite, et, tout en m'installant à l'avant, je me remémore ce passage de Montaigne :

« Parmy les dames et les jeux, tel me pensoit empescbé à digérer, à part moy, quelque jalousie ou l'incertitude de quelque espérance, ce pendant que je m'entretenois de je ne sçais qui, surprins les jours précédons d'une fiebvre chaulde, et de sa fin au partir d'une feste pareille, la teste pleine d'oysiveté, d'amour et de bon temps, et qu'autant m'en pendoit à l'oreille. »

En route I Les palettes des roues font bouillonner l'eau, le bateau vire lentement vers Dinard, tandis que le violoniste et le harpiste écorchent le brindisi de la Traviata. La mer a une douce teinte laiteuse ; des buées blanches, argentées par le soleil, flottent à sa surface, cachant la base des maisons et des remparts, de sorte que Saint-Malo avec

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ses vieux hôtels de granit, Saint-Servan avec sa tour de Solidor émergent de cette buée mystérieuse comme deux fantastiques villes de la mer.

L'embouchure de la Rance disparaît complètement dans le brouillard, et, du côté du large, des îlots de rochers soulèvent leur dos d'un gris rosé, dont les tons fins s'harmonisent merveilleusement avec la blancheur lactée de la mer et le bleu tendre du ciel.

Devant nous s'ouvre et verdoie au soleil l'anse de Dinard, avec ses deux pointes boisées et ses villas étagées au milieu des jardins. Vu de la baie, Dinard ressemble à ces petites villes qu'on rencontre au bord du lac Majeur. Les maisons aux toitures à l'italienne, les façades peintes de couleurs vives, les terrasses fleuries, tout, jusqu'à de plantureux figuiers penchés au-dessus des murs, aide à l'illusion. On s'imagine aborder à Locarno, à Laveno ou à Pallanza.

— Stoppe 1

Des conducteurs de voitures font claquer leurs fouets, des voix glapissantes ou gutturales vous jettent comme une amorce des noms ronflants

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d'hôtels. Tandis qu*on descend du bateau la lourde pierre tombale de Robert Landor, esquire, nous nous jetons dans un omnibus et nous filons vers Saint-Énogat, en brûlant Dinard.

 vrai dire, Dinard et Saint-Énogat ne font qu*un, mais le premier est devenu une station à la mode, tandis que le second est resté un village. On y trouve encore de vraies maisons de paysans aux toits de chaume fleuri de joubarbes, des chemins rustiques, de la solitude et une saine odeur campagnarde.

L'omnibus grimpe lourdement un chemin bordé de maisons de campagne, contourne un mur de cimetière, puis, après un brusque détour, s'arrête dans un creux de falaise, au milieu d'une sorte de jardin anglais d'où nous arrive tout d'abord un suave parfum de réséda. La pleine mer est devant nous ; derrière, se dresse un hôtel construit récemment; à droite et à gauche, une dizaine de maisons blanches, bâties à l'anglaise, s'éparpillent et descendent jusqu'à la plage.

Un ancien libraii*e parisien, lassé d'éditer des livres, s'est fait l'éditeur de ces cottages tout bat-

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tants neufs et leur a donné le titre un peu banal de Villas de la mer, A part ce nom prétentieux qui sent d'une lieue la civilisation parisienne, ce hameau improvisé est charmant, intime et paisible. La mer seule y fait son bruit berceur. La plage sablonneuse est vaste, douce aux yeux et aux pieds, bien encadrée dans des falaises rocheuses. Du haut des fenêtres, la vue s'étend sur un large horizon, avec Saint-Mâlo à droite, élançant vers le ciel sa flèche de granit, et au loin, vers la gauche, le mur bleuâtre du cap Fréhel se dressant à pic au-dessus des flots. Autour des rochers dont Tanse est semée, la vague moutonne et écume au soleil; de temps en temps une voile de pêcheur se balance au large, un vol de mouettes plane au-dessus de Teau chatoyante, et c'est tout. Un calme lumineux rassérène l'esprit, une brise imprégnée de sel réjouit tes poumons, et l'on s'oublie à écouter cette sonore et profonde respiration de la mer, qui jour et nuit rythme majestueusement la fuite des heures.

— Les journées s'accourcissent déjà, et nous dînons à sept heures, aux lumières. La salle à manger.

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haute et oblongue, percée, sur le flanc et à Textrémité, de fenêtres regardant la mer, ressemble à un navire. Elle est lambrissée de panneaux de sapin vernissé, dont on voit les veines et les nœuds rougeâtres. De distance en distance, le lambris encadre une toile où un paysagiste a représenté quelques sites célèbres des environs : les bords de la Rance, le bois de Pontual, une rue de Saint- Halo, un coin de plage, etc.

Autour de la longue table, les convives étudient le menu, en attendant la distribution du potage servi par deux petites Bretonnes aux coiffes blanches en ailes de papillon. Tous sont Anglais, et nous représentons seuls l'élément français. Sérieux, causant peu et riant encore moins, ils semblent en mangeant remplir une importante fonction qui absorbe leurs facuUés.

— Cette fenêtre ouverte ne vous gêne pas, madame? dit d'un air aimable à ma voisine un gentleman d'une soixantaine d'années, grand, fort et blond, à l'œil bleu encore vif et aux manières affables.

Comme -il n'a pas attendu la permission pour

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ouvrir la fenêtre, la voisine réplique par une pantomime résignée et polie.

— J*ai besoin de beaucoup d'air, continue-t-il en s*asseyant et en souriant.

Il paraît qu'il tient à entrer en conversation avec nous, car, l'instant d'après, il prie la dame de lui lire tout haut le menu. Celle-ci s'exécute, et, à Tannonce de chacun des plats, l'Anglais de plus en plus affable demande une explication :

— Qu'est-ce que c'est : filet de sole en twianf Qu'est-ce que c'est : crème saAayonJ

On le lui dit, il remercie, pousse un soupir de satisfaction et ajoute :

— Je crois que c'est un bon dîner; croyezvous?

Puis tout retombe dans le silence ; on n'entend plus qu'un cliquetis de fourchettes et de couteaux. Comme le service se fait lentement, pendant les entr'actes nous examinons nos commensaux, et, pour notre usage personnel, nous étiquetons d'une épithète les personnalités les plus saillantes :

N<> 1. Le gentleman afcMe, Ses cheveux blonds 8*éclaircissent déjà sur le sommet de la^ tète, mais

il peut encore les ramener sur les tempes, ei, malgré ses soixante ans, il a conservé des prétentions. Costume gris chiné, cravate bleu marin, mains soignées, linge parfumé. Charmant avec les nouveaux venus, mais insupportable pour ses compatriotes qu'il assomme de ses indiscrètes questions. Au dire de la bonne, il a essayé toutes les chambres avant d*en trouver une à sa conve^ nance. Il est maniaque comme un vieux garçon et curieux comme une vieille fille ; gourmand avec cela et horriblement tatillon. Le dîner est sa grande préoccupation. Quand on lui sert un plat qu*il aime, il remplit son assiette, sans songer le moins du monde à ses voisins, et avec son accent anglais, il murmure à la bonne : « Je prendrai encore après. »

N<* 2. Due vieille fille de trente-cinq à quarante ans, plutôt petite que grande, raide comme un bâton ; poitrine plate, bras plats, bandeaux plats. Avec cela une toilette peu avantageuse : robe de laine beige collant sur un buste maigre d'une longueur démesurée, col plat avec une grosse broche ronde en cornaline, ceinture de cuir sanglant la

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taille, et, pour couronner rédiflce, un chapeau mousquetaire orné d'une plume défrisée et pendante. Ce casque est posé droit sur Fextrême sommet de la tête, où il entre à peine, et il est re^ tenu par un caoutchouc qui longe le derrière des oreilles pour venir se perdre dans un modeste chignon bas, en colimaçon. Il abrite un front intelligent, deux bons yeux de chien, un teint brouillé jaunâtre et une grande bouche aux incisives menaçantes. Cette respectable demoiselle a peu de conversation; elle parle par monosyllabes, avec des intonations brusques et gutturales, et n'adresse guère la parole qu'à son chien, un épagneul noip répondant au nom de Charles, Il faut entendre la façon britannique dont elle prononce a Tchârless, » en ouvrant la bouche toute grande, avec un retroussis de la lèvre supérieure qui entraine le nez dans sa grimace l C'est impossible à rendre. Au demeurant, bonne fille, sachant qu'elle est .flrançhement laide, en ayant pris son parti et se trouvant satisfaite de son lot. Nous l'avons surnommée Bo^ rothée.

N<» 3. A la droite de Dorothée^ et faisajit coq-

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traste, frétille un garçon de dix-huit ans, très grand, très mince, très rose, très blond, avec des airs de bébé naïf et étonné qui lui ont mérité le surnom A' Innocent^ quoiqu'au fond il soit médiocrement ingénu ; mais il a si bien la mine d'un agneau sans tache, avec son teint d'enfant, ses petits boutons d'adolescent sur le front, sa lèvre vierge de duvet, que cette épithète lui sied à merveille. II porte un veston marron très court, un col cassé, de larges manchettes laissant voir un bra$ couvert de poils follets. Sa cravate, de nuance changeante, a des intentions conquérantes; un œillet panaché wttifidél fleurit sa boutonnière. Son œil bleu et sa bouche fine ont des expressions de fatuité candide : il rougit pour un rien jusqu'aux oreilles, mais cette rougeur est produite par l'afflux d'un sang riche et non par la timidité, car le gaillard parait n'avoir de naïf que l'enveloppe.

N<^ 4. Une dame frisant la soixantaine, grosse, assez grande, avec des prétentions à l'élégance et des attitudes de saule pleureur : tête penchée con^-> plètement sur une épaule, regard perdu en l'air^ sourire mélancolique et détaché* Une vraie figure

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de belle-mère sacrifiée. Son gendre aura dû rembarquer pour Saint-Énogat, ne pouvant pas l'expédier plus loin encore. Point commune, bien élevée, mais vous communiquant Tennui rien que par son aspect. Elle ne desserre pas les lèvres, personne ne lui adresse la parole ; elle semble vivre avec quelque être imaginaire, auquel parfois elle sourit. Très coquette. Mains blanches, soignées et couvertes de diamants. Elle porte un petit bonnet, forme Charlotte Corday , festonné de cerise et orné d'une broche en or, représentant une plume d'oie. Cette broche, agrafée sur le côté, un peu en biais, est tout un poème. On ne s'occupe aucunement de la dame ; on la laisse en paix ruminer ses pensées et sa nourriture, qu'elle absorbe à haute dose. Quand un morceau n'est pas à sa guise, d'un geste noble elle le repousse sur le bord de son assiette, croise chastement ses mains, repose sa tète sur son épaule et, les yeux levés au plafond, attend, dans l'attitude de Mignon regrettant la patrie, la venue d'un plat digne de son appétit. Mais quand il arrive, comme elle se rattrape I quelles mines de chatte gourmande! Elle a des tournements de

bouche, des façons d'essuyer ses lèvres, de boire à petits coups et de savourer chaque bouchée, qui sont indescriptibles. Mon irrévérencieuse voisine Ta baptisée La Ruminante^ et nous ne la connaissons que sous ce nom-là.

Le reste des convives ne mérite pas de mentions particulières : une série de girls et de hoys aux cheveux filasse et aux appétits formidables, plus un personnage tout de noir habillé, cravaté de blanc, bâti en colosse et mangeant en conséquence. Au dessert, comme nous nous levons, l'Anglais afdble nous rejoint, et, nous montrant le géant qui est resté seul en tète-à-tète avec son fromage et un verre de porto, il nous dit pompeusement et presque à voix haute :

— Vous voyez un des plus respectables membres de notre clergé; c'est le doyen de Chester...

Le doyen de Chester Ta entendu; mais sa modestie n'en souffre pas; il n*en perd ni un coup de vin, ni un coup de dent. Le fromage de l'hôtel lut rappelle probablement son doyenné, .et il s'entretient longuement avec lui de la patrie.

Entre deux pointes de rochers, la falaise s'évase mollement, et, ainsi suspendue à cent pieds de la mer, comme un hamac verdoyant, elle forme un de ces creux qu'on nomme une calleuse sur la côte normande. Je me suis couché là, au milieu des fe* nouils, de façon à ne plus voir que le ciel, où les nuées blanches s'éparpillent, et la mer qui achève de monter. Je ne pense plus, je me contente de donner à mes yeux la fête de toutes ces couleurs harmonieusement variées et fondues. La mer est pour ceux qui Taiment ce que La Fontaine recommandait aux amants d'être Tun pour l'autre :

... Un monde toujours beau^ Toujours divers, toujours nouveau.

Les moindres changements de la physionomie du ciel s'y reflètent et y produisent des colorations merveilleuses. En ce moment, elle a des tons d'é* meraude avec de longues et mobiles marbrures d-un vert plus tendre, aux endroits où le soleil transparait à travers les nuées moins épaisses. Tout au large, très loin, le vert, après s'être nuancé

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de bleu foncé, passe au violet lie de vin. On comprend alors la justesse de Tépithète d'Homère : oTvoita x<îvTov, la mer couleur de vin.

Peu à peu un rayon triomphant perce les nuages, et successivement une longue étendue d'eau s'azure et se moire comme une nappe de soie bleue. Du côté de la terre, les vagues glauques, frangées d'écume blanche, se déroulent paresseusement sur le sol. Au bord de ces plages de sable, le brisement des lames n'est pas accompagné du fracas discordant et toujours un peu sinistre qui se produit sur les plages de galet. Les vagues expirent mélodieusement et se retirent avec un frémissement assoupi. Dans les temps calmes, leur respiration régulière n'emplit pas l'espace d'une clameur assourdissante. Elle se mêle complaisamment aux bruits qui viennent de la terre, ronflements de batteuses dans les granges, meuglements de vaches au sommet des falaises, cris d'enfants épars sur la grève.

Une dizaine de petits Anglais, jambes et pieds nus, jouent au crocAet sous la surveillance de l'Anglais ajfadle. Ce gentleman baguenaudeur et désœuvré a horreur de la solitude. Il remorque sans

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cesse à sa suite plusieurs enfants dont il a Pair d'être le père, et auxquels il prodigue de banales et prolixes recommandations. Le soir, il en invite toujours un à diner. Cela m*avait semblé d'abord partir d'un bon naturel, mais on m'a désillusionné. La vérité est qu'ayant lassé de sa curiosité questionneuse la patience de ses commensaux et ayant besoin d'interlocuteurs bénévoles, L'A fable s'est rejeté sur les bambins de la plage, qui vivent avec lui de pair à compagnon. En ce moment, assis sur son pliant, le Times à la main et le nez au vent, il donne des conseils aux joueurs de croclet.

Sur le dernier talus vert du jardin de Thôtel, trois missea robes blanches sont étendues dans des fauteuils à l'américaine et lisent des navels en bâillant. Plus haut, sur une marche d'escalier, La RuminarUey coiffée d'un chapeau dont les brides flottent au vent, est assise dans la pose de Corinne au cap Misène et se tient immobile comme Muta, la déesse de l'éternel silence.

La mer se retire maintenant, laissant sur le sable de longues algues, vertes comme la chevelure des ondines. Peu à peu, les rochers encore ruisselants

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restent à nu avec le monde étrange qulls abritent, goémons aux fruits vésiculeux éclatant sous le pied, crabes à la fuite oblique, châtaignes de mer aux bogues vivantes, petits poulpes semblables à des plantes grasses.

Je descends de ma valleuse et j*explore curieusement ce lais de mer, comme on visite un champ de foire déserté, où Ton retrouve toute sorte d'épaves bizarres, oubliées dans le brusque écoulement de la foule qui y grouillait Tinstant d'avant.

Dans les flaques limpides endormies au creux du rocher, des crevettes frétillent en compagnie de petites plies plaquées tout au fond ; des milliers de moules referment au soleil leurs coquilles noirâtres et bruissantes ; au long des rigoles, des parcelles de mica et des débris de coquillages nacrés scintillent comme de Targent ; une odeur iodée et saline monte du sol humide et emplit les poumons.

Sautant de pierre en pierre, j'arrive à un endroit où la falaise, haute de plus de cent pieds, s'ouvre brusquement et bâille comme une énorme gueule de four. La mer, à force d'assauts répétés de siècle en siècle, a fendu la muraille de granit ; les blocs

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qu'elle a fait sauter en éclats gisent sous Tarceau profondément creusé. Elle a si bien travaillé les entrailles de la roche, si laborieusement afîouillé le sol et miné la pierre, qu'elle s'y est façonné une grotte spacieuse, et elle la remplit de ses clameurs à marée haute. C'est la Goule-aux-Fées, Au sommet de l'ouverture extérieure, le chemin des douaniers apparaît suspendu au-dessus de l'abime ; au bas, des galets cyclopéens aux rondeurs polies obstruent l'entrée. Je les ai escaladés et j'ai pénétré dans un long couloir montueux que termine une mystérieuse petite salle, tapissée d'un blanc sable Qn.

L'endroit rappelle cet antre décrit par Virgile ou Prêtée vient s'abriter avec ses troupeaux de phoques. Les galets humides prêtent à l'illusion et semblent les croupes luisantes du monstrueux bétail épars sur les rochers du rivage. Du fond de cette chambre souterraine, on n'apercevait plus qu'un coin de ciel et une bande de mer azurée. Un oblique rayon de soleil y descendait et lustrait l'une des parois de granit rose, pailletée d'étincelles.

La Crotde avait réellement quelque chose de

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féerique. J*y logeais en imagination ces fantasques filles de la mer, qui peignent leurs cheveux avec un peigne d'or et, assises sur une pointe de rocher, chantent d'une voix si séduisante que les barques fascinées viennent avec Téquipage sombrer à leurs pieds. Une goutte d'eau tombant du haut de la voûte murmurait dans la grotte sa monotone chanson cristalline; le scintillement des rayons de soleil dans le courant des rigoles se reflétait sur les parois en ondulations moirées, et du fond de mon ob^ servatoire j'entendais les promeneurs qui erraient sur la grève.

Deux formes féminines apparurent un moment à l'entrée de la Qoule. Leurs cheveux flottaient librement sur leurs épaules, elles marchaient pieds nus et relevaient avec un joli geste le bas de leur jupe trempée par l'eau de mer. D'après Henri Heine, on reconnaît les ondines à l'ourlet de leur robe toujours mouillé. Les deux apparitions répondaient assez bien à la description du poète, mais le son de leur voix m'a vite désillusionné :

— Hiish ! Maggie^ those shells are nasty !

C'étaient deux miss en quête de coquillages. J'ai

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toussé, et cette toux, répercutée par les voûtes de la grotte comme par un porte-voix, a suffi pour les mettre en fuite ; elles m'ont pris pour le triton de la GotUe-aux-Fées.

Quand je suis sorti de mon antre, le soleil descendait vers le cap Fréhel; la marée montait, et la mer avait de magnifiques couleurs rouges et violettes ; aux endroits où le flot moutonnait, on aurait dit Tondulation d'un champ de pavots empourpres. Je regagnai la plage.

Les petits Anglais avaient quitté leur crochet et, revêtus de leurs caleçons de bain, s'essayaient à nager.

Le gentilhomme a f aile, toujours assis sur son pliant, leur donnait de minutieux conseils sur la façon de s'y prendre.

L'épagneul noir courait au-devant des vagues, recevait un paquet de mer et revenait en aboyant.

Innocent prenait son bain en compagnie de Dorothée. II avait un caleçon aux raies bleues et blanches transversales^ et une volumineuse ceinture de natation ceignait ses reins. Dorothée était vêtue d'un costume de laine noire, orné de ruches cou-

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leur caroubier. C'était un beau spectacle : il fallait les voir tous deux se tenant les mains et se relevant ou s'enfonçant en cadence dans Tonde salée. La vieille fille essayait de nager sur place, mais malgré des efforts opiniâtres, manifestés par le gonflement de ses joues, elle n'avançait pas d'un pouce.

Les trois miss en robe blanche, assises sur la terrasse, bâillaient de plus belle sur leur livre.

Au sommet de l'escalier, La Ruminante avait conservé sa pose penchée de sphinx taciturne et mélancolique.

Dorothée s'est enfin décidée à sortir de l'eau. Elle est remontée sur la plage, le dos voûté par la pesanteur de son costume mouillé, reniflant bruyamment et faisant avec la bouche et le nez la grimace d'un gamin qui a envie de se moucher, mais qui n'ose pas satisfaire son envie.

DiTUird. — Le chalet du casino s'élève au fond de la grève de L Écluse. L'anse est profonde ; ua lit de sable fin s'y étend mollement entre deux pointes de rochers, et elle s'ouvre en fact de la pleine mer.

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A droite et à gauche, la falaise est couronnée de bouquets d'arbres verts, où se montrent des façades blanches et des toits d*ardoise. La mer se retire très loin, la plage est vaste et les flâneurs y abondent. Assis en longues rangées sur les chaises de rétablissement, ils jasent, lisent, fument ou bâillent en se dévisageant les uns les autres. Les enfants font des trous dans le sable, les femmes en Hïostume de fantaisie s'assemblent par groupes de trois ou quatre et minaudent à Tabri de leurs ombrelles multicolores. Beaucoup d'Anglaises, reconnaissables à leurs robes voyantes et à leur taille rigide cuirassée de baleines. Des bourgeois placides, entourés de leur famille, lorgnent Saint-Malo, qu'on aperçoit sur la droite sortant de la mer, et dissertent gravement à propos du Petit et du Grand-Bé.

Sur la blancheur aveuglante du sable, le bariolage des toilettes où le rouge domine produit un effet très gai. L'heure du bain approche. Les cabines roulantes apportent leur contingent de baigneurs et de baigneuses. De temps en temps, une petite porte s'ouvre ; une dame ou un monsieur apparaît en costume de natation et s'arrête sur le

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seuil comme une poule qui sort du poulailler et secoue ses plumes avant de descendre. Chacun semble étudier sa pose, au moment de franchir, sous les yeux de la galerie, l'espace vide qui sépare les cabines de la mer.

Détail à noter : les hommes font plus de façons que les femmes pour affronter les regards des cu«rieux. L'un d'eux, déjà chauve, mûr, grisonnant et orné d'un pince-nez, passe lentement, drapé a l'espar gnole dans un peignoir de laine blanche, qu'il laisse tomber à ses pieds avec un geste de théâtre. Les femmes, les bras croisés sur la poitrine, la tête baissée, courent vers la vague avec un léger balan^ cément des hanches. Les Anglaises y mettent moins d'apprêt et de cérémonie ; dès l'enfance, leur édu* cation les a rendues moins soucieuses du ridicule, plus indépendantes d'allures et moins façonnières. Les coudes au corps, le regard droit, elles trottent a grandes enjambées comme des garçons, appli* quent carrément leurs pieds sur le sol, se jettent à l'eau sans barguigner et nagent comme des pois* sons.

La mer commence à monter. Des enfants ont

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élevé une sorte de bastion de sable et s'y tiennent bravement en attendant le choc de la vague ; la voici qui accourt, mon tueuse, glauque, avec un ourlet d'écume blanche. Flacl Le bastion fond comme un morceau de sucre, les bambins se sauvent en poussant de bruyants éclats de rire, et le flot montant vient éclabousser le premier rang des curieux.

Les chaises refluent vers le milieu de la plage ; au soleil, on voit un envolement d'ombrelles fuyantes, un ondoiement de jupes de toutes les couleurs et de coiffures de toutes les formes; puis tout s'apaise ; les chaises s'alignent de nouveau, chacun reprend la pose et le babillage de tout à l'heure.

Comme contraste, dans un coin de la falaise, autour d'un lavoir, des lessiveuses affairées battent leur linge et le tordent ; dans l'ombre des rochers surplombants, on ne distingue que la blancheur des coiffes et les tons mats du linge martelé par les battoirs.

Le spectacle de la plage m'a vite fatigué ; ces élégances parisiennes ou exotiques ne sont pas mon affaire, et je n'ai pas fait plus de cent lieues

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pour retrouver en Bretagne l'aspect des Champs- Elysées le dimauche.

Je quitte le casino, et je traverse Dinard pour gagner la campagne. Ce chef-lieu de canton n'est ni un village ni une ville, c'est un magasin de décors d'opéra-comique. Les constructions les plus fantaisistes s'y coudoient : tourelles gothiques drapées de lierre, chalets suisses, cottages anglais aux fenêtres en saillie, castels Renaissance, terrasses à ritalienne, rien n'y manque, et tout cela est étiqueté de noms où l'imagination des propriétaires s'est donné un libre essor. Villa Lucie, Beauséjour^ les Rosiers, VOrnierie, les Jasmins, etc. Heureu*sèment Dinard n'est pas grand, et me voici dans un chemin ombreux montant entre deux haies toulTues.

Ici on respire. Les chèvrefeuilles grimpent aux arbres et retombent en fleurs. On retrouve la vraie campagne, avec des échappées sur des prés verts ou sur la baie, entre des plants de chênes et des toits de chaume.

Plus on avance, plus le site devient couvert et agreste. Sous une haute futaie de châtaigniers, le chemin gazonneux se creuse en ornières humides

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et me conduit au bord d'une mare, toute verte de lentilles d'eau. A travers un rideau de saules et de bouillards, on aperçoit à gauche une vieille métairie au porche semé de brins de paille, et plus haut un lavoir dont le trop-plein s'écoule avec un clair glouglou dans la mare. L'endroit, frais, sombre, intime, laisse une impression de quiétude, en dépit du gloussement des poules et du tapage des bat* toirs.

Au delà, le sentier s'escarpe, et l'horizon plus large, entrevu à droite et à gauche derrière les arbres, annonce que la mer presse plus étroitement de chaque côté le vert promontoire sur lequel on avance. Une allée de hêtres allonge au loin sa perspective de fûts élancés et blanchâtres. Elle descend tout à coup sans transition, et au bout de la colonnade des arbres on entend le clapotement d'une vague ; c'est le talus de la Pointe de la Vicomte, qui forme l'une des extrémités de l'anse de Dinard.

J'abandonne le sentier, et je m'enfonce dans une lande où un petit pâtre surveille cinq ou six vaches éparses au milieu de la bruyère. Là, grimpé sur un pan de rocher qui se dresse dans la brande

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comme un vieux menhir, je savoure une des meilleures joies qui puissent être oiFertes à un paysagiste : la vue d'un site où la mer, les bois, les villes et les villages se trouvent harmonieusement mêlés sous une lumière tombant à souhait.

La pointe, bordée d'une ceinture de hêtres et de pins maritimes, s'arrête presque à pic à l'embouchure de la Rance.

En face, sur la rive droite de la rivière, la colline étage ses gradins boisés où des tourelles de châteaux et des clochers s'élancent au-dessus des futaies. Sur un premier plan de verdure sombre, des magasins ou des casernes détachent leurs façades blanches qui se mirent dans l'eau calme ; en arrière se profilent nettement les toits bruns, les dômes ardoisés et les flèches d'églises de Saint- Servan. La tour massive et grise de Solidor trempe sa large base dans la mer et termine brusquement le panorama de la ville, comme le biseau d'un cadre coupe le champ d'un tableau. Une falaise arrondit en retrait sa croupe d'un vert jaunissant et sert à son tour à faire ressortir la masse imposante des remparts de Saint-Malo. Le bloc du Grand-Bé et

les dentelures du Petit-Bé achèvent la perspective du côté de la terre. Puis la mer s'étend au loin, éblouissante, sous le ciel qui se confond avec elle à rhorizon. D'un gris argenté à Tembouchure de la rivière, elle verdit peu à peu, s'étale et prend tout au fond des teintes d'un bleu pers.

Le bac de Dinard traverse lentement la baie en laissant derrière lui un panache de fumée. De légères voiles remontent la Rance> et le regard qui les suit revient doucement avec elles vers les talus boisés de la pointe, où tout est silencieux et sauvage, où la lande étend ses bruyères roses et où bourdonnent des milliers d'insectes.

Si l'on pouvait s'arrêter là et y dresser sa tente, borner son ambition à vivre pendant les mois d'été dans cette métairie qui sommeille sous les châtaigniers, venir chaque jour, conime ce petit pâtre, s'asseoir au sommet de la roche, à l'heure où le soleil se lève sur la Rance ou se couche dans la merl Mais non, il faut à la hâte remplir ses yeux de ce merveilleux spectacle et lui dire adieu pour ne le revoir peut-être jamais. La vie est ainsi faite, et, comme s'écriait Gœthe en s'arrachant da

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Heidelberg : « Fouettés par des esprits invisibles, les chevaux du Temps emportent malgré nous le char léger de notre destinée. Où va-t-on ainsi? qui le sait? C'est à peine si Ton se souvient d'où Ton est venu I » J'enviais la placidité de ce petit pâtre qui faisait claquer son fouet dans l'air sonore et, sans se soucier de ma présence, chantait un lambeau de chanson rustique. Au pied de la roche, les vaches broutaient enfoncées dans les ajoncs jusqu'au poitrail ; les hêtres allongeaient familièrement vers elles leur ombre caressante. Toutl'alentour semblait vivre avec cette sérénité des êtres et des choses qui ont la certitude de revoir demain les mêmes spectacles qu'hier, de se mouvoir lentement dans le même cercle d'occupations monotones et douces. J'ai embrassé d'un amoureux et dernier regard la mer, la rivière, la lande, et je m'en suis allé à regret.

La cloche de l'hôtel a sonné le déjeuner. Les pensionnaires viennent un à un s'asseoir à leurs places accoutumées. Un abbé en tournée de vacances et deux Américains barbus sont déjà instal-

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lés devant les assiettes, la serviette étalée et l'appétit ouvert. Majestueuse et solitaire, La Rvn minante fait son entrée. Ce matin, elle a remplacé le bonnet Charlotte Corday par une coiffure en point d'Angleterre, et sa plume d'or par une lyre du même métal. Innocent^ frais, fleuri et souriant, s'assied à sa droite. Dorothée arrive la dernière, suivie de son fidèle Charles. Coiffée de son chapeau mousquetaire, sanglée dans sa robe beige, chaussée de fortes bottines, elle marche d'un pas viril et, tout en prenant possession de sa chaise, nous salue d'une œillade circulaire, accompagnée d'un brusque et guttural : « Bonjou ! » L'A fable a recruté un nouveau convive parmi sa bande d'enfants, et il nous le présente. C'est un garçonnet de dix ans, grand et fort, dont toute la figure n'est qu'une tache de rousseur; il est vêtu en marin, d'un long gilet de tricot bleu sur lequel on lit, brodé en lettres rouges allant d'une épaule à l'autre : La Bise.

— Oh ! cet enfant, dit L* Affable en posant paternellement sa main sur la tête de La Bise^ cet enfant, il m'est bien cher!

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— C'est un de vos parents ?

— No! mais je l'aime comme le mien. Nous sommes de bons amis ; il m'appelle Dickey (c'est mon nom de baptême). Je l'ai voulu ainsi.

— Vous le connaissez depuis longtemps.

— Oh I no.

Et il ajoute en décochant une œillade aimable à sa voisine :

— Il n'est pas besoin de beaucoup de temps pour aimer.

Puis avec un soupir :

— D'ailleurs je ne puis compter maintenant sur beaucoup de vie... Je suis si malade !

— Vraiment? Vous n'en avez pas l'air.

— Je n'ai plus qu'un quart de foie. J'ai laissé le reste aux Indes.

Il se sert une large portion de bifteck et continue avec un second soupir :

— Oh ! les Indes, elles coûtent cher aux Anglais !

— Ah ! dame 1 réplique la voisine avec un geste malicieux qui veut dire indifféremment : « Il faut bien payer ses conquêtes ; » ou : « Vous savez, moi, je m'en moque ! »

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La Bumifumte, la tête languissamment penchée, écoute ce dialogue en rayant la nappe avec la pointe de son couteau, tandis qu'un sourire désabusé erre sur ses lèvres closes. Dorothée se retourne vers son chien, comme pour le prendre à témoin de Tagacement que lui causent les soupirs hypocrites de cet ennuyeux bavard, et elle dit TcMrless ! avec une grimace de dédain et d'impatience. Dorothée connaît F A fable à fond et ne se laisse plus piper par son hépatite ou par son air faux bonhomme. Lui-même ne pose plus pour elle; il se sent coulé de ce côté-là, et il est véritablement gêné par le regard droit et sincère de la vieille fille.

Pendant ce temps, La Bise dévore comme un attouvi. Lorsqu'on lui ôte sa fourchette pour le dessert, il s'écrie : « Déjà I » en ouvrant des yeux ronds ; sur la réponse affirmative de Marie, la petite servante bretonne, il se coupe deux tranches de chester et reprend deux morceaux de pain, qu'il met en réserve près de son assiette. L'A faite le regarde faire d'un air paterne et l'encourage des yeux; puis, se retournant vers Marie, il s'écrie d'une voix mouillée :

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— Comme il mange, le cher petit 1

Marie hausse les épaules à la dérobée. Elle a pris en grippe ce vieux gentleman^ qui l'assomme de ses exigences.

Nous étions restés les derniers à table.

— Hein ! nous a dit la petite bonne en enlevant le dessert, est-il irenassier (tatillon) ce vieux-là 1 Les patrons le supportent parce qu'il restera jusqu'à la fin de la saison, mais on lui sale sa note en conséquence. Il la paye tous les samedis, et il l'épluche, et il se met en rage, il faut voir I C'est moi qui règle avec lui ; j'en ai chaud dans le dos à l'avance, dès le vendredi 1

Marie a le geste décidé et dans la voix cette rudesse que donne l'atmosphère humide de la côte. Comme chez toute cette population bretonne élevée en face de la mer, ses yeux sont très limpides et très ouverts. La grandeur des horizons contemplés chaque jour lui a pour ainsi dire élargi le regard. Elle n'a que seize ans, et déjà sa physionomie prend des airs sérieux de petite femme sous sa coiffe blanche. Cette coiffure des paysannes de Dinard est d'une structure très originale. Elle se com-

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pose d'un premier bonnet ajusté comme un serretête et dont les brides se nouent élégamment sur l'oreille. Par-dessus cette coiffe étroite, on épingle par le milieu deux bandes de mousseline, dont les bords, roulés et juxtaposés, se relèvent au sommet de la tète comme deux ailes, tandis que sous le bavolet passe un bout de chignon en catogan.

J'ai prié Marie de me laisser étudier de près cette architecture compliquée ; mais quand il a fallu se décoiffer, elle a fait d*abord une résistance comparable à celle d'une Chinoise obligée de montrer ses pieds. Après beaucoup de façons, elle a consenti enfin à ôter son serre-tête, et j*ai été tout étonné de voir qu'elle avait les cheveux courts comme ceux d'un garçon.

— Vous avez donc coupé vos cheveux, Marie?

— Ah 1 bonne Vierge ! ce n'est point moi, c'est mon père qui les a coupés.

— Pourquoi?

— Pour les vendre, pardi! a murmuré la pauvre fille d'un air marri.

Et comme, pour la consoler, je lui remontrais

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qu'à seize ans les cheveux repoussent vite, elle, a haussé les épaules avec un geste d'indifférence :

— Ça m'est bien égal qu'ils repoussent. On me les coupera encore pour les vendre.

Elle a jeté un long regard du côté de la mer.

— Je voudrais m'en aller à Paris, a-t-elle murmuré ; là-bas on ne coupe point les cheveux aux filles, n'est-ce pas?

La mer étant très basse aujourd'hui, le bac de Saint-Malo est venu aborder au Grand-Bé. Il est tombé un grain ; les passagers cheminent en glissant sur le pierre^ coupé de flaques d'eau ; on voit leur longue file s'égrener dans la direction des remparts, dont l'appareil imposant s'enlève sur un ciel orageux. Quelques pèlerins s'arrêtent au Grand-Bé et en escaladent la croupe rocheuse pour visiter le tombeau de Chateaubriand. Nous montons avec eux. La tombe, placée au sommet du rocher et tournée du côté du large, est d'une grande simplicité : une pierre sans inscription, surmontée d'une croix de granit et entourée d'une grille ; c'est tout«

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En lui annonçant la concession de ces quelques pieds de terre et de granit, le maire de Saint-Malo écrivait en 1831 à Chateaubriand, alors en pleine possession de toute sa renommée :

a Le lieu de repos que vous désirez au bord de la mer, à quelques pas de votre berceau, vous sera préparé par la piété filiale des Malouins. Une pensée triste se mêle pourtant à ce soin... Âhl puisse le monument rester longtemps vide I Mais Thonneur et la gloire survivent à tout ce qui passe sur la terre. »

Et l'auteur des Mémoires éPoutre-tomie^ en citant cette lettre, ajoute :

« Il n'y a de trop que le mot gloire, »

Je goûte peu cette exagération de modestie ; elle me paraît affectée comme l'extrême simplicité de cette tombe, où il n'y a pas même un nom.

A chaque instant, dans l'œuvre de Chateaubriand, on rencontre ce défaut de sincérité. Au début de ses Mémoires, il vous dit d'un ton détaché :

« Je suis né gentilhomme ; selon moi, j'ai profité du hasard de mon berceau... »

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Néanmoins, fl emploie «isoite vingt pages à établir sa généalogie. D fiât remarquer qu'il est né le 4 septembre 1768, et ao bas il glisse cette note d'où l'orga^ s'exhale comme un parfum de violettes au pied d'une haie :

€ Vingt jours avant moi, le 15 août 1768, naissait dans une autre île, à l'autre extrémité de la France, l'homme qui a mis fin à l'ancienne société, Bonaparte (1). >

Racontant comment il entrait pour la première fois à Londres, pauvre et inconnu, en 1793,il com* pare longuement cette humble arrivée en Angleterre avec l'entrée qu'il y fit en 1822 comme ambassadeur de France ; puis, après s'être complaisamment étendu sur la canonnade des forts saluant son débarquement, sur ses carrosses, ses courriers à livrée, le luxueux hôtel de l'ambassade, il finit par s'écrier :

a Que je regrette, au milieu de ces insipides pompes, le temps où je mêlais mes peines à celles d'une colonie d'infortunés ! »

(1) Le rapprochement môme est inexact; en réalité, Napoléon est né le 15 août 1769.

Il le dit, mais cela ne nous touche guère ; il s'est si bien arrangé que le lecteur ne croit plus un mot de ces prétendus regrets.

Cette affectation dans l'expression de la pensée se reproduit naturellement dans le style. Certes, la langue de Chateaubriand est opulente, pompeuse, imagée et sonore. Elle a la musique, la largeur et la majesté de cette mer dont les vagues se déroulent plaintives au pied du Grand-Bé ; mais elle en a aussi la monotonie. De plus, en dépit d'un grand effort vers la simplicité, on y sent Tapprêt, la préoccupation de Teffet, la boursouflure; cela sonne creux, et on devine le vide de la pensée sous Toripeau des métaphores. A chaque instant, on rencontre des phrases comme celle-ci : ^

« J'ai été consacré à la religion, la dépouille de mon innocence a reposé sur ses autels ; ce ne sont pas mes vêtements qu'il faudrait suspendre aujourd'hui à ses temples, ce sont mes misères... »

On se heurte à des exagérations qui font sourire, comme dans ce passage :

« J'ai été obligé de m'arrêter. Mon cœur battait au point de repousser la table sur laquelle j'écris... »

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Chateaubriand a été le père et le grand apôtre du romantisme français. Que reste-t-il aujourd'hui de cette gloire si bruyante, dont il repoussait l'hommage avec plus impose que de conviction? S'il n'a pas voulu que son nom fût gravé sur la pierre du Grand -Bé, c'est qu'il était persuadé que ses œuvres , longtemps jeunes , perpétueraient son souvenir d'une façon plus durable. Et justement, de toute cette magnifique renommée littéraire, c'est le nom seul qui est resté. On parle encore de Chateaubriand ; mais, en laissant de côté le gros public, combien parmi les lettrés y a-t-il maintenant de lecteurs pour les Natchez ou pour Renéi

Du temps que j'étais au collège, nous occupions encore les loisirs des heures d'étude en lisant les Martyrs et le Grénie du christianisme; nous étions légèrement entachés de romantisme, et nous n'osions pas avouer que ces deux livres étaient d'une lecture terriblement fatigante. Aujourd'hui, la jeunesse, moins respectueuse, ne se gêne pas pour déclarer tout net que cette littérature est assommante. Interrogez les libraires, ils vous diront qu'on ne vend plus les œuvres de Château-

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briand qu*aux Américains du Sud. Est-ce un signe d'abaissement du niveau de l'esprit littéraire en France? Le public vraiment lettré devient- t-il rare? Est-il remplacé par des coucbes de lecteurs moins cultivés, demandant à être violemment secoués plutôt qu'émus, amusés plutôt que charmés? Il y a un peu de cela dans cet abandon, mais il y a aussi autre chose qu'une question de goût et de mode. Les œuvres de l'esprit ne résistent à l'action du temps que si elles enfoncent de profondes racines dans le cœur humain, et elles ne sont vraiment humaines qu'à la condition d'être sincères et naturelles. Quels que soient Tingénieux choix des mots, la magie de la phrase, la musique des périodes, la coloration des images , si l'on ne sent en dessous un homme qui nous ouvre franchement son cœur, qui nous donne pour ainsi dire sa chair et son sang, on lit le livre par curiosité, par engouement ou par désœuvrement; mais une fois que la vogue est passr'îe, une fois que le caprice d'un jour est satisfait, on ferme le volume et on le laisse dormir. Les générations qui suivent ont d'autres curiosités et d'autres idoles d'une heure ; la mode change, et

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le li\Te reste oublié ou dédaigué. On ne garde que le nom de l'auteur, comme une date , comme un monument historique projetant sa grande ombre sur toute une époque littéraire. On achète et on relit toujours Rabelais, Montaigne, Pascal, M""* de Sévigné, La Fontaine, Molière, parce qu'ils sont profondément humains et vrais; mais Honoré d'Urfé, Voiture , M"* de Scudery, Jean-Baptiste Rousseau , Marmontel, par exemple, malgré la vogue dont ils ont joui, plongent, les uns tout entiers, les autres à demi déjà dans Toubli.

La sincérité , le naturel , voilà ce qui fait vivre I L'artiste qui voit juste, qui sent vivement et qui exprime son émotion sans artifice ; Fécrivain dont le livre vous donne la sensation d'une eau de source, d'une fleur qui s'ouvre, voilà les charmeurs auxquels on revient sans cesse. La sincérité imprègne leur style et le rend éternellement jeune ; les années ont beau s'entasser les unes sur les autres, leur œuvre a toujours la même vitalité et la même beauté, le sang chaud qui circule en elle est aussi riche et aussi vermeil qu'au premier jour. Oui, en vérité, tout écrivain, quel que soit

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son talent et à quelque école qu'il appartienne, s'il ne possède pas ces deux qualités maîtresses, la sincérité et le naturel, est fatalement condamné à mort. Heureux encore, si, comme l'illustre ennuyé qui dort au Grand-Bé, il conserve un nom sonore, dont le retentissement détourne un moment de leur route des touristes désœuvrés qui n'ont peutêtre pas lu une ligne des œuvres de Chateaubriand!

Quand nous sommes redescendus, nous étions seuls sur la grève. Le ciel, très bas et menaçant, faisait encore mieux ressortir la masse grise des bastions et des tours.

L'accès de Saint-Malo par la porte de Bon-Secours ressemble assez à une entrée de prison. Les rues sont étroites, tortueuses; les façades hautes, noires^ rébarbatives, percées de longues fenêtres nues, sans Persiennes ni jalousies, donnent une impression de froideur maussade.

Quand on arrive au cœur de la ville, dans les quartiers commerçants, on trouve plus d'animation et de chaleur; mais là encore on sent que ce mouvement est factice, qu'il est dû principalement au va-et-vient des étrangers amenés par la

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saison des voyages et des bains. On devine qu'une fois septembre passé et la bise revenue, cette sombre cité de granit doit retomber dans sa silencieuse somnolence.

Et pourtant, même dans la physionomie revêche de ses pignons noircis, dans la maussaderie de ses rues, dans la solitude sonore de ses chemins de ronde, cette ville conserve un caractère de grandeur hautaine. Il y a surtout, du côté de la porte de Dinan, une rangée d'antiques hôtels, alignés le long du rempart, dont la carrure solide, Tarchitecture sévère et monumentale donnent Tidée d'une vie jadis somptueuse et confortable. En les regardant, on se souvient que Saint-Malo a été une des plus vaillantes et des plus opulentes villes. de France ; que ses corsaires furent les chevaliers de la mer, et qu'elle défendit victorieusement au XVII® et au xvm® siècle la vieille royauté. C'est de cet îlot de granit que Jacques Cartier partit pour découvrir le Canada, et Duguay-Trouin pour entreprendre l'expédition de Rio-Janeiro. Après une seule course, les corsaires de Saint-Malo rentraient dans ce port en ramenant mille cinq cents

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navires chargés d*or et de matières précieuses, et, en 1771, les Malouins prêtèrent 30 millions à Louis XV. Grandeurs lointaines, splendeurs éteintes, mais dont les orgueilleux hôtels du rempart du sud gardent encore le reflet mélancolique.

Nous avons visité les remparts, d'où on a une splendide vue de la mer ; la place Duguay-Trouin, plantée de maigres tilleuls; la cathédrale, avec sa nef sombre en contre-bas; le palais de justice, autour duquel tous les huissiers de la ville se tiennent groupés dans des espèces d'échoppes sur les enseignes desquelles leurs noms se détachent en grosses lettres noires; mais de tous les spectacles curieux que nous réservait Saint-Malo, le plus attrayant, à mon avis, c'est l'intérieur de deux vieilles filles qui tiennent un magasin d'orfèvrerie dans l'une des rues du quartier commerçant.

Le magasin est étroit, bas de plafond, avec une arrière-boutique dont le vitrage, garni de rideaux de mousseline soigneusement tirés, empêche l'œil curieux des pratiques de plonger trop avant dans la vie privée des marchandes. Celles-ci, deux sœurs, sont remparées derrière leur comptoir et tirent du

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fond de petits cartons verts leur marchandise minutieusement empaquetée. Elles ont de cinquante à soixante ans. L*aînée, haute, carrée d*épaules, robustement charpentée , commence à grisonner, mais ses yeux bruns sont encore vifs ; elle a un nez. aux ailes mobiles et une bouche gourmande. La cadette, plus petite , brune de peau, lèvres minces et nez pointu, laisse voir, sous son bonnet de laine noire orné d'une reine-marguerite violette, deux papillotes châtain clair et cache ses yeux de furet sous des lunettes bleues. L'aînée a une grosse voix de contralto ; Tautre, une voix flûtée, enjôleuse, avec des façons doucettes de chatte qui fait patte de velours, mais qui sait montrer la griffe au besoin. Toutes deux ont la langue bien pendue et supérieurement affilée. Elles vendent principalement des bijoux bretons , croix d'argent façonnées à Tantique, cœurs vendéens, médailles de Sainte- Anne, et elles en écoulent tant qu'elles peuvent aux baigneurs et aux excursionnistes. J'ai rarement rencontré deux commères sachant mieux faire valoir leur marchandise ;

Dindenaut prisait moins ses moutons qu*elies leur ours.

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Elles s'étaient distribué les rôles et, alternativement, comme les pâtres de Téglogue antique, chacune jouait sa partie dans un boniment débité avec une volubilité et un entrain étourdissants. Leur voix était tantôt grave et tantôt chantante, suivant que le client se montrait coulant ou rétif. Elles faisaient miroiter leurs bijoux, les essuyaient du revers de la manche, les caressaient du doigt, et elles employaient pour attendrir l'acheteur un arsenal d'arguments ingénieux; les flatteries enjôleuses, les digressions sentimentales, les souvenirs patriotiques ou historiques, tout y passait.

— Prenez ce cœur, disait Taînée, c'est le vrai cœur vendéen; le modèle n'est plus dans le commerce.

— Vous n'en trouverez plus de pareils, reprenait la cadette; les fabricants nantais n'en font que pour nous.

— Vous pouvez nous croire, notre maison est une maison de confiance, bien connue dans toute la Bretagne.

— Notre maison et notre famille, joutait la plus jeune en se levant sur la pointe de ses pieds pour

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se grandir; questionnez tout Saint-Malo, et chacun vous dira qu'on peut se fler aux sœurs Pigaolet.

— Sans nous flatter, notre nom est historique, déclamait la grande en se rengorgeant, et Tun de nos grands-oncles...

Mais la cadette ne la laissait pas achever, et elle continuait précipitamment en ébauchant une révérence :

— Oui, notre grand-oncle paternel figure sur la liste des notables qui prêtèrent des millions au roi. Nous avons aussi un arrière-grand-père qui a navigué avec Jacques Cartier.

Et rainée, qui ne voulait pas rester en arrière, poursuivait pompeusement :

— Il a même découvert une île, ainsi qu*on peut lelire dans rhistoire de Saint-Malo.

— Oui, repartait avec feu la seconde en tendant vers nous son nez pointu, une des îles Malouines, et aujourd'hui encore*..

Toutes deux en cœur et triomphalement :

— Llle porte le nom de Richard-Pignolet 1 Comment résister à de pareils arguments? Elles

ont tant et si bien prêché que nous avons emporté

SÂINT-ËN06AT tH

toute une pacotille de croix et de médailles, et cette idylle marchande nous a si longtemps amusés que nous sommes arrivés à la porte de Dinan au moment où le bac de Dinard quittait le port.

Il nous a fallu monter dans une barque conduite par un vieux marin à la peau tannée et un petit mousse aux jambes nues. La mer était grosse, il ventait ferme et la barque penchait tout d*un côté. De temps en temps nous recevions un paquet de mer; mais nous causions des deux bijoutières, de. Tarrière-grand-père Pignolet, qui découvrit une ile, et nous riions de si bon cœur que nous sommes arrivés à Dinard sans trouver le temps long.

Promenade dans Vintérieur des terres. — Dès qu'on s'éloigne de la côte, ce charmant pays se couvre d'arbres et de fleurs. Le terrain boisé est coupé à chaque demi-lieue par de petites vallées 011 de modestes filets d'eau se sont creusé un lit et où les vilages éparpillent leurs maisons non loin de la mer, Saint-Alexandre, L'Étang, Saint-Lunaire, Saint-Briac,

De hauts talus encadrent des champs de blé noir

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et des landes où poussent à foison ronces et chë* vrefeuilles. Çà et là des maisons bâties en granit tournent le dos à la côte et ouvrent sur des jardinets leurs façades blanches aux fenêtres fleuries de capucines. Ces habitations, moitié fermes et moitié villas, sont pour la plupart occupées par d*anciens capitaines de la marine marchande.

Après avoir longtemps navigué dans les quatre parties du monde, ces rudes marins réalisent enfin le rêve qu'ils entrevoyaient chaque soir en roulant sur l'Atlantique ou sur les mers australes, et ils reviennent bâtir dans le village où ils sont nés une solide maisonnette, bien assise au revers d'une falaise, bien abritée des vents du large, où ils achèvent leur vie en regardant leur vieille amie , la mer.

On Taperçoit en effet à chaque instant, tantôt par réchappée d'un ravin en entonnoir où elle bleuit tout à coup entre deux pentes hérissées d'ajoncs ; tantôt à l'embouchure d'un ruisseau, dont le cours bordé de grêles tamarix va se perdre dans des sables blondissants au bout desquels écument les vagues.

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Saint-Lunaire et Saint-Briac, séparés à peine par une lieue et situés chacun au long d'un étroit es* tùair^où la marée remonte assez loin, nourrissent tous deux Tambition de jouir de la même fortune que Dinard et de devenir des stations à la mode. Â Saint-Lunaire, on a même déjà bâti un casino, dont le chalet encore désert se dresse au sommet d'une grève mélancolique.

Naturellement les deux localités se regardent d*un œil jaloux. Saint-Lunaire est plus intime et plus agreste, mais Saint-Briac, avec ses grèves escarpées, sa tour d'église Renaissance à trois étages de balustrades, a plus de prétention à Toriginalité. De fait, c'est un curieux village, renfermant une population dont le type ne ressemble guère à celui des autres bourgades du littoral. On dirait qu'un clan de bohémiens s'y est établi jadis et y a fait souche. Les femmes surtout, élancées, brunes, avec des yeux d'un bleu sombre, à la fois caressants et farouches, ont quelque chose de la beauté sauvage des races nomades. Elles en ont aussi la nonchalance et la toilette négligée. De grandes filles de seize ans traversaient la place ; leurs che*

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veux noirs et frisés moutonnaient en désordre sur leurs épaules, leurs robes mal agrafées laissaient voir des dessous d'une propreté douteuse. Deux auberges aux fenêtres larges ouvertes, aux cuisines bourdonnantes de mouches, se faisaient vis-à-vis de chaque côté de la place ensoleillée, où des vol* tures aux chevaux ornés de grelots attendaient les groupes d'excursionnistes épars autour de tables dressées en plein air. On se serait cru dans un coin des Pyrénées ou de la Suisse italienne.

Dne montée et une descente de colline, et brusquement l'aspect change.

Saint-Lunaire, verdoyant et fleuri, étage au re* vers d'un vallon ses maisons aux toitures de chaume. De plantureuses touffes de sauge rose grimpent jusqu'aux fenêtres. Des nichées d'enfants blonds grouillent sur le pas des portes. Des bruits de batteuses donnent au village un caractère complètement rustique. L'église, d'une architecture plus modeste que celle de Saint-Briac, a la mine plus hospitalière et plus attirante. Le clocher, bas, est coiffé d'un toit pyramidal en auvent, couvert de tuiles moussues. A l'intérieur, le patron de l'en-

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droit, saint Lunaire, est sculpté en ronde bosse sur une tombe de granit vert, où il dort avec sa crosse et ses ornements épiscopaux. Â la voûte du transept se balance, en guise de lampe, un navire minuscule, offrande de quelque capitaine au long cours qui a voulu remercier le saint évêque de Tavoir ramené sain et sauf dans Tune des jolies maisonnettes bâties à mi-côte. Autour de Téglise s*étend un petit cimetière séparé de la route par un mur à hauteur d*appui. Les tombes disparaissent littéralement sous des touffes de fleurs, scabieuses, jasmins, fuchsias et rosiers. Quelques fosses d'enfant sont décorées de croix naïvement dessinées avec des coquillages glanés au bord de la mer. Près du portail, à Tombre de deux ormes bien feuillus, il y avait une large pierre récemment posée, et en m'approchant j*y ai lu :

« À la mémoire de Robert Landor esquire. »

C'était la pierre tombale qu'on avait embarquée avec nous à Dinard. Je l'ai saluée comme une vieille connaissance ; j'ai éprouvé un sentiment de frater^ ^^ nelle satisfaction en voyant que Robert Landor dor- ' mail son dernier sommeil dans ce rustique cime-

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tière, plein de frondaisons touffues et tout débordant de fleurs.

Le vent souffle du nord-ouest ; il pleut et la mer est couverte d'un rideau de vapeurs. De plus, c'est dimanche, les villas environnantes sont désertes, x

Nos commensaux anglais, leur livre de prières & la main, les hommes vêtus de noir, les dames engoncées dans des robes de soie dont Tétoffe se tient droite, viennent de monter dans l'omnibus qui doit les conduire à Yenglish church de Dinard. L'hôtel est plongé dans un profond silence^'en profite pour lire des poésies et des contes bretons qu'on vient de me prêter, les Chants populaires de la basse Bretagne et les Veillées bretonnes de M. Luzel (1).

L'auteur est un Breton breionnant de ce pays de Tréguier qui fut, à ce qu'il parait, l'Âttique de la Bretagne ; c'est un chercheur consciencieux et modeste. Connaissant à fond sa province , qu'il a peu quittée, il a collectionné avec soin et transcrit

(1) Gwerziou Breiz-izel, par F. M. Luzel. 2 vol. in-8«».; Franck. — Veillées bretonnes, par le même, i vol. in-12; Mauger, imp. Morlaiz.

fidèlement, sous la dictée des chanteurs, les gwerz que les vieilles fileuses et les mendiants ont gardes au fond de leur mémoire. Il nous les a donnés avec toutes les variantes qu*il a pu recueillir. Il a poussé le scrupule jusqu'à indiquer au bas de chaque pièce le nom et le domicile des vieilles gens qui la lui ont récitée. Bien qu*il soit poète luimême et qu'il ait composé dans son dialecte natal des poésies qui ont la saveur de la lande bretonne, il a courageusement résisté à la tentation d'introduire dans le texte des imitations et des corrections de son cru. « Cette absolue bonne foi, dit M. Ernest Renan à propos des publications de son compatriote, donne une haute valeur au travail de M. Luzel... Son livre le place à côté de M. de La Villemarqué, parmi ceux qui ont le plus contribué à sauver de la destruction un monde presque évanoui. D

Le recueil de M. Luzel est composé en effet avec une exactitude, une sincérité qu'on ne rencontre pas toujours dans les collections de chants populaires. C'est bien l'eau puisée à la source, sans mélange équivoque, sans falsifications ingénieu-

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sèment poétiques. Sous ce rapport, M. de La Villemarqué n'est pas toujours, dit-on, à Tabri de tout reproche. Son Barzaz-Breiz, publié pour la première fois en 1839, a été peut-être trop composé sous Finfluence de Técole romantique. A cette époque où la science des chants populaires était eacore en France à l'état naissant, on croyait pouvoir user de fraudes pieuses pour établir Tauthenticité historique de pièces relativement modernes, habilement vieillies et romancées au goût du jour. Depuis lors, la critique, devenue plus experte et plus sévère, a cherché noise à M. de La Villemarqué ; elle Ta accusé d'avoir plus d'une fois inséré dans le texte d'un vrai chant populaire des noms célèbres, des traits de couleur locale, des corrections de vers qui ont altéré la naïveté de la version originale en lui donnant un faux caractère historique. On a cité, entre autres, une pièce du Barmz-Breiz, intitulée le Retour, dont le héros, d'après le texte de M. de La Villemarqué, serait un jeune gentilhomme breton nommé Silvestik, enrôlé dans l'armée des Normands, et Augustin Thierry y aurait lui-même été trompé. Malheureusement,

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M. Luzel et d*autres celtistes ont cherché en vain en Bretagne la version indiquée par M. de La Vilieinarqué. Le gwerz du Hetour, tel que le chantent les paysans bretons, est tout bonnement relatif à un soldat qui s'est engagé malgré son père et qui est allé, non pas < au pays des Saxons, » mais à Metz, en Lorraine. A son retour, il rapporte à son père <K sa pipe et ses deux pistolets, » ce qui nous éloigne beaucoup de Tan 1066 et ramène Tépoque de la composition de cette chanson à peu près au xvm» siècle.

Il paraît que cette querelle de Tauthenticité des chants du Barmz^Breiz s'est fort aigrie dans ces derniers temps. Comme il arrive fréquemment en province, des considérations étrangères à la science s*y sont mêlées. Les jalousies de clocher ont fait dégénérer la discussion en un échange de personnalités blessantes, et pour l'envenimer encore op y a introduit la question religieuse* « On a publié contre moi, écrit M. Luzel, une série d'articles injurieux dans un journal de Brest, on a transporté la question sur le terrain politique et religieux; mais on n'a apporté aucune preuve, aucun témoi*

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gnage de quelque valeur, aucune bonne raison en faveur de l'authenticité du Barzaz-Breiz. »

N'étant ni un érudit ni un critique, je n'ai pas à m'occuper de cette grave discussion philologique. Je suis un peu de l'avis de Sainte-Beuve, qui a dit son mot dans cette affaire, et qui écrivait en 186S à M. Luzel :

c( M. de La Villemarqué a fait, somme toute, un recueil utile et à l'honneur de son pays ; il faut le prendre par là... Vous autres, Bretons, gardez entre vous vos querelles de ménage ; vous n'êtes pas déjà trop forts contre l'étranger. »

Le conseil est très sage. Pour moi, profane, je vois surtout dans le Barzaz-Breiz un recueil composé par un savant doublé d'un artiste, qui a enrichi notre trésor littéraire d'un livre intéressant à plus d'un titre. Il paraît que la langue du Barzaz- Breiz n'est ni le breton actuellement parlé, ni le breton d'autrefois. Sous ce rapport, M. de La Villemarqué me semble appartenir à une école analogue à celle de ces poètes provençaux dont M. Mistral est le chef, et comme importance littéraire, je serais tenté de placer son recueil breton à peu près

SÂINT-ÉN06ÀT SOI

sur le même plan que Mireille. Toutefois, je dois avouer que les chants collectionnés par M. Luzel me donnent bien plus que ceux de M. de La Villemarqué rimpression franche et saine de la poésie populaire. Aux décors historiques et aux additions poétiques du Barzaz-Breiz^ie préfère la simplicité et la sobriété touchantes du gwerz di' Isabelle le Cham, par exemple, tel que M. Luzel Ta entendu chanter à une vieille mendiante : Une jeune fille qui aime un clerc, un cloareK^ se laisse mourir parce qu'elle croit que son ami s'en est allé à Tréguier étudier pour être prêtre. A son retour, le cloarek apprend que la jeune fille est morte.

a Quand le clerc de Kre'ch-Menou entendit cela, il tomba trois fois évanoui à terre.

» La dernière fois qu'il se releva, il courut au cimetière.

» Il courut au cimetière, pour déterrer sa femme.

» Quand il l'eut déterrée et retirée du cercueil, il la posa sur ses genoux.

» Il la posa sur ses genoux et lui donna deux baisers.

^ » Elle lui sourit, et son cœur se brisa en deux.

SOS SAINT-ËNOGAT

» Voilà les deux corps sur les tréteaux funèbres, que Dieu pardonne a leurs âmes I

» Les voilà tous deux dans le même tombeau , puisqu'ils n*ont pas été dans le même lit. »

Je viens d'achever un récit des Veillées bretonnes, La pluie a cessé, le vent roule en masses floconneuses les brumes qui planaient sur la mer ; là-bas, au couchant, les nuages déchirés laissent voir entre leurs blocs d'un noir violacé des éclairoies de ciel rouge. Le cap Fréhel se détache sur ce fond empourpré et s'avance dans la mer comme un mur d'un bleu sombre, terminé brusquement par une arête en biseau. C^est ainsi que, du haut des plateaux de mon pays barrois, on aperçoit à huit lieues dans la plaine le dernier contrefort des forêts de l'Argonne.

Ce que je viens de lire me reporte vers ma province lorraine aux horizons bordés de forêts. Quand j'étais enfant, j'ai entendu conter à ma vieille bonne une histoire de revenant semblable a celle du J^Mlé de Plotmret. Il s'agit d'un Jeune garçon qui s'endort le soir dans un confessionnal,

SÂINT-ÉNOGAT 303

se réveille à minuit et voit des cierges allumés autour du maitre-autel ; un prêtre sort de la sacristie» vêtu des ornements sacerdotaux, et demande à Tenfant s'il sait servir la messe. Sur sa réponse affirmative, la messe commence, le prêtre consacre rhostie ; mais au moment où il se retourne pour donner la communion à son assistant, celui-ci 3*aperQoit avec effroi que Tofflciant a les mains décharnées d*un squelette et que sa tête aux orbites sans yeux est une tête de mort. « Rassure-toi, lui dit le prêtre, tu m'as rendu un grand service; voilà cent ans que je viens ici chaque soir pour célébrer la messe sans pouvoir trouver personne pour me la servir. Maintenant je vais rentrer en grâce près de Dieu, et nous nous reverrons un jour au paradis. »

Cette histoire m'avait fait une vive impression dans mon enfance, puis les années en avaient effacé le souvenir, et voici que je la retrouve ce soir au fond de la Bretagne.

Toutes ces traditions populaires ont germé eh même temps sur le sol de nos provinces; le gwerz du Seigneur Nann est le frère de notre chanson

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du Xoi Renaud; les détails et la couleur ont changé seulement sous Tinfluence des climats et des terroirs. Nos contes et nos chants lorrains sont empreints d'un réalisme plus dur et un peu vulgaire; on y trouve moins le sentiment religieux el résigné, la poésie délicate et mystique qui distingue ceux de ce pays-ci. L'idéal et le rêve y entrent à de moindres doses; mais le fond est pareil, et tous tant que nous sommes , nous avon^ été bercés par les mêmes berceuses , amusés avec les mêmes contes de fées ou de revenants. C'est ainsi que le bleu promontoire du cap Fréhel ressemble de loin à l'extrême pointe bleuissante de mon Ârgonne et me donne ce soir l'illusion du temps où, tout enfant, dans la pénombre de la cui« sine éclairée seulement par le brasier, j'écoulais, avec la chair de poule sur tout le- corps, l'histoire de la paysanne qui voit à la brune les âmes du purgatoire trembloter comme de petites flammes dans l'eau sombre du routoir plein de chanvre...

Excursion à Dinan, — On m'a conseillé d'y aller par la route de terre et d'en revenir par la

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Rance; j'ai suivi ce conseil d'autant plus docilement que le temps s'est tout à fait gâté.

Il vient de tomber un grain, et je me suis réfugie dans l'intérieur de la voiture de Dinan. Je m'y suis trouvé en compagnie d'un colossal Anglais , qui ne sait que faire de ses jambes, et de deux sœurs de Saint-Vincent, portant sur leurs genoux le gros sac noir qui contient tout leur bagage. L'averse fouettait violemment les vitres. Au moment où , la patache étant bâchée, on s'apprêtait à partir, une voyageuse en retard a ouvert précipitamment la portière, a fexméson en -tout-cas ruisselant et s'est jetée dans le coin qui faisait face au mien. J'ai d'abord été aveuglé par le tourbillonnement des jupes humides et par une pluie de gouttelettes que la dame secouait derrière elle ; puis le conducteur à appliqué un coup de fouet aux deux chevaux, et la voiture s'est mise à rouler.

Tandis que chacun se taisait, j'ai pu examiner ma voisine. Une Parisienne à coup sûr ; cela se voyait à l'élégante harmonie de sa toilette, aux mains finement gantées et au choix de la coiffure, composée d'une simple toque noire autour de la-

306 SAINT^ÉNOGAT

quelle s'enroulait un voile de crêpe lisse; jeune encore, mais entrant dans cette saison dorée qu| est le plein été des Parisiennes et qui va de trente a quarante ans ; veuve probablement , car sa toilette est un parti pris de noir, avec un col plat et une cravate de dentelle; jolie et distinguée; un léger embonpoint, ou plutôt la rondeur pulpeuse et appétissante d'un beau fruit qui est juste à point et bien en chair ; un teint clair, une peau fine où le sang afflue et qui rougit à la moindre émotion; deux grands yeux cernés, très ouverts, à Texpres* sion à la fois triste et étonnée, dont les prunelles ont la transparence et la couleur de la mer; le front haut, bordé par deux bandeaux de cheveui;: châtains qu'on a essayé de plaquer sur les tempes, mais dont la crêpelure résiste et se rebelle ; le nez long aux lignes bien arrêtées indiquant une volonté très ferme ; la bouche aux lèvres rouges se retroussant parfois d*un seul côté avec une singulière expression de malice ; en somme, une physionomie très mobile, spirituelle et originale. Rien d'une demi-mondaine, pas le moindre maquillage, ni le moindre frison ; beaucoup de naturel et une tenue

SâINT-ÉNOGâT 307

correcte, arrêtant de prime abord les soupçons peu charitables que fait naître chez nous autres hommes une jolie femme qui voyage seule. Elle s'est aperçue deTexamen auquel je me livrais ; ses lèvres ont ébauché cette moue en retroussis dont j'ai parlé tout à Theure, puis elle a tiré de son petit sac de voyage un roman anglais et s'est mise à lire.

La voiture continuait à rouler au milieu d'un pays coupé d'arbres et semé de métairies. Je ne suis pas très causeur de ma nature, et l'attitude de ma voisine ne m'encourageait pas à engager la conversation. La pluie avait cessé, je me suis penché à la fenêtre et j'ai regardé le paysage.

De temps en temps mes yeux se tournaient hypocritement vers mon vis-à-vis, et deux ou trois fois je me suis aperçu que , par-dessus son livre, elle m*étudiait de son côté à la dérobée.

Au moment où nous approchions de Dinan, le pays s'est accidenté et a offert aux regards des sites d'une sauvagerie charmante : des ressauts de terrains dévalant tout à coup dans des vallées pvo* fondes par des pentes rapides et boisées, et au

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fond des prairies sinueuses, d*un vert intense. Ma voisine s'est accoudée à la portière , en poussant un oh ! d'admiration, mais elle s*est gardée de me communiquer ses impressions, et nous sommes arrivés dans les rues caillouteuses de Dinan sans avoir échangé une parole.

La voiture s'est arrêtée près d'une place plantée de tilleuls, dont la statue de Du Guesclin, en costume de troubadour, fait le principal ornement. J'ai pris ma valise, et je me suis éloigné, non sans regarder une dernière fois la jolie voyageuse. Elle s'en est aperçue, et, désirant' sans doute échapper à ma curiosité indiscrète, elle a hâté le pas, puis elle a disparu au tournant d'une rue. J'ai flâné pendant quelques minutes et me suis mis en quête d'un hôtel. On m'a indiqué l'hôtel de Bretagne. Au moment où j'entrais dans le vestibule, je me suis trouvé face à face avec ma compagne de voyage. Nous étions immobiles tous les deux sur le seuil du bureau désert, tenant chacun notre valise à la main et ayant l'air aussi embarrassés l'un que l'autre. La dame a souri, j'ai salué, et une servante qui nous avait vus a été appeler la maîtresse de ThôteL

^- Madame et monsieur veulent une chambre?

s*est écriée Thôtesse en nous accueillant d*un sourire banal. Catherine, montez les valises !

En même temps, elle donnait des instructions à la bonne sur le choix des chambres. Comme j'étais plus pressé de visiter Dinan que de savoir à quel étage on me casait, j'ai salué de nouveau et je suis sorti.

Après Luxembourg, Dinan est certainement la petite ville la plus délicieusement située et la plus curieuse que j'aie rencontrée. Je doute qu'elle plaise beaucoup aux gens qui prisent surtout la propreté flamande et la rectitude des lignes ; mais pour les poètes et les paysagistes, c'est une bonne fortune qu'une ville pareille. Les rues sont noires et tor* tueuses, les maisons mélancoliques et peu confortables; mais que de coins intimeset curieux, quelle situation originale !

Le promontoire de granit sur lequel Dinan est bâti s'avance au-dessus de la vallée de la Rance comme un balcon surplombant sur un abime de verdure. A chaque instant, l'œil est amusé par une surprise : tourelles en cul-de-lampe soudées à

StO SA1NT-ÉN06AT

l'angle d'une maison, arceaux dentelés d'un couvent ou d'une église, vieilles portes de pierre découpant sur la perspective d'une rue le cintre de; leur baie massive, sveltes flèches élançant leurs aiguilles jumelles du milieu d'un groupe d'arbres. Çà et là, par des huis entre-bàillés, on entrevoit de sombres intérieurs du xvi® siècle, ou un commencement de cloître en ogive dont la solitude somnolente vous fait rêver, et deux pas plus loin on tombe sur une balle noire, humide, où des poissons et des légumes sont étalés en désordre, près d'une, fontaine verdie d'où l'eau s'égoutte avec un bruit mélancolique. J'ai visité les deux églises, le château fort et la tour de la reine Anne, puis je suis descendu vers la Rance par l'étrange rue de Jerzual. Cette rue, ou plutôt ce ravin, qui va de la ville à la rivière, vaut seul le voyage. Le faubourg de Jerzual est resté ce qu'il devait être au xv® siècle : un long couloir bordé d'antique maisons ventrues et lézardées, dont les étages supérieurs s'avancent l'un vers l'autre, projetant en plein midi une ombre crépusculaire sur la chaussée que coupe par le milieu une rigole destinée à recevoir les eaux

SàINT-ÉNOGàT 311

pluviales. A mi-chemin, un gros bastion, dernier débris des remparts de Dinan, barre la rue et encadre dans Touverture de sa baie ogivale une bizarre perspective de façades bossuées et croulantes, qui paraissent avoir peine à se tenir debout ; cela ressemble de loin à une dégringolade de masures

r titubantes et prises d'ivresse. Au fond de rez-dechaussée en contre-bas, obscurs comme des caves, des enfants grouillent demi-nus, des marins vident des pichets de cidre autour des tables boiteuses, de vieilles femmes marmonnent accroupies dans des attitudes somnolentes. Parfois, de la lucarne

. d'un grenier sort tout à coup un bouquet de géraniums pojQceau ou une touffe d*œillets cramoisis,

r et cette note rouge au milieu de cette noirceur et

r de cette vétusté éclate avec une intensité étonnante. Au bjas du ravin, la rue tourne autour d'une tannerie et s'ouvre si brusquement sur le quai de la Rance, qu'on recule tout ébloui.

Le quai aux façades blanches est ruisselant de soleil; la Rance, lumineuse, est couverte de barques et de bateaux de plaisance ; la haute colline d'en face étale sur ses flancs des parcs ombreux et des

SIS SÂINT-ÉNOGAT

maisons de campagne ; reliant les deux versants escarpés, le viaduc de Dinan mire dans Teau brune ses sveltes et puissantes arches de granit.

Encore aveuglé au sortir du ténébreux ravin de Jerzual, je ne vois d'abord les choses qu'en masse ; piiis, mes yeux s*habituant peu à peu à la pleine lumière, je reconnais à deux pas de moi la jolie voyageuse du courrier de Dinan. Nos regards se croisent, et nous ne pouvons nous empêcher de rire.

— C'était écrit 1 dit-elle gaiement.

— Permettez-moi, madame, de m'en féliciter.

— Quel beau pays 1 continue-t-elle sans avoir l'air de prêter attention au compliment.

«» Monsieur et madame désirent-ils faire une promenade sur la Rance ? demande un marin à la face réjouie, qui rôde autour de nous.

— Très volontiers^ si madame y consent, dis-je en consultant des yeux ma voisine.

L'offre est séduisante, la barque est là toute parée et se balançant dans les remous de la rivière. La dame relève vers nous son regard franc et ouvert. Mon air sérieux et la mine joviale du loueur de

barques la rassurent sans doute, car, après un mo^ ment d'hésitation^ elle fait un petit geste qui peut se traduire par : Ma foi, tant pis I après tout, en voyage, il y a des libertés honnêtes qu'on peut prendre.

— Eh bien, soit ! murmure-t-elle en souriant. Je l'ai aidée à passer dans le bateau, tandis que

le marin détachait la corde, et j'ai dit à ce dernier de nous conduire jusqu'à Lehon.

Le bateau remontant la Rance a filé sous les hautes arches du viaduc. L'inconnue s'était d'abord assise sur le banc du milieu, et moi en face d'elle au gouvernail ; mais j'ai toujours été d'une maladresse insigne et je virais à droite quand il fallait tourner à gauche, de sorte que le bateau allait tout de travers.

— Vous n'y entendez rien ! s'est-elle écriée vivement.

Et, échangeant sa place contre la mienne, elle s'est emparée du gouvernail.

A partir de ce moment, tout a marché à souhait.

Le bateau glissait sans secousse sur Teau brune, entre deux, talus ombragés de grands peupliers.

314 SÀINT-ËNOGAT

L*heure était charmante. Le soleil déjà bas dardait ses flèches obliques à travers le châtaigneraie qui couvre la colline de droite. La Rance, très encaissée, fait en cet endroit des coudes très brusques ; à chaque instant son cours semblait barré par les rochers verdoyants de Tune ou de l'autre rive, et à chaque coude c'étaient de nouvelles surprises : murailles de granit à pic, magnifiques châtaigneraies étendant leurs branches centenaires au-dessus de Teau assombrie, villas accrochées comme des nids au-dessus des futaies.

Notre entretien se bornait a un échange d'exclamations admiratives. Nous étions tout occupés à savourer silencieusement la fraîcheur de ces fouillées d'un vert presque noir. Ma voisine s'était dégantée et trempait ses mains dans le courant avec une joie enfantine.

A Lehon, nous avons mis pied à terre pour visiter les ruines du prieuré, sous la conduite d'une vieille sexagénaire, qui bavardait dans un patois à peine intelligible. L'église de l'abbaye déchiquetait sur le ciel les arcatures de son portail lézardé et la voûte effondrée de sa net Des sureaux géants et

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des fuchsias avaient poussé dru sur le sol où, au dire de la vieille, reposaient les ossements des Beaumanoir. L'inconnue s*est agenouillée parmi rherbe et s'est cueilli un bouquet de fleurs sauvages, puis, après avoir remercié la bonne femme, nous avons été retrouver notre bateau.

Le retour a été encore plus charmant que l'aller. Nous étions mollement baignés de silence et de fraîcheur. Notre solitude n'était troublée que par le passage de quelques paysannes à demi entrevues entre les verdures du chemin de halage. Le bateau filait parmi des nénufars étalant à fleur d'eau leurs feuilles rondes et leurs blanches roses épanouies.

— Ah ! s'est écriée joyeusement ma voisine en se penchant pour arracher une longue tige fleurie, voici les nénufars, Je savais bien qu'il devait y ea avoir dans cet endroit de la Rance !

— Pourquoi ? Êtes-vous déjà venue ici ?

— Non, mais je connaissais le site pour en avoir vu la description dans un roman de miss Rhoda Broughton. Avez-vous lu Crood bye^ sweetheart?

J'ai répondu négativement et j'ai fi\jouté :

-^ Vous aimez les romans anglais, madame?

3i6r SÂINT-ÉN06AT

— J'aime ceux de miss Broughton ; je les trouve bien plus vivants et plus vrais que ceux de Ouida, bien plus passionnés et moins prêcheurs que ceux de Geoi^e Eliot. Quand je lis un roman, je veux que l'auteur me charme ou m'émeuve, et non pas qu'il cherche à me prouver quelque chose. Je veux que son livre soit un morceau de nature coupé dans le vif.

— Vous êtes naturaliste ?

— Moi ? Je ne suis rien... qu'une ignorante. Quant aux romanciers naturalistes^ ils ont un parti pris de grossièreté qui me gâte toutes leurs qualités.

— Cependant ce sont des observateurs très at* tentifs, des analystes très minutieux.

— Analystes tant que vous voudrez, mais leur analyse s'arrête à l'écorce des choses et ne pénètre jamais jusqu'au cœur.

— Soit, mais ils décrivent ce qu'ils voient, et ils ont un remarquable talent de coloristes.

— Ils en abusent ; je les trouve curieux, étranges, mais ils ne me passionnent pas. Je les lis à petites doses, et je n'ai jamais envie de les relire.

— Vous préférez relire Manon Lescaut ?

SAINT-ÉNOGAT 317

— Oui certes, ou môme le roman de miss Broughton dont je vous parlais. Lisez Qood iye^ sweeth€art{\), vous y trouverez une peinture de Dinan qui vaut toutes les descriptions de vos naturalistes. Les héroïnes de miss Broughton, encore qu'elles se ressemhlent un peu toutes, sont des êtres bien vivants, ayant non seulement de la chair et du sang, mais aussi de Tesprit et du cœur..., en un mot, de vraies femmes, a-t-elle ajouté en riant, ni anges ni bétes, mais tenant des deux.

— En effet, aî-je repris, les gens de Técole naturaliste sont très forts et très savants, mais ils man* quent d'une qualité essentielle, le naturel. C'est là que le bât les blesse.

— À mon avis, ils laissent a désirer encore par un autre point : il leur manque ce je ne sais quoi qui est pour un livre ce que le levain est pour la pâte. Appelez cette chose mystérieuse du nom que vous voudrez, âme, idéal, souffle poétique; sans elle, les œuvres les plus habilement faites sont lourdes, compactes et de digestion difficile.

(t) Une traduction de ce roman sous le titre [ Adieu le» amoureux! a ctc publiée récemment en France.

318 SAINT-ÉNOGAT

Tout en causant, nous étions revenus à notre point de départ.

Le soleil couchant prenait. le quai en écharpe et noyait la vallée dans une rougeur lumineuse. Il y avait des traînées d'or sur la Rance, d'éclatants reflets roses sur les façades blanches et sur les vitres. Dans cette atmosphère empourprée, les marchandises empilées sur le port, les treuils, les voiles et les mâts des barques, les silhouettes des passants se détachaient avec un relief puissante On se serait cru en face d'un tableau de Claude Lorrain.

Nous sommes remontés à Dinan par les rampes boisées qui conduisent à la place de la Duchesse-» Anne. A mesure que nous nous élevions, nous embrassions dans son ensemble une plus large portioa de la vallée : — le viaduc allongeant sur Teau Tombre démesurée des arches, les anciens remparts, les collines feuillues, la Rance sinueuse, — et nous admirions ce délicieux coin de terre où les tons gris du granit, la couleur brune de Teau, le vert foncé des arbres se fondent si merveilleusement. Nous ne pouvions nous arracher à cette contemplation. Il

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faisait déjà nuit et le dîner était commencé quand nous sommes entrés dans la salle à manger de rhôtel.

A table, nous avons été séparés par toute une rangée de commis voyageurs ; mais après dîner, nous nous sommes retrouvés dans le bureau de rhôtel. Nous étions fatigués et nous avions bâte de regagner nos chambres.

— Catherine, a crié l'hôtesse, conduisez monr sieur et madame au 19 et au 20 1

Catherine a pris deux bougies, et nous l'avons docilement suivie à travers les escaliers et les cour loirs. Elle s'est arrêtée à l'extrémité d'un corridor, a ouvert une chambre communiquant avec une pièce voisine, dont on. apercevait la porte entrebâillée dans la pénombre, puis, posant les deux bougies sur une table :

— Voici la chambre de madame , a-t-elle dit.

Celle de monsieur est à côté.

Et elle a montré la petite porte de communication.

— Comment ! s'est écriée mon inconnue courroucée, vous nous avez logés dans le même appartement ?

S20 SAINT-ËNOGAT

— Monsieur et madame ne sont donc pas ensemble? a répliqué la servante en ouvrant de grands yeux. Dame, on Ta cru en bas en vous voyant arriver tous les deux en même temps.

— Donnez une autre chambre à monsieur. '

— Impossible, madame, tout est plein ; il n'y a plus que ces deux pièces de libres. Du reste, a-t-elle ajouté avec un Imperceptible sourire, monsieur sera très bien dans la chambre voisine, et la porte peut se fermer au verrou du côté de madame.

Là-dessus, pour couper court à toute hésitation, elle s'est esquivée et nous a laissés en tète-à-tète.

Je n*ai pu m'empêcher de rire, tandis que la dame fronçait le sourcil.

— A-t-on jamais vu! murmurait-elle en tambourinant sur le marbre de la cheminée; c'est ridicule 1

— Madame, ai-je protesté un peu confus, je suis désolé de ce malentendu; mais rassurez-vous, je vais me retirer dans ma chambre, et j'en jure par les cendres des Beaumanoir qui dorment à l'abbaye de Lehon, je m'y tiendrai coi et n'y ferai pas plus de bruit qu'eux.

IÏAINT.ÉN06AT 821

Elle a haussé les épaules ; j'ai pris humblement mon bougeoir et j*ai gagné la pièce contiguë. A peine avais-je fermé la porte que, cric ! crac ! j'ai entendu la dame qui poussait les verrous d'une main nerveuse.

— Elle ne se fie pas trop à ma parole , ai-je pensé en ouvrant ma valise et en inspectant mon lit. Allons, ce que j'ai do mieux à faire, c'est de me coucher et de dormir.

Tout en me tenant ce discours, je me sentais éveillé comme une nichée de souris. Je songeais à notre tête-à-tête de la Rance, je revoyais ce joli bras blanc de l'inconnue plongeant dans la rivière, et j'avais beau penser aux nénufars ouvrant à fleur d'eau leurs roses assoupies, cela ne parvenait pas à me calmer. J'entendais la voyageuse aller et venir dans la pièce voisine, ouvrir une fenêtre, remuer un fauteuil. Mes oreilles devenues très fines percevaient des froissements d'étoffe, la chute des épingles à cheveux sur le marbre de la cheminée. J'éprouvais des sensations analogues à celles de Jean-Jacques, passant pour la première fois la nuit sous le toit de M™° de Warens.

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Décidément, non, il n*y avait pas moyen de dormir avec ce fourmillement des nerfs et cette galopade de mon imagination battant la campagne. J*ai allumé un cigare, et j*ai ouvert la fenêtre qui donnait sur la place déjà enténébrée. Les vitres du café de rhôtel jetaient seules des taches lumineuses sur le trottoir obscur. Un détachement de chasseurs est passé sonnant la retraite ; j'ai entendu la cadence des pas lourds s'éloigner dans la rue voisine et les clairons résonner plus faiblement du côté des remparts ; puis la place est redevenue déserte^ et silencieuse. Il n'y avait plus de vivant ijue le ciel, où palpitaient des milliers d'étoiles. Un léger frôlement d'étoffe m'a fait détourner la tête, et je me suis aperçu que ma voisine était aussi à sa fenêtre. Je distinguais dans l'ombre sa figure encapuchonnée dans un capulet blanc sous lequel ses grands yeux brillaient.

— Bonsoir, madame! ai-je mm^muré timidepient.

— Bonsoir, monsieur, a-t-elle répondu d'une voix radoucie.

— L'odeur du cigare ne vous gêne pas?

— Non, je la supporte..., à distance.

Il y avait dans Tintonation de sa voix une intention malicieuse ; sa bonne humeur lui était revenue depuis que les verrous avaient été tirés.

— La nuit est si belle que je ne sens plus ni fatigue ni envie de dormir, a-t-elle repris.

— Ni moi, je vous assure 1 Je pensais à la Ranee, où on était si bien.

— Oui, cette promenade a été charmante. J'ai le cœur gros en songeant que demain je serai loin de ce délicieux pays.

— Vous quittez Dinan?

— Oui.

— Mais vous resterez en Bretagne?

Elle n'a rien répondu à cette demande indiscrète, et j'aurais dû imiter sa réserve ; mais j'étais parti ; le souvenir de notre promenade, le silence, de la place, cette belle nuit pleine d'étoiles, ces beaux yeux qui luisaient sous le capulet, ti/Ut cela me montait la tête et me rendait ridiculement sentimental.

— Dites-le-moi I ai-je repris d'un ton suppliant. Elle m'a regardé d'un air étonné :

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— Et pourquoi, 8*il vous plait?

— Parce que, ai-je continué sur le même ton ly^ rique, j*espère que nous nous rencontrerons encore, quelque part, là où il y aura de claires eaux et de beaux arbres, et que nous y recommencerons cette promenade qui me laisse un si doux souvenir.

— Non, a-t-elle répliqué en secouant la tête ; il y a un proverbe qui est très vrai : « On ne rêve pas deux fois le même rêve. » Nous avons passé un bon après-midi ; tenons-nous-en là. Les meilleures joies de ce monde sont celles qu'on ne fait qu'efDeurer du bout des lèvres ; il faut les goûter comme un vin capiteux et ne jamais vider le verre jusqu'au fond.

— Je boirais pourtant encore volontiers quelques gorgées de ce vin-là I

— Vous auriez torti a-t-elle répondu d'une voix grave.

Il y avait dans le son de sa voix quelque chose de si sérieux, de si profondément triste et désillusionné, que j'ai senti que je venais de réveiller en elle une mystérieuse douleur. Il m'eût semblé cruel de continuer à fliHer au risque de poser le doigt sur une blessure mal fermée, et j'étais déjà résolu

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à en rester là, quand elle a clos la conversation en murmurant :

— Adieu, monsieur» et bon voyage I -- Bonsoir, madame I me suis-je écrié.

Mais elle avait déjà fermé sa fenêtre.

J'en ai fait autant, et je me suis couché. Le sommeil est venu tard et difficilement. Quand je me suis éveillé, le soleil inondait la chambre. Un profond silence régnait encore dans la pièce voisine. Je me suis habillé en hâte et sans bruit. Au moment où j'achevais ma toilette, j'ai enfin entendu marcher de l'autre côté de la cloison. On a tiré les verrous et on a frappé discrètement.

— Entrez I ai-je dit, non sans un singulier battement de cœur.

Désenchantement 1 C'était la servante de l'hôtel ; elle souriait d'un air sournois et tenait à la main un petit paquet enveloppé dans un journal.

— Cette dame est déjà levée? ai-je demandé en rougissant.

— Elle est partie, monsieur, partie il y a une heure par la voiture de Canines, et en partant elle m'a remis ce livre pour monsieur.

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J'ai déployé lejournal et j'ai ouvert le livre ; c'était le roman de miss Broughton : Crood bye^ sweethearti

Je suis redescendu par la rue de Jerzual pour prendre le bateau de Saint-Malo. Arrivé sur le quai, j'ai étouffé un soupir en songeant à la promenade de la veille. Le loueur de barques était justement là. Il m'a reconnu et m'a salué d'un large sourire, tandis que ses yeux étonnés cherchaient à côté de moi la jolie dame en noir.

A onze heures, le bateau est parti, encombré d'Anglaises, de séminaristes et de paysannes. J'étais monté sur la plate-forme, je regardais le paysage et je songeais mélancoliquement h mon inconnue.

Pendant que le bateau descendait la Rance, je la remontais en pensée, je revoyais les châtaigneraies, les ruines fleuries de Lehon et surtout les grands yeux étonnés et brillants de la dame en noir. La légère trépidation de la machine, le clapotement des roues me berçaient doucement et me plongeaient dans une demi-somnolence à travers laquelle les sites des deux rives passaient comme

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les images d'un rêve. Le capitaine, accoudé à la balustrade de la plate-forme, jetait de brefs commandements, que répétait après lui la voix glapissante d'un petit mousse accroché à une échelle. J^entendais murmurer autour de moi de jolis noms de villages et de châteaux, Lande ioulou^ la Forestrie, la Souailiéy Sainl-Suliac... La Ranee tantôt se tordait dans un couloir de granit, tantôt s'élargissait comme un lac. De temps en temps une ondée tombait, le pont se couvrait de parapluies, le paysage disparaissait dans la brume; puis, le grain passé, le ciel redevenu bleu, tout s'ensoleillait de nouveau. Et toujours, à travers l'averse ou dans le flamboiement du soleil, je revoyais la figure originale et charmante de mon inconnue. C'est ainsi que j'ai gagné Saint-Malo, puis Dinard.

Quand je suis rentré à Saint-Énogat, le crépuscule tombait, la cloche du dîner venait de sonner. J'ai retrouvé la table d'hôte telle que je l'avais laissée. La Ruminante attendait les plats avec le même sourire silencieux et les mêmes airs penchés. L'A fable étudiait le menu avec deux de ses « chers enfants » penchés à sa droite et à sa

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gauche. On a parlé de Dinan, et moi, encore pleiD de mon sujet, j*ai demandé aux Anglais s*ils connaissaient le roman de miss Broughton, où la petite ville est si fidèlement peinte. InnocerU Tavait lu, ainsi que Dorothèey et celle-ci a déclaré que le roman était « très pittoresque. » C*est son mot favori. Elle rapplique à tout; qu'il s'agisse d'une église, d'un paysage ou d'un livre : « Pittoresque I

très pittoresque 1 » Et elle dit cela avec, une voix de

gorge, un accent saccadé et une mine sérieuse, qui sont d'un effet très comique.

Des romans de miss Broughton, la conversation a glissé par une pente toute naturelle sur les romanciers et les poètes de l'Angleterre. On a parlé de Keats, de Byron et des latistes. Il faut rendre cette justice aux Anglais, qu'ils connaissent leur littérature nationale bien mieux que nous ne connaissons la nôtre. Dans une table d'hôte française où seraient rassemblés des voyageurs pris au hasard, quelqu'un qui mettrait l'entretien sur André Chénier, Alfred de Vigny ou Brizeux risquerait neuf fois sur dix de tomber sur des gens auxquels il aurait l'air de parler hébreu. Les Anglais, au con-

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traire, ont la tous leurs poètes, même ceux de deuxième ou de troisième ordre. Gomme je racon-* tais que Soà-Soy et ChUde-Harold avaient fait la joie de ma dernière année de collège, Innocent a dit avec un sourire légèrement dédaigneux :

— Chez nous, on ne les lit plus guère, même au collège. On aime encore Tennyson ; mais nos poètes favoris, à nous autres, ce sont Shelley, Broyrning et Swinburne.

J'avoue que j'ai étonné de Taplomb avec lequel il m'affirmait cela. Qu'on goûte Tennyson, cela me parait tout naturel ; l'auteur i' Maine et ^Bnoch Arden, bien qu'il soit légèrement précieux, a des côtés tendres qui doivent toucher déjeunes imaginations ; mais Browning et surtout Swinburne, cela me confondait.

— J'avais toujours entendu dire, ai-je répliqué, que vous autres Anglais, vous vous voiliez la face en parlant de Swinburne, qui est un imitateur de notre Baudelaire ; il a le même genre de talent subtil, laborieux et malsain que l'auteur des Meurs du mal; comme lui, il a extrait une poésie maladive des éléments les moins purs, et il a analysé

sa.

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minutieusement les instincts mauvais, les curiosités perverses d'une époque de décadence.

— Il est vrai, a insinué V Affable^ que M. Swinburne est un peu cynique.

La jRuminante, suivant son habitude, ne soufflait mot ; mais à ses sourires sardoniques, a ses regards coulés obliquement, à ses froncements de sourcils, on devinait que notre conversation l'intéressait et qu'elle n'en perdait pas une parole.

— Je comprends, ai-je continué en m'échauffant, je comprends Tattraction qu'exerce Shelley ; c'est un lyrique qui a des audaces de Titan, et sa hardiesse exaltée doit entraîner des esprits enthousiastes et juvéniles; mais Swinburne est le virtuose du pessimisme ; il exécute flegmatiquement des variations très savantes sur des thèmes horribles ou répugnants. C'est un poète qu'on peut goûter quand on est blasé, désillusionné, vieilli, mais non quand on est dans la pleine effervescence de la jeunesse !

J'achevais à peine, lorsque tout à coup Za Rumir nante a tressailli, et d'une voix douloureusement flûtée, les yeux levés au ciel, les lèvres imprégnées

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de regrets amers, elle a murmuré avec un fort accent britannique :

— Aujourd'hui, monsieur, il n'y a plotis de jeunes gens I

C'était si inattendu, que pendant quelques secondes chacun est resté bouche bée, et un solennel silence a plané sur la salle à manger. Puis Dorothée s'est tournée brusquement vers l'cpagneul noir et Ta interpellé : TcMrlessl d'un ton qui signifiait : Hein! qu'en dis -tu î

Pendant ce temps, la vieille dame, ayant reposé sa tête sur son épaule, avait repris sa moue ruminante ; elle levait des yeux blancs vers le plafond, et son douloureux hochement de tête, accompagné d'un sourire désillusionné, semblait répéter :

— Non, il n'y a ploî^ de jeunes gens !

Le jour du départ est arrivé; comme dans la chanson populaire,

Le cheval blanc est à la porte.

Sellé, bridé, prêt à partir.

L'omnibus stationne devant le perron de l'hôtel et on y charge nos bagages.

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Dorothée^ sanglée dans sa ceinture de cuir, chaussée de ses bottes de sept lieues et le chapeau mousquetaire sur la tête, part avec Charles pour une course à pied jusqu'à Saint-Briac ; en passant devant la voiture, elle nous envoie en guise d'adieu son guttural ionjou!

Innocent^ le teint frais et la boutonnière empanachée, est venu nous souhaiter bon voyage.

UAffdbU lui-même a refusé une promenade avec ses enfants pour être là quand nous partirions. Il a presque les yeux mouillés ; ce serait touchant s'il n'en usait de même chaque foisr qu'un commensal quitte l'hêtel. Le départ des voyageurs est dans sa vie désœuvrée un événement, comme jadis l'arrivée de la diligence dans une petite ville. Et puis, peutêtre songe-t-il avec une certaine terreur que, plus le nombre des commensaux ira diminuant, moins le menu du diner sera copieux. Il y a quelque chose de cette préoccupation anxieuse dans le regard humide qu'il nous jette avec sa dernière poignée de main.

Du haut d'une fenêtre du premier, La Itaminante assiste au départ, mais elle reste impassible. Ses

lèvres sont closes, sa tête est posée sur son coude ; les yeux tournés vers la mer, elle semble chercher dans les nuages le pays idéal où « il y a encore des jeunes gens^ d

EUmaintenant adieu au jardin tout embaumé de résédas, à la plage tranquille et hospitalière dans son encadrement de rochers, à la mer qui étend là -bas sa nappe bleuissante I Les chevaux font tinter leurs grelots, le conducteur fait claquer son fouet, Tomnibus aux vitres frissonnantes contourne le petit cimetière, et Saint-Énogat disparaît derrière nous.

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