LES COC^SC\ITS
.A Charles Relier.
NOS soldats sur le Cours manœuvrent, nos conscrits! Les ordres durs et brefs s'entre-croisent, les cris, Les jurons, le bruit sec des armes qu'on apprête; Puis un pas cadencé qui brusquement s'arrête. Autour d'eux, des badauds naïfs ou connaisseurs, Des soldats retraités jugeant leurs successeurs. Quelques tabliers blancs, servante ou cuisinière, Et des enfants qui font l'école buissonnière. Pour regarder, muets, l'école des conscrits.
Ah! conscrits, braves gens, vous l'avez donc appris.
L'art d'enlever l'affaire au fil des baïonnettes.
Le bel art de tuer correctement. Vous n'êtes,
11 est vrai, serviteurs obscurs du long devoir,
Ni beaux, ni gracieux, ni sublimes à voir,
Vos raides mouvements semblent d'une machine,
Le sac et le fusil font ployer votre échine,
Et votre pantalon tombe à plis réguliers
Et flotte lourdement sur vos larges souliers...
2l6 TOUTE UNE AME
Enrôlés sans plaisir, ils servent sans murmure! Sous les arbres du Cours, dont la fine ramure Se dessine gaîment dans le ciel d'un bleu gris, Ils manœuvrent, pressés et graves, nos conscrits.
Ne nous en moquons pas! Que vienne la bataille,
On verra rayonner leurs yeux, grandir leur taille ;
Ils iront sans abri, sans sommeil, sans repos,
Emportant notre espoir aux plis de leurs drapeaux.
Ils sont une machine, ils seront une armée.
Us combattront, perdus dans l'ombre et la fumée,
Ils tomberont, héros inconnus et sacrés :
Puis, sur des champs par eux à jamais illustrés.
Quand le fer et le plomb passeront par rafale,
Leur sang étalera sa pourpre triomphale.
Saluons-les très bas. Ils incarnent en eux
Nos rêves les plus noirs et les plus lumineux,
Unis dans la suprême et chère idolâtrie :
Ils sont la Mort, ils sont la Gloire et la Patrie.
CHq4QJJE iMID^UrE
,ji Stanislas Giiaita.
CHAQUE minute, chaque pas Creusent un abîme où tout plonge; Notre passé n'est qu'un mensonge, Et ce qui n'est plus ne fut pas.
L'homme toujours se renouvelle :
Le progrès fatal est sa loi.
C'est donc toujours un nouveau fnoi Qui dans mon âme se révèle.
Tout coule et glisse entre nos doigts : Les pleurs, et l'or, et le sang même.
Ainsi toutes les fois qu'on aime, C'est bien pour la première fois.
On est parjure, mais sincère.
On ne ment pas, en vérité :
On change de sincérité.
Et c'est une grand misère.
Pourtant la neige qui se fond, Nul ne la traite d'infidèle ; L'hiver suivant, tombera-t-elle Moins candide du ciel profond?
Tâchons donc de prendre au passage.
Je ne sais quand, je ne sais où.
Le moment où le sage est fou.
Tandis que le fou devient sage :
Où le poète est inspiré.
Où la neige est fraîchement blanche, Où la fleur s'enir'ouvre à la branche Où le baiser dit encor vrai.
kA Henry Carmonche.
J'aurai passé, toujours épris de l'impossible : J'ai pour flèche un rayon, un nuage pour cible; Chimérique chasseur, je jeûne trop souvent. Qu*on fasse un frais bouquet de fleurs, et qu'on le mette Dans ma main, je l'oublie et je m'en vais, rêvant Un bouquet de soleils que lie une comète!
D'humbles amours se sont offertes, j'ai passé En déchirant mon cœur d'un amour insensé. Cherchant des oiseaux bleus à travers les ramées, J'ai supporté la faim et la soif, sans daigner Me baisser pour cueillir les fraises parfumées Que mon pied dans la mousse écrase et fait saigner.
La sève de mon coeur et le sang de mes veines, C'est vous qui les buvez, chères tendresses vaines! Et je ne m'en plains pas, puisque je l'ai voulu.
Car le tout est d'aimer; être aimé, que m'importe? J'ai beaucoup travaillé : j'ai fait des vers, j'ai lu, Pour rien, pour le plaisir de ma jeunesse morte.
Les champs, les champs féconds où fleurit le bonheur.
Je les aime en poète et non en moissonneur.
Athée assurément, je suis toujours avide
D'Idéal, d'Infini, de divine Beauté,
Et j'élève les bras au ciel que je sais vide,
Et j'adore en pleurant un Dieu que j'inventai.
Lc4 TE^FJ^E F\o41CHE
^ ÏSC. G.
JADIS on prenait sous la mousse, Quand une abeille nous piquait, Un peu de terre fraîche et douce, Puis, en la pétrissant du pouce, Sur la piqûre on l'appliquait.
La douleur était moins cuisante, Elle n'arrachait plus de cri; Et, grâce à la terre apaisante.
Grâce à la terre bienfaisante, Le mal était bientôt guéri.
Aujourd'hui, sous mon air austère.
Malgré mon sourire moqueur, Je suis blessé. Je veux me taire :
Mais que l'on étende la terre, La terre fraîche sur mon cœur!
COmS^fE JE T\EDXP^ LES l^OSES
^ madame Louise Schwah.
A quoi bon tant chercher le mot du grand problème. Et contre son mur sombre écraser notre esprit? On meurt, on a les yeux vitreux et le front blême, Ainsi que l'oiseau chante et que l'enfant sourit.
L'âme tremble et s'éteint, l'oiseau donne un coup d'aile; Espérons. L'agonie est un sublime effort. D'ailleurs, nous, les ingrats, qui ne vivons que d'elle. Comment donc osons-nous insulter à la mort?
La mort! Si quelque feu s'allume sous sa glace. Si le corps que la terre absorbe, froid et nu, Tombe comme une fleur d'avril, pour faire place A quelque fruit splendide éclos dans l'inconnu,
Espérons. — Si chez nous tout n'est que pourriture, Espérons plus encor! Car, néant ou ciel bleu, Tes lois, toutes tes lois sont saintes, ô nature, Et ton ordre est si bon qu'il fit rêver d'un Dieu!
Effets sacrés, j'ignore et j'adore vos causes! Je bénis sous ton joug mon humble liberté, O nature, et, dévot à ta nécessité, J'accepterai la mort comme je prends les roses.
2 26 TOUTEUNEAME
c4 ÉéMILE VE%J7<iOLLE
Dti\ des cheveux blancs, oui, mon cher, des cheveux Tout blancs! J'ai trop usé de croyances, de vœux. De passions. Voici que mes cheveux blanchissent! L'arbre, tu t'en souviens, faiblissait sous les fruits. Mais maintenant, les jours d'été se sont enfuis : C'est sous le givre, hélas! que les branches fléchissent.
Nous étions de francs compagnons.
Plus d'un écho sait nos deux noms Accouplés comme un cri de guerre.
Nos vers volaient avec l'oiseau.
Et nos talons, à notre sceau, Marquaient joyeusement la terre.
Nous aimions les cités et les troupeaux humains. Pour colorer nos vers, nous eussions dans nos mains Recueilli notre sang, pourpre vive et fumante :
A travers le ciel noir découvrant le ciel pur, Nous attachions tous deux sur l'avenir obscur Des regards caressants comme un baiser d'amante.
Fiers sceptiques de tant de foi, Nous voulions la gloire. Dis-moi, Frère, ô mon frère, où donc est-elle, L'œuvre que toujours nous rêvions.
Que nous chantions et poursuivions, L'OEuvre enfin, notre OEuvre immortelle?
Ce temps est si lointain qu'on n'y croit presque plus Les ombres du couchant font douter de l'aurore! C'était hier pourtant que je pouvais encore Secouer sur mon front mes vingt ans chevelus!
Tu ris, compagnon. Oui, j'oublie Qu'obstinément ton cœur se lie Aux restes de notre gaieté, Et d'ailleurs ma mélancolie N'est pas à plaindre, en vérité!
Mais, pourquoi sous nos pas ces routes dcflcuries? Les désirs infinis devaient-ils donc finir? Tout mon passé se fond en vagues rêveries, Et pour me reconnaître il faut me souvenir.
Je suis las. Le doute m'assiège, Hé quoi! pas même de regrets!
Et j'ai peur en voyant la neige, Car la boue, hélas, est tout près.
Et toi? Comment sers-tu notre Art et la Patrie? Que devient ta tendresse et que fait ta vertu? Conserves-tu ta haine à toute barbarie? Sais-tu pétrir encor le vers qui saigne et crie? Sais-tu traîner les cœurs après toi ! Seras-tu
Debout pour la sainte journée OiJ là-bas, de l'Est jusqu'au Nord, Quand l'alerte sera donnée, Éclatera la claironnée De la Revanche ou de la Mort?
TOUTEUNEAME 2 29
qAUX QJJqA7\E VEC^TS
^ Ta ni T)eschanel.
MON cœur souffrait. J'ai dit à mon cœur : « Réponds vite A cet amour loyal et pur où l'on t'invite. Tu saignes. Choisis donc le baiser qui guérit. Tu te meurs. Cherche donc l'asile où l'on repose : Une épouse aux yeux clairs t'appelle et te sourit Dans l'exquise tiédeur de sa chambre bien close. »
Hélas! mon cœur a répondu,
Mon cœur saignant, mon cœur perdu :
« Je veux l'aventure infinie,
J'ai soif de douloureux effort,
Soif de regret, soif de remord :
Car, si le trouble est l'agonie,
La paix pour moi serait la mort. »
J*ai dit à ma raison : « Victime que le doute Déchire avidement durant toute la route. Par p.tié, permets-moi d'avoir pitié de toi;
Laisse-moi te livrer au culte qui console
Et t'attacher, pour ton honneur, à quelque foi,
Comme une noble offrande au cou blanc d'une idole. »
Ma raison m'a dit : « C'est mon sort
D'interroger jusqu'à la mort.
L'œil au ciel, la main sur un livre,
Une étoile de Vérité
Et de Justice et de Beauté,
Qui, sitôt que je veux la suivre,
S'enfonce dans l'immensité. »
Et j'ai dit à ma vie : « Enfin te voilà prête! Accepte. Que veux-tu? Douce et calme retraite Auprès des flots, si frais au cœur comme à la chair? Vieux château d'où, joyeux, le martinet s'élance? Maison de la montagne au sein du long silence? Chambre du boulevard au tumulte si cher? »
Mais quoi ! Ma vie est si peu mienne !
Elle a dit, la bohémienne :
« Mon pays, c'est le grand chemin !
J'adore les visions neuves.
J'exige qu'au creux de la main
Tu goûtes l'eau de tous les fleuves,
Sans songer à vivre demain. »
Moi, j'obéis! Suivant toujours ma destinée,
Je marche! Ah! par les Dieux, lorsque mon âme est née,
Les quatre vents du ciel ont du souffler gaîment! Et je mourrai sans peur, sans chagrin, sans envie, En plein enthousiasme, en plein commencement, Puisque chaque matin j'entreprends une vie.
Table
TABLE
TTIEMIÈ%E T^%TIE
A mon Livre S
Le Tesfamoni <\i; Jésus-Christ 7
Pâqiu'- I i
Notre Avenu i S
Roland à Roncevaiix «9
Modèle sans portrait ai
L'Alsacienne 32
Toutes les Fleurs 2]
La Fille d'Hérodiade 24
Tout amant bien épris -2'
Novee res novique viri 27
2^6 TABLE
Nouvelle Année j i
Les deux Vieillards de Hans Holbein ]^
Comme un amour ignoré 34
Vous, toute 35
Dialogue sous bois 36
Un Paradis 38
Soucieuse 40
Tentatrice 41
Soir de Printemps 43
Fleurs de Labour 44
Spinoza 46
La Blancheur du Lit 49
Être Dieu 50
Le Lien mystérieux 5a
La divine Maladresse 57
Saint Jérôme $8
Dans le Chœur de l'Église de N.-D. de la Couture ... 60
Sévigné 62
Une Femme de Shakespeare 64
La Chair 65
La Vengeance d'une Lyre 66
Adieu wath! 67
Esther 69
Rêverie à la Mer 70
Le petit modèle au jeu de cartes 71
TABLE 2î7
Le Poids d'une Coupe vide 73
Aimerait-on l'amour? 7 S
L'éternel Duo 77
Le Vol suprême de l'Oiseau 8j
Pastel.. 8 s
Promesses d'amour 86
Des Vers 87
Inscription grecque 89
Bernardin de Saint-Pierre 90
Un beau Jouet neuf 91
Romance d'aventure 9j
Malhias Schiff 97
Chiens de relais 100
Votre délicate Beauté 101
Le Broxiillard matinal loj
L'Arbre trop fécond 10»
A Renan le Sage 105
Toute mon enfance 106
Qi^ialis arlifex? 108
Pain du Soldat 110
Le Soir charmant, tiède et voil<^ ''3
238 Table