PIERRES SACRÉES
À . L'adoration du linga ou membre générateur de l'homme est très-ancienne dans l'Inde, particulièrement parmi lesbuddhistes 3, qui ont placé en plusieurs lieux des images du linga, taillées en pierre, surmontant des piédestaux le plus souvent carrés. M. Nicholson découvrit, parmi les ruines de l'ancienne ville de Balabhipura, un linga colossal de trois pieds de diamètre, taillé en granit et poli 4. Un semblable, surmonté d'une
1 D'après les dessins, dans Beskrivelse over Mynter og Medailler i den kongl. SamL, I cl., et Ariana cuitiqua, pl. XV, n. 25. Du reste on peut voir dans YUrda les dessins des bractéates dont nous parlons, I, pl. IX; Nord, tidsskrift Oldkynd, II, pl. I; Om Guldbracteater, af Lindfors. Lund, 1846, in-4.
2 Luis de Bœcker, De la Religion du nord de la France avant le christianisme. Paris, 185-4, in-8.
5 ISonv. Journ. asiat., VII, p. 114 et suiv., 205. 4 Journ. of the R. As. Soc., XIII, p. 149-150, Nous avons donné un dessin de ce linga sur notre planche, lîg. 8.
flamme ondulante, a été retiré par M. le colonel Maekenzie des ruines de la ville d'Amaravali, au bord du fleuve Krichna.
A Islamabad dans le Kachmir, M. de Hùgel vit près d'une source sacrée un grand nombre de lingas dressés, dont plusieurs avaient quelques pieds de hauteur. Un temple sur la source même fut, dit-on, bâti a l'époque de la vie de notre Sauveur, et il fut nommé Sahasralingam ou mille lingas l. Le même auteur rapporte que l'adoration du linga est encore en vogue dans le Pendjab, où, dans quelques temples, la divinité est représentée par un gaz* toujours enflammé sortant de la terre; mais, la où ce gaz manque, la seule image de la divinité, c'est le linga \ Il observa même un linga dans un temple qui servait de mosquée aux mahométans3. Il rapporte aussi qu'on a la coutume d'élever un tertre sur le corps de chaque dévot qui meurt, et de placer le linga sur le tertre 4.
C'est une chose remarquable que de rencontrer des traces d'une semblable coutume en Norvège. Le musée de Bergen possède trois pierres de marbre blanc grisâtre en forme de linga, dont une a été enlevée d'un très-grand h aug de la ferme de Gleiu, dans l'île de Daunoe ou Donnaoe, près des côtes du Helgeland*. La pierre est, comme celle de Balabhipura, longue de trois pieds et son diamètre est de dix-neuf pouces. La pierre et le haug étaient autrefois réputés sacrés. Les deux autres pierres que nous venons de mentionner n'on^ pas été trouvées dans des haugs, mais y ont eu probablement leur place auparavant. M. Liliegren rapporte qu'en l'année 1817 on trouva dans un champ de la paroisse de Sparboe, diocèse
1 C. V. Hùgel, Kaschmir und das Reich der Sick. Stuttgard, 1840, 4 vol. in-8, I, p. 277.
2 lb., p. 90. M. Hiigel donne un dessin de ce lingam qui est rendu sur notre planche, fig. 9.
s lb., p. 237.
4 On doit toutefois remarquer que Fauteur a pu voir des lingas là où il n'y en avait pas. Les tombeaux des mahométans, par exemple, sont tous construits, comme il le dit ici, avec Une pierre verticale.
5 Nous avons donné un dessin de cette pierre, fig. 10,
de Throndhjem (Drontheim), une pierre blanchâtre de la forme dont nous venons de parler1. Il donne aussi le dessin d'une pareille pierre blanche trouvée dans le Vestmanland , en Suède 2. M. Liliegren émet l'opinion que cette pierre a été l'image d'un dieu. M. Christie parle d'une pierre semblable que la tradition dit avoir existé autrefois près de la ville de Tromsoe , dans le Finmark , et qui était un objet de vénération pour les Lapons, ce qui engagea l'évêque a la faire enlever et a la faire jeter dans le fleuve voisin. Le même auteur rapporte qu'il a vu lui-même, a la ferme de Opsanger, dans la paroisse de Qvindherred, diocèse de Bergen, au sommet d'un grand haug, une pierre droite d'un diamètre de deux pieds et d'une hauteur égale, arrondie au sommet 3.
Dans les anciennes lois de la Scandinavie, qui ont été portées dans les premiers siècles après l'introduction du christianisme, on trouve constamment la défense d'adorer des pierres \
Il faut encore ajouter ici le témoignage d'Adam de Brème, auteur du onzième siècle. En parlant des dieux adorés a Upsal, il dit : Tertius est Fricco, pacem voluptatemque largiens mortalibus, cujus etiam simulacrum iingunt ingenti priapo 5. Cette indication est d'autant plus importante, qu'elle nous apprend que le priape ou linga représentait le dieu Frey (Fricco). Un trait assez remarquable de la phallolâtrie
1 Liliegren, Nord. Fornlemningar, II, n. XCI.
2 1b., n. LXXXV1, 3. Sur cette pierre est gravée une croix au sommet.
3 Voy. le Gultehingslov de ïïakon le Bon; Christendoms Balk, chap. xxviii; la Loi ecclésiastique d'island de Van 1122, chap. xvi; Uplandslagen, Kirkebalk, fol. 1, etc.
4 Urda, II, p. 359.
5 N'ayant pas l'ouvrage d'Adam de Brème à ma disposition, je le cite d'après M. Grimm. (Deutsche Mythologie, 2te Ausg., p. 195.) La tirade citée se trouve dans l'ouvrage De Sitiu Danix, p. 223. Dans son ouvrage, p. 1209 M. Gritnm fait aussi mention de simulacres de Priape trouvés dans les Pays, Bas. Frey et Priape paraissent au reste avoir une étymologie commune du sanscrit, prî, aimer, une signification qui conduit facilement a celle de ferli lité, dont Frey était le protecteur aux yeux des Scandinaves.
est mentionné dans le Vatsd'alasaga,- p. 9-10, où il est raconté qu'après la bataille de Hafursfjord, en 885, une image en argent de Frey tomba entre les mains du roi Harald Harlager (aux beaux cheveux), qui la donna a un des chefs de son armée. Celui-ci, dit l'auteur, la mit dans une bourse, la porta chez lui et l'appréciait beaucoup1. C'est précisément la manière d'agir des Çivaites de l'Inde , comme on verra ci-après.
Le seul linga surmontant une plinthe quadrangulaire, qui ait . été trouvé en Scandinavie, a ce que je crois, a été récemment découvert dans une petite île, nommée Gesfjordoe, située dans un golfe qui entre dans une île plus grande du nom de Donoe ou Dônnasôe, près des côtes du Helgeland, dans le nord de la Norvège, entre le 66 et le 67 degrés latitude nord. Le curé d'une paroisse voisine, M. Donietius, vient de m'informer2 de la découverte, dans cette île, d'un grand nombre de baugs, dont on a examiné un des plus grands. Dans un coin de la cellule, qui ne contenait pas de cendre ni d'ossements, a l'exception d'un petit fragment, était placée l image du linga dont nous parlons. Elle est taillée dans une pierre calcaire a une hauteur de sept pouces sur une plinthe de cinq pouces de haut. En outre, on y trouve des fragments d'une broche, deux anneaux, dont le métal n'est pas indiqué, une rangée de perles et des restes d'une épée 3.
De la circonstance que les échantillons de cette image
1 Reyser, Nordmœndenes Religions forfatning i Hedendommen, p. 86. - Par une lettre datée du 18 fevr. 1856.
3 Un vieux marin, qui vit cette pierre chez M. Dometius, lui dit que dans les anciens temps on avait la coutume de placer des pierres de la même forme sur le sommet de nouveaux gouvernails pour les faire tenir en bas dans l'eau. Mais, pour atteindre ce but, une forme spéciale doit avoir été sans importance.il est plus vraisemblable que la forme (l'image de Frey) était un héritage du paganisme, et que la pierre servait à dédier le gouvernail au dieu Frev, dispensateur de la fortune et possesseur du navire miraculeux Skidbladner, qui, déployant ses voiles, avait toujours un vent favorable et qui possédait le pouvoir d'aller par terre aussi bien que par mer et de se rétrécir tellement que celui qui le possédait pouvait le plier et le mettre dans sa poulie.
DE BUDDtllSME EN NORVEGE
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qu'on a découverts sont tous d'une pierre blanche ou au moins blanchâtre, on peut tirer la conclusion que c'est d'une image semblable dont il est question dans l'Edda, lorsqu'il est parlé d'un serment juré près de la pierre blanche sacrée1.
A la même phallolâtrie ou litholâtrie paraissent avoir appartenu quelques dalles de pierres rondes qu'on a trouvées en Norvège sur ou près de grands haugs. Le musée de Bergen en possède deux, dont l'une fut trouvée au pied d'un grand haug a la ferme de Hauge, dans la paroisse de Selloe, diocèse de Bergen. Elle est ronde; elle a six pieds de diamètre et cinq pouces d'épaisseur 2; l'autre, trouvée sur un haug à la ferme de Kro, dans le district deByfylke, diocèse de Christiansand, est travaillée avec soin : elle est parfaitement ronde et a un diamètre de huit pieds 3. Quand on considère qu'au Pendjab les lingas sont ordinairement placés sur des dalles de pierres rondes, on est tenté de supposer que les dalles trouvées en Norvège ont eu une destination semblable.
B. Nous passerons a des. pierres d'une autre forme, qui paraissent aussi avoir été considérées comme sacrées. Ce sont des pierres d'une forme sphérique ou ovale, qu'on a trouvées dans quelques haugs. Une de ces pierres, ayant neuf pouces de longueur et sept d'épaisseur, fut trouvée dans la cellule d'un haug, a la ferme de Tjôrsvaag, non loin de la ville de Flekkefjord, en Norvège*. Le musée de Bergen possède deux pierres, qu'on prendrait pour des œufs de poule, tant elles sont semblables en forme, en grandeur et même en couleur, car elles sont faites d'une matière blanche, probablement de marbre. Elles ont été découvertes dans un haug, a la ferme du Svanoe, dans le district de Sondfjord, diocèse de Bergen. Le propriétaire de la ferme m'a raconté qu il les trouva dans la cellule du milieu du haug. On voit aussi, dans le même
1 Edda, Gadriinarkvida, III, strophe 5 : « Eida viuna at inum hvita helga steini. »
2 Urda, II, p. 29.
r> //?., III, p. 95.
h Ib , I. p. 298.
inusée, des pierres de forme sphérique, trouvées dans des haugs; une, par exemple, de la ferme de Maraas, dans la paroisse de Lindaas; une autre, de quartz blanc, de la vallée de Slecnsdal, paroisse de Vigôr, diocèse de Bergen1. Un habitant de l'île de Tysnœs, dans le même diocèse, m'a raconté qu'a la ferme d'Aarebahke, dans cette même île, se trouve une grande pierre ovale, longue d'environ deux pieds, d'un blanc grisâtre quant a la couleur, et d'une sorte de roc qui diffère des différentes sortes qui se trouvent dans l'île. Cette pierre doit avoir été déposée dans un des haugs nombreux qui s'y trouvaient2, mais dont la plupart sont aujourd'hui démolis.
En comparant ce que M. Masson rapporte sur le contenu des tôpes et des tumuli de l'Afghanistan, nous remarquons qu'on y a trouvé des pierres de la même forme et de la môme grandeur. Il dit que, dans un tope a Nandara, on trouva une pierre de la grandeur et de la forme exactes d'un œuf de poule ordinaire (a stone of the exact size and shape of a common fowis egg3). 11 ajoute que d'autres tôpes et tumuli ont fourni des pierres, pour la plupart sphériques, et qu'elles se sont toujours trouvées placées au centre des monuments, d'où on peut conclure que cette position a eu un but spécial.
L'observation d'une coutume si spéciale, dans deux pays si éloignés l'un de l'autre, justifie la supposition que cette coutume est fondée sur des idées communes.
On a trouvé des pierres semblables, en partie sphériques, en partie ovales, dans des tertres en Danemark4, en Livonie 5, et dans le nord de l'Allemagne6.
C. Il y a encore certaines pierres, auxquelles nos ancêtres attribuaient des pouvoirs mystiques. Telles sont celles qu'on
1 //;., III, p. 54.
- Urda, III, p. 41 et suiv., donne une description des monuments d'Aareb.ikke.
r> Ariana ant., p. 85.
'* Nord, Tidsskr. f. Oldkynd., I, p. 436. 5 Kruso, Necvolivonica, Beylage 6, p. 25. W. Grnnin, Uebcr deutsclte Runeu, p. v26o
a nommées jarknastein, Ufstein et sigrstein. La première fut , d'après l'Edda *, faite avec des yeux d'enfants, par Vôlund, l'ingénieux forgeron. M. J. Grimm* croit que la fable a voulu indiquer l'opale, qui, étant ovale et d'un blanc de lait, a quelque ressemblance avec un œil ; la même pierre, qu'au moyen âge on appelait orphamis pupillus et qui était si estimée, qu'elle ornait la couronne de l'empereur des Allemands. Albert le Grand dit : « Orphanus est lapis, qui in corona romani imperatoris est, neque unquam alibi visus est, propter quod etiam orphanus vocatur. Est autem colore quasi vinosus, subtilem habens vinositatem, et hoc est sicut si candidum nivis candens seu micans penelraverit in rubrum clarum vinosum et sit superatum ab ipso. Est autem lapis perlucidus et traditur quod aliquamdiu fulsit in nocte, sed nunc nostro tempore non micat in tenebris ; fertur autem quod honorem servit regalem. »
Si la supposition de M. Grimm est juste, il est probable que jarknastein, qui veut dire pierre sacrée, est la même pierre qui, sous le nom de salagram, est très-estimée dans l'Inde. M. Maurice3 dit de cette dernière pierre : « 11 y a une pierre d'un pouvoir grand et mystique, qui, par conséquent, est dédiée a Vischnu, et nommée salagram, dans laquelle les Hindous s'imaginent voir neuf différentes nuances de couleur, symbolisant les neuf incarnations de ce dieu. Elle se trouve dans Casi, qui est une des branches du fleuve Gange ; elle est très-pesante, de forme ovale ou ronde, et de couleur noire ou
violette Le salagram est conservé avec un soin pieux dans
les temples des vischnuites et est pour eux ce que le linga est pour les çivites. Les cérémonies qu'on exécute a l'égard de ces pierres sont presque les mêmes : toutes deux sont
1 Edda, Volundarkvida, str. 2.5.
* Deutsche MythoL, 2te Ausg., S. 1167. Il est cependant possible que TEdda ait voulu indiquer la pierre qui, non-seulement ressemble à un œil, mais qui aussi dans plusieurs langues en porte le nom, c'est-à-dire Vieil de chat, en allem. Kalzenauge, en angl. cats^ye, etc.
:> Indian Antiquities, V, p. 908,
considérées comme des choses très-précieuses, serrées dans le linge le plus fin et le plus blanc; tous les matins on les lave, on les oint avec de l'huile, on les parfume et on les place avec vénération sur l'autel pendant le service; et heureux tous ceux qui obtiennent la faveur de boire de l'eau bénite dans laquelle elles ont été lavées. »
Voila des pierres sacrées, ovales et violettes, ayant ainsi les qualités qu'on a crues attachées au jarknastein. Je dois naturellement citer, au sujet du respect dont ces pierres sont l'objet, ce qu'a dit M. Liliegren1 (a ce qu'il paraît d'après le manuscrit de M. Schoning, évêque de Trondhjem), sur une coutume dont il restait encore des traces en Norvège a la lin du dix-huitième siècle. « A la ferme de Qvalset, dans le Thelemark, district de la Norvège méridionale, dit-il, on conservait encore, vers la tin du siècle dernier, deux pierres, en forme de pains de seigle ordinaires (c'est-à-dire rondes et convexes en dessus), qui étaient si estimées, qu'on les plaçait sur des sièges d'honneur, qu'on les lavait régulièrement avec du lait et du beurre, et qu'a Noël on les arrosait avec de la bière fraîche. »
Les expressions ïifstein (pierre de vie) et sigrsicin (pierre de victoire) indiquent des amulettes, telles qu'on en trouve parmi bien des peuples-.