‹ Traces de buddhisme en Norvége avant l'introduction du chritianisme;Chapitre 14 sur 21 · DE L'ARBRE SACRÉ · texte numérisé non relu

DE L'ARBRE SACRÉ

La croyance que certains arbres sont sacrés est très-répandue, et de la seule existence d'une telle croyance parmi deux

1 Nordiska Fornlemn.,\\, n. XCI.

* On conserve, dans le musée d'antiquités du Nord à, Copenhague, une pierre en forme de linga, qui éveille ridée de la pierre sacrée des çiviles de l'Inde. (Voy. Worsaae, A (bildningér fra del kongelige Miiseùm, etc.,'n VU )

peuples on ne doit sans doute pas conclure que leurs religions dérivent de la même source; mais, si les mêmes particularités accompagnent l'adoration de l'arbre, il est vraisemblable qu'un des deux pays les a empruntées a l'autre, ou que tous les deux les ont tirées d'une source commune. C'est, en effet, le cas pour les buddhistes de l'Inde et les Scandinaves.

Les buddhistes considèrent comme sacrés les arbres sous lesquels leurs chefs spirituels étaient assis lorsqu'ils reçurent la parfaite connaissance ou l'intelligence qui les a faits buddhas (intelligents et connaissants)1, mais ils adorent plus particulièrement l'arbre sous lequel le dernier Buddha Gautama Çakyamuni fut initié. Cet arbre est, par excellence, nommé bodhi druma ou l'arbre de l'intelligence. L'arbre est un figuier indien, ficus religiosa ou ficus indica 2, dont un échantillon se trouve encore a Ceylan a côté de chaque vihara ou temple 3. Les Cingalais ont abrégé bodhi en ho, et nomment aujourd'hui le ficus religiosa bo-malloa ou l'arbre bo. M. Sirr en donne cette description : « Le feuillage est extrêmement touffu et gracieux, et les larges feuilles, ayant la forme de cœur, étant sacrées, étaient tellement estimées, qu'il n'était permis de sculpter ou peindre leurs formes que sur les palais ou les meubles du roi régnant. Les fleurs sont jolies et odo-

1 V. rénumération dans le JSouv. Journ. Asiat., VI, p. 100-103.

2 Plusieurs auteurs rapportent que c'est le ficus religiosa; niais M. Chapman, dans le Journ. of tkeR. Asiat. Soc, XIII, p. 166-67, tâche de prouver que c'est le ficus indica, en alléguant le témoignage du Chinois Fa Hian, qui visita les pays buddhiques au commencement du cinquième siècle, et qui, en parlant du bodhidruma, dit que ses branches étaient longues et pendantes, et qu'aussitôt qu'elles touchaient la terre, elles s'y enracinaient et formaient de nouveaux arbres, ce qui est le cas pour le ficus indica. (Voyez un dessin de lui dans Cordiner's Description of Ceylon, I, p. 324.) Si nous comparons ce témoignage avec ceux des voyageurs des derniers siècles, nous serons tenté de supposer un changement dans l'opinion des buddhistes sur l'arbre sacré. M. Chapman ajoute aussi : « Under thèse circumstances there is cause for uncertainty, particularly when it is borne in mind, that a change in the plant may bave bien convenient , to satisfy the prophétie characteristics of being always green, never growing nor decaying. »

3 Sirr, II, p. 108; Cfr, Forbes, I, p. 215.

riférantes ; elles ont la forme de clochettes, et sont d'un blanc de lait, excepté au centre, qui est de couleur d'or1. Ces arbres sont entièrement garantis de tout dommage par des terrasses de terre et de pierres, et quelques-uns ont des troncs si énormes, qu'ils paraissent avoir bravé les rayons du soleil et les coups de foudre pendant des siècles. » L'adoration de l'arbre date d'une haute antiquité; déjà, sur des monnaies buddhiques des premiers siècles de notre ère, nous voyons l'arbre a côté du tope et de la croix mystique 2. Le Chinois Fa Hian en parle dans le quatrième siècle comme d une chose connue. Le Chinois Hiouèn Thsang vit, au septième siècle, parmi les ruines de l'ancienne vi le de Pataliputra (Palibothra) l'arbre sacré protégé par des murs très-élevés et fort solides. Son biographe s'exprime ainsi a ce sujet :

« L'arbre de l'intelligence, dont il est parlé plus haut, est l'arbre pippala, qui, a ce qu'on dit, du vivant du Buddha, était haut de plusieurs centaines de pieds; mais, depuis, de méchants rois l'ayant coupé et abattu, il n'avait alors (au septième siècle) que cinquante pieds. Le tronc de l'arbre était d'un blanc jaune et ses feuilles, vertes et luisantes, ne tombaient ni en automne, ni en hiver. Seulement, quand venait le jour du Nirvana du Tathâgata (la mort de Buddha) elles se détachaient tout d'un coup, pour renaître le lendemain aussi belles qu'auparavant. Tous les ans, a pareil jour, les rois, les ministres et les magistrats se rassemblaient au-dessous de cet arbre, l'arrosaient avec du lait, allumaient des lampes, répandaient des fleurs et se retiraient après avoir recueilli de ses feuilles3. »

Parmi les ruines de l'ancienne capitale de Ceylan, Anuradj apura, l'arbre bo occupe encore son ancienne place, que M. Chapman décrit de cette manière : « L'enceinte de l'arbre sacré est rectangulaire, consistant en quatre terrasses garnies

1 Nos botanistes nous assurent qu'aucune espèce de ficus n'a des Heurs pareilles.

- Ariana ant., pl. XV, fïg. 25.

:> Hiouen Thsang, p. 138-1-42.

de parapets s'élevant l'une du dedans de l'autre, la supérieure étant toujours moins haute et moins profonde que l'inférieure. La hauteur totale de ces tertres est de sept coudées, ou d'environ seize pieds..... L'espace entre les parapets est artificiellement rempli jusqu'au niveau du sommet, excepté au centre, qui est garni d'un parapet entourant un espace concave, dans le centre duquel le bo-malloa a sa place1. » M. Sirr, parlant de ce même arbre, remarque « que des buddhistes dévots font encore de longs voyages pour rendre hommage à cet arbre, et qu'il est l'objet principal de leur vénération et adoration*. »

En transplantant leur doctrine dans les pays où le figuier ne peut pas croître, les buddhistes doivent avoir été contraints d'y substituer d'autres arbres; et, en Scandinavie, on peut a peine, quant a l'aspect extérieur, trouver un arbre répondant mieux au bodhidruma que le bouleau, car il a le tronc d'un blanc jaune et les feuilles luisantes. En Norvège, on rencontre encore plusieurs arbres réputés sacrés, parmi lesquels mérite particulièrement d'être mentionné un bouleau magnifique, qui se trouve sur un grand tertre a la ferme de Slinde, dans la paroisse de Sognedal, diocèse de Bergen.

Les habitants de la paroisse racontent que jamais aucun instrument aigu n'a touché cet arbre, et qu'anciennement on avait la coutume une fois chaque année, au temps de Noël, de l'arroser avec de la bière 3. La légende rapporte qu'au dedans du grand haug sur lequel l'arbre est placé il existe douze chaudières de cuivre , l'une au dedans de l'autre; il y a aussi un trésor avec un serpent blanc qui le garde.

Près du temple de la vieille Upsala, en Suède, était, selon la tradition, un arbre sacré toujours vert *. A l'île de Gotland croissait aussi un arbre sacré qui conservait sa verdure en hiver comme en été 5.

1 Journ. of the R.Asiat. Soc, XIII, p. 166.

* Sirr., II, p. 293.

:> Urda, I, p. 518 etsuiv.

4 Nyrup, Wœrterbuch der nordischen Mythologie, p. 182,

* Strelow, Den gamla och korta Riimkrôniken, p. 2.

A l'île de Karmôe, près des côtes sud-ouest de la Norvège, il y a, dans la paroisse d'Augvaldsures, quelques restes d'un tertre auquel les habitants donnent le nom remarquable de bu-tm-haug, c'est-à-dire le tertre de l'arbre bou. C'est un nom qui est tellement semblable a celui de bo des Cingalais, qu'il est difficile de s'empêcher de les considérer comme identiques. Aux côtés du nord et de l'ouest du haug, qui a une circonférence d'environ trois cents pieds, il y a une enceinte quadrangulaire avec des angles arrondis et d'une circonférence d'environ neuf cents pieds; et un passage pavé de pierres, long de vingt-quatre pas, conduit de la vers l'ouest nord-ouest \

A l î!e de Vigerëe, près des côtes de Sôndmor, district du diocèse de Bergen, il y a un grand nombre de haugs, dont le plus grand porte le nom de busk-huus haucjen, c'est-à-dire le tertre de la maison du bouleau 2, probablement pour indiquer qu'il avait existé auparavant une maison (temple) avec un bouleau tout près de la.

Quant à la situation de l'arbre sacré, .nous avons en Norvège quelques haugs dont les sommets ont des cavités entourées de parapets, comme la terrasse supérieure d'Amiradjapura, a Ceylan, ce qui fait supposer qu'il y a dû y avoir des arbres sacrés.

A l'île de Stordôe, non loin de la ville de Bergen, il y a au nord de l'église un haug peu élevé sur le sommet duquel existe une cavité quadrangulaire avec des parapets dont les angles sont arrondis. Chaque côté a trente-trois a trente-quatre pieds de longueur et environ six pieds de hauteur; l'entrée est au milieu d'un des côtés 3.

1 On trouve dans YUrda, II, p. 525, une description et un dessin de ce haug avec enceinte. On pourrait objecter contre l'hypothèse de l'identité de.bo et de bon, que nous avons (§ 19) dérivé le nom Odin de la même racine, budli, tToù bodhidrunia, et bo tirent leur origine; mais l'adoration de l'arbre bo est probablement venue beaucoup plus tard dans le Nord que le nom d'Odin, eï son nom ne doit pas être compté parmi les mots originaires, qui suivent les lois de transformation.

- Le mot busk signifie proprement un arbrisseau en général, mais parmi îe bas peuple il s'emploie par excellence pour désigner le bouleau.

7> Nord. Tidsskrift for Oldkyndighed, II, p. 271

A la terme de Qverner, près de Christiania, il y a un haug cui a seize a vingt pieds de hauteur, et dont le sommet a une cavité ronde entourée d'un parapet long de quatre-vingt-dix pieds, avec une entrée du côté du sud : cette direction doit avoir été choisie a dessein, car le terrain environnant est beaucoup plus élevé du côté de l'est, d'où on eût pu monter plus commodément si l'entrée y eût été faite.

Dans la paroisse de Frosten, près de la ville de Trondhjem (Drontheim), il y a un haug qui a trente-deux à trente-quatre pieds de hauteur, et dont le sommet a une cavité avec un petit tas de terre au centre \

Dans l'île de Cesfjordôe, dont j'ai fait mention plus haut, on a découvert un haug qui, avant sa destruction causée par les fouilles qu'on fit pour l'examiner, avait au sommet une cavité, au centre de laquelle on trouva le tronc sec d'un arbre qu'un tailleur, nommé Flor, qui faisait la fouille, prit pour un genévrier2. Les monuments coniques sur les cimetières de Ceylan ont également un arbre sur le sommet3.

Le mythe du frêne, nommé Ygdrasil, que l'ancienne Edda4 nous fait connaître, paraît avoir tiré son origine de l'Inde. La vue du bodhidruma ou ce qu'en ont rapporté les voyageurs doit avoir inspiré le poëte dans sa description d'Ygdrasil, quand il dit que cet arbre se répand sur tout le monde, qu'il est arrosé par les Nornes (génies de la destinée) et est toujours vert; qu'il étend ses racines vers trois puits, que près de l'un d'eux les dieux se rassemblent pour rendre justice; que dans le second le serpent Nidhôgg a sa demeure, et que dans le troisième réside l'intelligence.

L'idée de l'étendue d'Ygdrasil sur tout le monde peut bien être suggérée par la vue du ficus indica, dont les bran-

1 Liliegren, Nord. Fornlemningar, I, n° 56.

- Je dois ce renseignement à la bienveillance de M. le curé Dometius.

5 Forbes, I, p 222.

4 L'ancienne Edda est une collection de poëmes norvégiens d'une haute antiquité. Le premier poème porte le titre de Voluspa, c'est-à-dire la prophétie de Vala ou la prophétesse.

ches forment de nouveaux arbres aussi nombreux que le terrain le permet. A côté des temples et des arbres sacrés se trouvent souvent, comme nous le verrons plus loin, des puits ou des étangs, et dans ceux-ci, selon la légende, demeurent ordinairement des dragons1.

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