‹ Traces de buddhisme en Norvége avant l'introduction du chritianisme;Chapitre 16 sur 21 · DES PLACES PAVÉES · texte numérisé non relu

DES PLACES PAVÉES

Dans les cimetières de nos ancêtres païens, c'est-à-dire parmi les groupes de leurs tombeaux, on rencontre souvent des places pavées, soit triangulaires, soit quadrangulaires, et, le plus souvent, rondes; les triangles ont rarement leurs côtés droits, mais ils sont ordinairement un peu courbés vers le centre, comme on le voit, fîg. 11; leurs surfaces sont quelquefois horizontales, d'autres fois convexes, et elles ont au centre ou une cavité ou une pierre posée debout, qui a quelques pieds et qui, d'autres fois, ne s'élève que peu sur la surface. La longueur des côtés du triangle est différente; les plus longs qui me soient connus ont environ soixante-dix pieds. Des places de ce genre, pavées et triangulaires, se trouvent a l'île de Qvamsoe, dans les paroisses de Norddalen et en Aurland, diocèse de Bergen, a l'île de Karmoe et a Kro, en Ryfylke, diocèse de Christiansand, et ailleurs1.

Les places qui ont la forme ronde sont si communes, qu'il est superflu d'en citer des exemples ; elles sont quelquefois

1 Urda, II, p. 132, 159, 195, 196, 205, 225; III, p. 51, 97. Plusieurs places semblables en Suède sont mentionnées et dessinées dans Nord. Fornlemn., de Liliegren et Brimius.

entourées d une rangée de pierres posées verticalement, et il y en a qui ont une plus haute pierre au centre.

En explorant plusieurs de ces places, on a découvert sous le pavé un petit nombre d'urnes remplies de cendres et d'ossements1; ce qui prouve qu'elles ont servi de sépultures. Mais généralement on n'a pas trouvé autre chose sous le pavé. Dans ce cas, la destination du pavé a fait naître des hypothèses, dont quelques-unes sont assez probables, mais ne reposent pas sur des arguments bien forts. Ainsi on les a considérées comme des lieux de sacrifice ou de duels. On a peut-être aussi, de cette manière, voulu conserver le souvenir de quelque action mémorable, ou de la présence de quelque personne remarquable2.

Je hasarderai d'ajouter une hypothèse a celles qu'on a déjà faites, comme nous l'avons mentionné : ce fut Odin qui introduisit l'usage de brûler les morts et ordonna d'élever de grands haugs ou tertres sur les cendres des hommes les plus importants, mais de jeter les cendres des autres dans l'eau ou de les enterrer. Pour mettre le feu en état de consumer entièrement le bûcher, il fallait l'ériger sur un endroit sec; et, pour obtenir des places qui fussent sèches dans toutes les saisons de l'année, il est vraisemblable qu'on les ait pavées. Je pense donc que les places dont nous parlons étaient destinées a recevoir les bûchers pour les morts ; ce qu'on peut conclure aussi des charbons qu'on a découverts sur un grand nombre de ces places3.

La présence de plusieurs de ces endroits sur le même cimetière peut s'expliquer par la nécessité, pour une commune, d'en avoir plus d'une, puisqu'on eût, sans cela, été très-embarrassé quand plusieurs personnes seraient mortes en même temps, surtout si l'on suivait la coutume, que les

1 Holmberg, /. c, III, p. 228.

2 En Ceylan, on a érigé une grande pierre de granit et on Fa entourée d'un cercle de piliers pour signaler la place où le roi Duchtagamani fut placé lorsqu'il était venu pour regarder un grand dagoba qu'il avait fait construire. (Forbes, I, 223.)

3 Liliegren et Brunius, Nord. Fornlemn., I, n. XXVI,

buddhistes de Ceylan observent, de laisser sur la place, plusieurs jours sans y toucher1, les cendres des corps morts consumés par le feu. On peut aussi penser que de petites réunions de familles avaient lieu sur ces places.

Quant a ce qui regarde la forme des places dont il s'agit, il ne serait pas nécessaire d'y chercher des prototypes lointains, si toutes ces places eussent été rondes, puisque c'est la forme la plus naturelle ; mais ce n'est pas le cas pour les places triangulaires ; cette forme doit nécessairement être choisie par quelque raison particulière. Pour la trouver, nous nous tournerons de nouveau vers l'Orient, où le triangle figure sur des objets sacrés comme un signe mystique et vénéré. M. Ravenshaw2 donne la description et les dessins de quelques petits autels de poche ( pocket- altars) qui sont en usage chez les Hindous. Ils sont de cristal taillé et en forme d'une coupole sur une plinthe quadrangulaire, ce qui est la forme primitive diitôpe. Sur le sommet de la coupole est toujours gravé un triangle, quelquefois environné d'un cercle, qui, a son tour, est entouré de deux triangles placés l'un sur l'autre, de manière a former une étoile a six rayons ; d'autres l'ois, le sommet présente six triangles concentriques de différentes grandeurs, avec les côtés parallèles, comme on le voit

1 Les Cingalais ne brûlent que les corps des hommes de quelque importance (les autres sont enterrés). Lorsque le corps est brûlé, les assistants se retirent, après avoir entouré la place d'un cercle de branches de cocotier; et ils ne retournent qu'après sept jours pour rassembler les cendres et les enterrer dans cette même place, ou les mettre dans une urne, qu'on emporte pour la déposer près d'un temple ou dans un endroit de la terre que possédait le défunt. (Voy. Sirr, II, p. 196.) Il parait au reste y avoir quelque analogie entre l'usage des branches d'un arbre portant des noix (de coco) à Ceylan et l'usage des branches du noisetier en Scandinavie pour en entourer une place sacrée.

Toutes ces places avaient au centre quelques pierres formant un foyer, et celles qui étaient grandes avaient encore autour du foyer central quatre autres foyers à quelque distance de celui-là. Pour s'expliquer cette différence, on peut penser qu'on allumait les petits bûchers au milieu, et les grands en plusieurs endroits au même instant, comme le font les Brahmanes. (Voy. Zeitschr. der deutsch. morgenl. Gesellschaft, VII, appendice, p. v et suiv.)

- Journ. of tlic B. Asiat. Soc, XIII, p. 1 1 et suiv.

fig. 12. M. Ravenshaw, ayant fait des recherches sur la signification de ces symboles, reçut pour toute réponse, d'un brahmane, que les deux triangles, formant une étoile, sont les emblèmes du linga et du yoni, du bija et du bhag, c'est-àdire des principes mâle et femelle de la nature *. Ils ont, par conséquent, quelque rapport a la phallolâtrie.

Quoique le choix de la place du brûlement ne dût avoir aucune importance, puisqu'on jetait les cendres des défunts dans l'eau, toutefois les places dont il est ici question se trouvent dans les cimetières, comme chez les bouddhistes du Nepaul, qui aiment a brûler leurs morts près d'un assemblage de petits temples, et jettent ensuite leurs cendres dans une rivière 2.

Quant au pavé des places de brûlement, je n'y ai trouvé aucune analogie dans l'Inde, si ce n'est une place, que M. ISicholson découvrit parmi les ruines de l'ancienne ville de Balabhipura, dans le territoire de Gakwar (péninsule de Surate), et dont il a donné un dessin que je reproduis, fig. 13. C'est une place ronde, enfoncée d'environ vingt pouces dans la terre, ayant quinze pieds de diamètre. Elle est entourée d'un mur de briqties; qui ne s'élève pas sur le sol environnant; elle est pavée avec des briques et au centre se trouve une grande pierre, dont le sommet hémisphérique surmonte le pavé3. M. Nicholson ne put obtenir aucun renseignement sur l'usage de cette place; mais il émet l'opinion qu'elle sert a quelques cérémonies religieuses. M. INicholson découvrit dans les environs le grand linga, dont nous avons donné un dessin, fig. 8. Cette place a peut-être servi ou sert encore au brûlement des morts, et l'enfoncement se rapporte a l'usage des brahmanes, qui creusent la terre pour former une place con-

1 Parmi les monogrammes mystiques qui se trouvent sur les monnaies buddhiques, sont aussi des triangles. A la dernière planche de YAriana antiqua, nous trouvons la collection de ces monogrammes, et, sous les nos 9 et 145, des triangles et encore plusieurs triangles faisant partie d'autres monogrammes.

a Egerton, I, p. 196-97.

5 Joum. ofthe R. As. Soc, XIII, p. 146-47.

venable au bûcher pour les morts1. Une excavation semblable h celle dont nous venons de parler se trouve parmi les ruines de l'ancienne ville royale, de Pollanarua a Ceylan. Elle est aussi ronde et pavée, avec une pierre ronde surmontant le pavé, au centre, et elle est entourée d'un mur. Son diamètre n'est pas indiqué, mais sa profondeur est de six pieds. M. Sirr, qui en donne la description, pense que c'était la que le roi prenait son bain, ce qui ne peut être qu'une hypothèse*.

Page 1