‹ Traditionalisme et ultramontanismeChapitre 3 sur 47 · POLITIQUES · texte numérisé non relu

POLITIQUES

Parmi les phénomènes dont notre siècle nous offre le spectacle, un des plus curieux est le mouvement intellectuel qui s'est opéré de nos jours au sein de la société catholique et qui tranche avec l'état d'inertie où elle

avait langui durant le siècle précèdent. Pendant le dixhuitième siècle, en effet, le catholicisme est combattu avec autant d'ensemble que de furie: Voltaire, Rousseau, les premiers écrivains du temps, s'acharnent contre lui; d'Alembert, Diderot, et avec eux toute l'armée des encyclopédistes, l'accablent de leurs traits. À cette immense levée de boucliers, il n'oppose ni un homme ni une théorie. On l'attaque et il ne se défend pas ; on le frappe et il ne répond pas : on dirait un corps mort qui ne rend pas les coups qu'on lui porte, parce qu'il a cessé de les sentir. Mais, dès l'aurore du dix-neuvième siècle, la scène change. Ce catholicisme qu'on croyait mort et qui n'était qu'endormi, se réveille et atteste sa vitalité par ses œuvres. En même temps qu'il séduit le cœur et l'imagination par des beautés littéraires dont il semblait avoir perdu le secret, il se recommande à la raison par des spéculations sociales et métaphysiques dont, la veille encore, on ne l'aurait pas cru capable. Le Génie du Christianisme de Chateaubriand et les premiers travaux du comte deMaistre et du vicomte de Bonald écla tent coup sur coup et sont suivis de beaucoup d'autres ouvrages conçus dans le même esprit et animés de la même inspiration.

Ce phénomène, si singulier en apparence, s'explique par le fait qui explique tout à notre époque, suivant la remarque de M. Taine, et auquel il faut toujours en revenir, quand on veut voir clair dans notre situation présente, par la révolution de 1789. La plupart des hommes qu'elle a blessés d'une manière ou d'une autre, passent, à son égard, de l'indifférence ou de la sympathie à l'hostilité et a la haine. Bien plus, ceux d'entre

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eux dont l'intelligence a une certaine portée et sait remonter des effets aux causes, condamnent, en même temps que la révolution, la philosophie du dix-huitième siècle dont elle est sorlie, quelques-uns même toute philosophie, convaincus que c'est dans la démangeaison de tout discuter que celle de tout renverser a pris sa source. Ils opposent à l'examen l'autorité, à l'esprit d'innovation l'esprit de tradition, à la philosophie la théologie. Et la théologie à laquelle ils font appel n'est pas celle qui laisse soit aux peuples, soit aux fidèles, une certaine indépendance, mais celle qui impose à tous l'obéissance passive et qui remet à un seul homme, investi d'une sorte de dictature morale, le soin de sauver la société religieuse en péril. Telle a été l'origine et pour ainsi dire la genèse de ces doctrines tout autoritaires qui sont connues sous les noms de traditionalisme et d'ultramontanisme, et qui ont eu parmi nous \ une si brillante fortune.

Mais, à mesure que le fantôme delà révolution s'éloigne et que l'effroi qu'il inspirait diminue, l'esprit de liberté et d'examen se hasarde à demander, au sein de L'Église elle-même, une demi-satisfaction. Les uns déclarent que la liberté n'est point l'ennemie, mais la fille de la religion et qu'il n'y a jamais eu entre elles qu'un malentendu ; les autres font de la raison la sauvegarde de la foi et lui reconnaissent une puissance limitée, mais réelle. Aussi, à un certain moment, la philosophie catholique, s'il est permis de lui donner ce nom, semble assez près de tendre à la philosophie profane une main amie, au lieu de s'évertuer comme auparavant a guerroyer contre elle.

C'est l'histoire de ce mouvement d'idées si intéressant que nous essayerons de retracer, en remontant jusqu'à Joseph de Maistre et au vicomte de Bonald, qui le commencent, et en descendant jusqu'au P. Gratry et à Bordas-Demoulin, qui en marquent la fin.

Joseph de Maistre fut comme prédestiné par sa naissance, par son éducation et par les vicissitudes de sa vie au rôle qu'il devait jouer dans le monde philosophique. Il naquit en 1754, a Chambéry, où régnaient encore dans leur simplicité sévère les mœurs anciennes et où les idées nouvelles n'avaient point encore pénétré. Sa famille, d'origine française et méridionale, était une famille de magistrats gentilshommes profondément dévouée à son pays et à son roi, et son père occupait le poste éminent de président du Sénat de Savoie et de conservateur des apanages des princes. Aussi le jeune de Maistre se pénétra de bonne heure de ce sentiment de la hiérarchie et de ce respect de l'autorité qui devenaient de plus en plus rares au milieu de la légèreté et de la licence du dix- huitième siècle. Il fut élevé pai* les jésuites, qui avaient un établissement à Chambéry et dont l'enseignement n'était pas fait pour effacer les im pressions qu'il avait reçues dans la maison paternelle ; puis il alla faire son cours de droit à l'Université de Turin. Ce sont là des circonstances (on ne l'a pas assez remarqué) qui ne furent pas sans influence sur le développement intellectuel et moral de notre auteur. Formé par les jésuites et dans une contrée italienne, il dut se nourrir de bonne heure des idées d'Aristote et des doctrines ultramontaines. Aussi on peut dire que plus tard, quand il composa ces livres qui parurent en France

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d'éclatantes nouveautés, à cause de leur opposition aux traditions de notre pays, il lui arriva plus d'une fois de se souvenir, au lieu d'inventer réellement.

Cependant un esprit aussi avide de savoir et aussi ouvert à toutes choses ne resta pas longtemps étranger au mouvement philosophique et littéraire de son époque. Il en partagea même jusqu'à un certain point les nobles aspirations et les illusions généreuses ; mais son libéralisme ne fut pas à l'épreuve des événements. 11 était marié depuis 1786 et sénateur depuis 1788, quand la révolution française vint, en débordant sur la Savoie, détruire sa fortune, ruiner ses espérances et précipiter dans l'exil la maison royale à laquelle sa famille avait, de père en fils, uni sa destinée. Il se retira alors au delà des Alpes, dans la vallée d'Aoste ; mais bientôt parut la loi qui enjoignait aux émigrés de rentrer en Savoie, sous peine de voir leurs biens confisqués. Sa femme se mit en route, à son insu, au mois de janvier, à travers le grand Saint-Bernard, accompagnée de ses deux enfants, enceinte d'un troisième, et accoucha à Chambéry, au bruit des jurons des soldats, qui avaient envahi ses appartements. Qu'on se figure l'indignation du bouillant comte de Maistre, quand il arriva au milieu de cette scène poignante, et on comprendra combien ces épouvantables secousses durent ébranler ses anciennes opinions politiques.

Obligé de quitter sa patrie et de renoncer à ses biens, il se réfugia à Lausanne, où il passa trois années, au milieu des émigrés français les plus ardents, et d'où il suivit, de son regard perçant, tous les mouvements de cette révolution qui l'avait si rudement frappé et qu'il

allait bientôt prendre corps à corps. Il dirigea contre elle une première escarmouche dans un opuscule dont le titre indique assez le ton et l'esprit : Claude Têtu, maire de Montagnole, à ses chers concitoyens, salut et bon sens (1795). Il l'attaqua, quelque temps après, dans un ouvrage plus important, dans ses Considérations sur la France (1796), où il développa avec une verve admirable et sous une forme éblouissante les idées que lui avait suggérées le terrible spectacle qu'il avait sous les yeux.

Nous ne suivrons pas de Maistre dans l'île de Sardaigne, où il fut pendant deux ans le chef suprême de la magistrature, ni en Russie, où il remplit pendant quatorze ans les fonctions de ministre plénipotentiaire près la cour de Saint-Pétersbourg, au centre de la réaction européenne. C'est de là qu'il vit avec émotion se dérouler les diverses phases de ce qu'il appelait une des grandes époques du monde, supportant avec constance les privations que lui imposait sa situation de représentant d'un roi dépossédé, étouffant les sanglots que lui arrachait la pensée de sa famille absente et travaillant avec un mélange d'obstination et de fureur à la composition de ces ouvrages qui devaient, dès le début de la Restauration, éclater comme des projectiles de guerre dans le camp ennemi.

De Maistre mourut en 1821.

Ses principaux ouvrages sont les Considérations sur la France (1796) ; le Principe générateur des constitutions politiques (1814); le Pape (1819) ; ï Église gallicane (1821) et les Soirées de Saint-Pétersbourg (1821). D'autres écrits du comte de Maistre ont paru

depuis : Y Examen de la philosophie de Bacon (1836) ; les Lettres et opuscules inédits (1851); la Correspond dance diplomatique (1858), et les Mémoires politiques (1863), qui ont jeté un jour nouveau sur cette curieuse figure.

L'immense bouleversement social dont il avait été témoin appela de bonne heure l'attention de Joseph de i Maistre sur la grande question du gouvernement temporel du monde par la Providence, qui est comme le cen tre de toute sa philosophie. Il n'en chercha point la solution avec une anxiété douloureuse et par des procédés rigoureux : il la reçut toute faite des mains de la religion et se borna à la développer. Sa manière n'est pas celle d'un chercheur, c'est-à-dire d'un philosophe de profession : c'est celle d'un simple fidèle et d'un vrai croyant. Mais, à côté du chrétien fervent et du fils docile de l'Eglise, il y a chez lui un autre personnage qu'on n'a pas toujours suffisamment remarqué, je veux dire un disciple de Saint- Martin et des illuminés. 11 en avait connu quelques-uns durant son séjour à Lausanne, il avait copié de sa main les écrits des principaux d'entre eux et les tenait pour des gens très propres à nourrir et à entretenir le sentiment religieux dans des cimes que la Réforme menaçait de dessécher1. Aussi, nous dirions volontiers, si ces comparaisons n'étaient pas trop ambitieuses, que Saint-Martin a été pour lui ce que Platon avait été pour saint Augustin, et Aristote pour saint Thomas, un inspirateur fécond dont il a constamment cherché à concilier les libres et capricieuses spécu -

1 Soirées de Saint-Pdtçrsblurg, xi' entretien.

lations avec les doctrines arrêtées et immuables de l'Eglise.

De Maistre expose ses doctrines politiques dans ses Considérations sur la France et dans son Essai sur le principe générateur des constitutions. Il se demande d'abord quelle est la cause de la révolution et déclare avec Saint-Martin1 qu'elle ne peut s'expliquer humainement et qu'il faut y voirie doigt de Dieu. C'est, suivant lui, un miracle aussi caractérisé dans son genre que la fructification instantanée d'un arbre au mois de janvier. La révolution, en effet, dit -il, mène les hommes plus que les hommes ne la mènent; elle emporte dans son tourbillon, comme une paille légère, tout ce qu'on lui oppose, et personne n'a contrarié sa marche impunément. Ceux-là mêmes qui ont établi la république ont été amenés à le faire sans le vouloir, et ceux que le flot des événements a portés au faîte de la société ont été les premiers stupéfaits de leur élévation et de leur puissance. Si tout leur a réussi, c'est qu'ils étaient les instruments d'une force qui en savait plus qu'eux ; s'ils n'ont jamais pris de fausses mesures, c'est pour la même raison que le Auteur de Vaucanson n'émitjamais de fausses notes : en un mot, c'est Dieu qui a toutconduit, sans détruire le libre arbitre de l'homme 2.

Cette théorie est extrêmement curieuse et le style de l'auteur la rend vraiment saisissante. Cependant il nous est impossible de l'admettre ; car elle ne satisfait ni aux exigences de l'esprit scientifique ni à celles du

int-Martin, Lettre à un ami sur la Révolution (1795). 2 Considéraiions sur la France, chap. r,

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simple bon sens. De Maistre voit dans la révolution un fait mystérieux, qui ne saurait s'expliquer par les lois

ordinaires delà nature. Or, il n'est pas de fait plus simple et moins inexplicable. Le gouvernement avait maintenu des inégalités révoltantes entre les citoyens d'une même patrie, en inféodant à une seule classe toutes les hautes fonctions de l'armée, de l'Église, de la magistrature, et en faisant peser l'impôt, la corvée, les réquisitions de toute sorte sur les pauvres et les déshérités : il avait continué, en plein dix-huitième siècle, les traditions intolérantes des âges gothiques, en laissant les membres d'une fraction notable de la grande famille chrétienne sans état civil, réduits à la condition de bâtards ; il s'était montré d'une incapacité et d'une improbité notoires dans la gestion de la fortune publique et avait préparé à la France une effroyable banqueroute ; tout cela, dans un temps où une philosophie désormais invincible promenait de tout côté son flambeau et ver- • sait sur tous ces abus une lumière implacable. C'est donc bien à tort que de Maistre 's'étonne et regarde comme un miracle qu'une révolution se soit accomplie dans de telles conditions. Pour nous, nous regarderions bien plutôt comme un miracle qu'elle ne se fût pas accomplie.

De Maistre s'étonne encore que la révolution n'ait . pas fait de fautes et soit sortie victorieuse de tous les dangers qui la menaçaient. Il n'y a rien là non plus d'étonnant ni de surnaturel. lien est d'un peuple comme de chacun des individus qui le composent. Si l'instinct de la conservation, surexcité par le sentiment du danger, double les forces d'un homme et donne à ses mou-

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vements dèfensifs une précision et une rapidité inaccou-

• tumées, il ne faut pas être surpris qu'un peuple, attaqué par d'injustes envahisseurs, ait trouvé dans le sentiment de son droit et dans celui de ses périls des inspirations aussi justes que soudaines et ait battu ceux qui, dans leurs avides espérances, se le partageaient déjà comme une proie.

Mais de Maistre ne se place pas à ce point de vue. Il s'étudie moins à démêler les causes secondes des événements qu'à les rattacher à la cause première. Pourquoi1 la France a -t- elle été abreuvée de tant de maux? parce que, répond-il, elle a pris part directement ou indirectement à une insurrection criminelle, couronnée par un régicide. Comme la nation entière avait failli, la nation entière devait être châtiée. Voilà pourquoi les échafauds se sont dressés sur toute l'étendue de son territoire ; voilà pourquoi elle est sans cesse décimée parla guerre et continue néanmoins à braver le fer et le feu, comme si rien ne pouvait la dégoûter de son supplice. Il est vrai que, dans ces affreux cataclysmes, les innocents périssent souvent pêle-mêle avec les coupables ; mais il ne faut pas trop s'en émouvoir. C'est, en effet, selon de Maistre comme selon Saint-Martin, une des grandes lois du monde moral que l'innocence paye

* pour le crime. D'ailleurs tout n'est pas bien dans l'univers, comme la philosophie moderne le répète sans cesse : au contraire, tout est mal en un certain sens. Sur ce point, le publiciste savoisien s'accorde encore parfaitement avec le théosophe d'Àmboise. Il n'est pas éloigné de se représenter, comme lui, l'univers entier qui peine et souffre sur son lit de douleur, par suite de

la faute primitive, comme cela ressort des paroles suivantes : a La note tonique du système de notre création ayant baisse, toutes les autres ont baissé proportionnellement, suivant les règles de l'harmonie. Tous les rires gémissent et tendent avec effort vers un autre ordre de choses1. » L^ mal règne donc dans le monde. Seulement ee mal, l'Amour éternel a le secret do]c transformer en bien : il sait changer en ordre le désordre lui-même.

Nous saisissons ici en quelque sorte sur le vif l'action des faits sur les idées. Cette pensée du dix -huitième siècle-, jusqu'alors si amoureuse de l'expérience, se précipite avec Saint -Martin et de Maistre dans le domaine de la spéculation, sous l'influence d'événements que l'expérience lui parait insuffisante à expliquer; cette philosophie optimiste pour laquelle tout, même l'homme, était bien, en sortant des mains de l'Auteur des choses, et qui croyait pouvoir transformer sans peine et sans péril les sociétés humaines, trouve, à la vue dts échafauds de la Terreur, que tout est mal et que les transformations sociales souffrent bien des difficultés. L'empirisme et l'optimisme font place à l'idéalisme et au pessimisme, idéalisme et pessimisme d'un caractère élevé, mais empreints d'une singulière exagération.

Si de Maistre s'est égaré sur les pas de Saint-Martin, en attribuant un caractère miraculeux à la révolution française, il s'élève sur d'autres points, en suivant les traces du même guide, à des idées d'une haute valeur. Nous voulons parler de ses vues sur les constitutions

1 Considérations sur la France, chap. in.

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politiques et religieuses qui renferment, sous des formes encore un peu trop mystiques à notre gré, des vérités précieuses et incontestables : « L'homme, dit-il, peut tout modifier, dans la sphère de son activité, mais il ne crée rien : telle est sa loi, au physique comme au moral. L'homme peut sans doute planter un pépin, élever un arbre, le perfectionner par la greffe et le tailler en cent manières ; mais jamais il ne s'est figuré qu'il avait le pouvoir de faire un arbre. Gomment s'est-il imaginé qu'il avait celui de faire une constitution1?... Toutes les constitutions libres, connues dans l'univers, se sont formées de deux manières. Tantôt elles ont pour ainsi dire germé d'une manière insensible, par la réunion d'une foule de ces circonstances que nous nommons fortuites ; et quelquefois elles ont un auteur unique qui paraît comme un phénomène et se fait obéir8. » Aces réflexions profondes de Maistre en ajoute d'autres qui en sont des corollaires ou des développements. Suivant lui, aucune constitution ne résulte d'une délibération : une constitution écrite n'est viable qu'à la condition d'être la simple expression d'une constitution non écrite déjà existante chez le peuple où elle est promulguée. Dans la formation des constitutions, les circonstances font tout et les hommes ne sont que des circonstances. Assez communément même, c'est en courant à un certain but qu'ils en atteignent un autre. Qui est-ce qui a établi cette constitution anglaise, qui fait

1 C'est presque le mot de M. Taine, qu'en fait de constitutions, la nature et l'histoire d'avance ont choisi pour nous (Ancien régime, préface).

2 Considérations sur la France, chap. vi.

l'admiration du monde? Ce ri'esl pas le peuple assemblé;

cv ne sont pas sos représentants élus : c'est un soldat ambitieux qui, pour satisfaire ses vues particulières, Créa la balance des trois pouvoirs, après la bataille de Lewes, sans savoir ce qu'il faisait. Quant à l'idée de Charger une assemblée quelconque d'hommes de cous tituer une nation, elle excède en folie ce que tous les Bedlams de l'univers peuvent offrir de plus extravagant. Du reste, ajoute ingénieusement de Maistre, les législateurs ne sont jamais des savants, des gens qui écrivent, ce sont des hommes qui agissent par impulsion, par instinct, et qui entraînent les volontés par une certaine force morale indéfinissable. Les théoriciens ne vaudraient rien pour une telle besogne. Il y a entre la politique théorique et la politique pratique la même différence qu'entre la poésie et la poétique. Montesquieu est à Lycurgue ce que Batteux est à Racine. On voit que Napoléon n'est pas le premier qui ait maltraité les théoriciens et les idéologues : de Maistre, que du reste il avait lu, l'avait fait avant lui. — La grande erreur de la philosophie française, conclut ce dernier, dans son langage expressif, a donc été de croire qu'une constitution, c'est-à-dire l'ensemble des conditions organiques nécessaires à la vie d'un peuple, était un ouvrage comme un autre; qu'avec du savoir, de l'habileté, quelque pratique, on pouvait le livrer sur commande, parfaitement confectionné, ni plus ni moins qu'un métier à bas ou une pompe à incendie. Elle n'a pas réfléchi que l'art ne peut faire que des choses artificielles, que la nature seule fait des choses vivantes. De là l'instabilité des constitutions successives qu'elle a élaborées. Elles

étaient toutes plus savamment construites les unes que Jes autres; mais, comme elles étaient sans racines dans le pays et n'étaient que posées sur le sol, au lieu d'y être plantées, elles ont été emportées au moindre souffle1 !

Cette théorie de Joseph de Maistreest tout à fait digne déconsidération. C'est peut-être la protestation la plus vigoureuse qui ait jamais élé faite par l'esprit de conservation contre l'esprit d'innovation, par l'esprit historique contre l'esprit philosophique. Cependant l'auteur mêle, à notre avis, plus d'une erreur aux vérités qu'il développe avec une si merveilleuse éloquence. Dire que l'homme n'est qu'une circonstance comme une autre, n'est-ce pas méconnaître cette énergie intérieure qui lui permet de s'arracher au mécanisme de l'univers, pour vivre de sa vie propre, et n'est ce pas le soumettre, comme les animaux les plus infîmes, aux seules lois de la fatalité? Prétendre que c'est uniquement par instinct et par hasard qu'il perfectionne ses institutions, n'est ce pas déclarer que la raison n'est honne à rien dans le gouvernement des choses humaines? Ce sont là deux erreurs bien connues dans l'histoire de la pensée, c'est le fatalisme et l'empirisme. De Maistre, qui admet la végétation et la croissance naturelles-de la société, comme celles de l'individu, aurait bien dû voir que, dans cette végétation et cette croissance, la raison a sa place après l'instinct. Ces deux principes sont également naturels, mais l'un appartient à la nature encore enveloppée et rudimentaire, l'autre à la nature achevée et arrivée

i Considérations sur la France, cliap. vi

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à la plénitude de son développement. C'est précisément pour cela que les peuples, de même que les individus, quand ils sont parvenus à leur maturité, se livrent

il ces délibérations que de Maistre n'aime pas, au lieu d'agir sans réfléchir et sans raisonner : l'établissement des gouvernements parlementaires dans toute l'Europe éclairée n'a pas d'autre cause. Condamner un peuple ii ne jamais sortir de l'état d'irréflexion et d'inconscience, parce qu'il a débuté par là dans la vie, c'est condamner l'enfant à ne jamais sortir du maillot.

Ces réserves laites, nous aimons à reconnaître que les idées de notre auteur sur les institutions politiques sont de celles qu'il esl bon de recueillir et dont ses adversaires eux-mêmes peuvent faire leur profit. L'école libérale doit songer, en effet, que s'il est permis d'innover, il faut toujours le faire avec circonspection, en tenant grand compte et des circonstances et de la nature des choses. Elle ne doit pas avoir la prétention de transformer les sociétés d'une manière radicale et soudaine, mais se proposer de les perfectionner peu à peu, aujourd'hui sur un point, dema'n sur un autre, en faisant la part de leurs croyances et de leurs habitudes et en suivant, autant que possible, les indications de l'esprit public.

Cette conception de la formation spontanée des constitutions a pour complément celle de la formation spontanée de la souveraineté, que de Maistre fait dériver aussi, non du peuple, mais de Dieu lui-même. 11 est écrit, dit-il, « c'est moi qui fais les souverains. » Et ce n'est pas là une phrase d'Eglise, mais une vérité d'expérience. Dieu « prépare, en effet, des races royales, il

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les mûrit au milieu d'un nuage qui cache leur origine. Elles paraissent ensuite couronnées de gloire et d'honneur. Le plus grand signe de leur légitimité, c'est qu'elles s'avancent comme d'elles-mêmes, sans violence d'une part et sans délibération marquée de l'autre : c'est une espèce de tranquillité magnifique qu'il n'est pas aisé d'exprimer. Usurpation légitime me semblerait l'expression propre, si elle n'était pas trop hardie, pour caractériser ces sortes d'origines que le temps se hâte de consacrer L » Le droit divin, tel que de Maistre l'en tend, après Saint-Martin, ne laisse pas, comme on voit, que d'avoir quelque affinité avec le droit populaire. Le vote n'y est pas, parce que notre auteur n'aime pas les procédés réfléchis et qu'ils peuvent difficilement s'appliquer a un fait aussi considérable que le déplacement de la souveraineté ; mais l'acclamation populaire y est indubitablement. Or, c'est elle qui a consacré, non moins que l'huile sainte, les Carlovingiens et les Capétiens au moyen âge, les Bourbons et les Bonapartes dans les àçes modernes.

Si les institutions politiques n'ont de la vitalité qu'à la condition d'être divines et non humaines, c'est-à-dire d'être nées de la nature des choses et non de la volonté arbitraire des hommes, il en est de même, à plus forte raison, des institutions religieuses. On parle quelquefois, dit de Maistre avec le sens historique le plus fin et le plus pénétrant, de rétablir l'ordre aujourd'hui détruit des jésuites. On n'a pas l'air de se douter d'une chose, c'est que toute la puissance des souverains ne saurait le

2 Principe générateur des constitutions, préface.

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relever, si L'espritqui l'a produit autrefois s'est évanoui, tandis que, si cel esprit existe encore, le moindre frère cuisinier peut rendre à cet ordre son ancienne vigueur.

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