‹ Traditionalisme et ultramontanismeChapitre 4 sur 47 · THEORIE DES INSTITUTIONS RELIGIEUSES · texte numérisé non relu

THEORIE DES INSTITUTIONS RELIGIEUSES

Dans ses Considérations sur la France et dans son Principe générateur, de Maistre avait déjà touché, connue on vient de le voir, à la question des institutions religieuses, et il Pavait résolue de la même manière que celle des institutions politiques, je veux dire par l'action des puissances spontanées et instinctives de l'homme, non par celle de la réflexion et de la raison. Il revient sur ce sujet dans son livre Du Pape, auquel son opuscule sur Y Eglise gallicane et ses Lettres à un gentilhomme russe sur l'Inquisition espagnole servent de complément.

Lorsqu'on parle du pape, la première question qui se Mite à l'esprit est celle de son infaillibilité; c'est aussi la première que traite le comte de Maistre. Suivant lui, qui dit souveraineté dit infaillibilité : l'un de ces deux mots emporte l'autre. Dans l'ordre politique, comme dans l'ordre judiciaire, il faut bien arriver de degré en degré à une puissance supérieure qui juge sans être jugée, c'est-à dire dont les jugements soient sans &ppel et soient tenus pour l'expression delà vérité même. Sans cela, on aurait droit de lui dire qu'elle s'est trompée et, par conséquent, de lui désobéir, ce qui entrai-

18 T RADI T 1 0 N A L I S M E E T U LTRAMO N T A N 1 « M E

lierait des calamités infinies. Cette puissance souveraine peut affecter des formes différentes : elle n'est pas la même à Londres qu'à Constantinople; mais, dans l'une et l'autre de ces deux villes, elle revendique l'infaillibilité comme l'un de ses attributs essentiels. Quand elle a prononcé, ses arrêts font autorité : le bill est sans appel comme le fetfa. De Maistre croit pouvoir transporter ces idées de l'ordre civil à l'ordre religieux. 11 en est, dit-il, de la société des fidèles comme des autres sociétés, elle ne peut subsister sans être gouvernée, c'està-dire sans être soumise à une souveraineté, et cette souveraineté doit être tenue pour infaillible, au même titre que celles de l'ordre politique. La forme monarchique de l'Eglise une fois établie (et elle l'est par cette considération décisive que l'Eglise est une société très étendue), le monarque ou pontife souverain qui la gouverne e^t infaillible par cela même1.

La souveraineté des pontifes romains est aussi légitime, suivant de Maistre, que leur infaillibilité spirituelle est incontestable. Ils; ffil, dit- il, pour s'en convaincre, de remonter à son origine et de la suivre dans ses évolutions. Les évêques de Rome passent, en quelque sorle, de plam pied de l'écliafaud, où ils montaient naguère, sur un siège qui se consolide peu à peu et devient bientôt un trône environné de richesses et d'honneur. Tous les biens du inonde affluent aux pieds de ces pontifes, quoiqu'ils ne les recherchent pas : c'est le i espect, la pieté, l'amour qui les donnent. Leur influence grandit, sans qu'ils s'en mêlent, par la seule confiance qu'ils inspirent : tous les

1 Du Pape, liv. I, chup. i.

DE MAISTRM 19

fidèles, les particuliers d'abord, puis les princes euxmêmes, les prennent pour arbitres de leurs différends. Un moment arrive enfin où Home se trouve trop petite pour eux et les Césars. Lear puissance morale, sans insignes et sans pompe, trouble plus ces derniers que la force militaire et les faisceaux des généraux d'armées qui leur disputent l'empire. Chassés par une invisible main, les empereurs laissent enfin la ville éternelle aux représentants de cette religion à qui l'éternité est pro mise. Constantin transporte le siège de l'empire à Constantinople. La donation de Rome au pape par Constantin, qui n'est qu'une fable, est en un certain sens de l'histoire. Les malheurs qui suivirent, en détachant l'Italie de l'empire, rehaussèrent encore la situation du pontife romain. C'était désormais à son tribunal que les citoyens portaient les plus grandes affaires; c'était auprès de lui seul que les populations opprimées cherchaient un refuge. Il était déjà souverain de fait, quand Pépin lui en donna le titre1.

Les papes sont donc à bon droit non seulement les souverains spirituels de la catholicité, mais encore les souverains temporels d'un certain royaume. Mais doivent-ils s'en tenir à ce double rôle et rester étrangers au gouvernement temporel des autres souverains ? notre auteur ne le pense pas, et voici sur quelles raisons il s'aj puie.

.v ansdoute les souverains ont toutintérètà gouverner d'une manière équitable. Néanmoins il leur arrive parfois, sous l'influence de leurs passions, de se porter à

1 Du Pape, liv. II, chap. vi.

20 TRADITIONALISME ET ULTRAMONT ANÏSME

de tels excès que leurs sujets se demandent ce qu'ils doivent faire en présence d'une tyrannie aussi monstrueuse. Ils se sont partagés sur ce point entre deux systèmes nettement tranchés. L'audacieuse race de Japhet, toujours avide de liberté, a chassé les princes qui prétendaient la tenir sous le joug, ou bien elle a opposé à leur puissance des lois restrictives. L'immense postérité de Sem et de Cham a pris à leur égard un tout autre parti : Faites ce que vous voudrez, leur a-t-elle dit ; quand nous serons las, nous vous égorgerons. De Maistre a le bon goût de préférer le système de l'Europe à celui de l'Asie et de l'Afrique; mais il juge pourtant qu'il n'est pas sans difficultés. C'est pourquoi il pose ce qu'il appelle le problème européen de la manière suivante : Comment peut-on restreindre le pouvoir souverain sans le détruire? On a bientôt dit : il faut une constitution, il faut des lois fondamentales. Mais qui les fera exécuter ? Celui-là, corps ou individu, sera plus puissant que le souverain, il sera le souverain lui-même et on n'aura aucune garantie contre l'abus qu'il pourra faire de son autorité. Si on est mécontent, on sera réduit à s'insurger contre lui. Or, c'est là, suivant de Maistre, un remède pire que le mal. Il devrait donc y avoir dans le monde quelqu'un qui pût, dans certains cas, dispenser les citoyens du devoir d'obéir à leurs princes, Or, qui aurait plus d'autorité pour le faire et pourrait le faire avec moins d'inconvénients que celui dont la puissance offre le caractère à la fois le plus général et le plus humain ? La puissance dispensante devrait être la puissance papale. Son intervention serait tout aussi naturelle que celle de la multitude et elle aurait infiniment moins

de dangers, 11 es1 naturel, en effet, que l'autorité religieuse prenne parti pour le* opprimés, et elle ne peut manquer de le faire avec une prudence et une circonspection dont ceux-ci ne sont pas capables1. A l'appui de cette théorie, notre auteur développe des considérations dans lesquelles nous ne le suivrons pas, sur le rôle que Les papes ont joué au moyen âge, et s'attache à montrer qu'il a été extrêmement favorable soit au respect de la justice, soit au progrès de la civilisation.

Non content de réhabiliter, dans son livre Du Pape, la suprématie, même temporelle, des pontifes romains, de Maistre essaye, dans ses Lettres à un gentilhomme russe, de justifier une des institutions les plus décriées qu'on leur attribue, celle de l'Inquisition. Ses raisons paraîtront sans doute au lecteur, comme à nous, plus curieuses que concluantes. On se trompe, dit-il, touchant l'Inquisition, quand on se figure qu'elle condamne à mort pour de simples opinions. Elle ne condamne que pour des opinions manifestées, se conformant en cela aux traditions de toutes les nations policées, qui ont toujours prononcé la peine capitale contre les atteintes graves portées à la religion établie. Le point essentiel, le seul qui importe, c'est que le coupable n'est puni qu'en vertu d'une loi connue de lui et faite pour tous. Il y avait, du reste, pour lui un moyen bien simple d'éviter la mort : c'était de se taire.

Quant à la torture et à la peine du feu, c'est sans doute un beau sujet de déclamation philosophique, maison comprend qu'à une époque où on les employait envers

1 Du Pape, liv. If, chap. n et n .

22 TRADITIONALISME ET ULTRAMONT ANISME /

diverses catégories de criminels, on ne se soit pas fait scrupule de s'en servir contre les hérétiques et les liérè siarques. Nul doute, en effet, que de tels hommes ne doivent être rangés dans la catégorie des grands coupables, puisqu'ils commettent un crime de lèse-majesté divine et ébranlent les bases mêmes de la société. Chez certaines nations très civilisées et très bien administrées, l'incendiaire est brûlé vif, et chacun dit que c'est bien fait. Croit-on par hasard, dit de Maistre, que l'hérésiarque soit moins coupable que l'incendiaire? Loin de blâmer l'Inquisition, conclut- il, il faut la glorifier, car c'est elle qui a préservé l'Espagne et des hérésies du seizième siècle et des guerres religieuses qui en ont été la conséquence. Les législateurs, en effet, ne doivent pas seulement considérer le présent, mais encore l'avenir; ils ne doivent pas craindre de verser quelques gouttes d'un sang impur, pour empêcher de répandre à grands flots celui des générations futures. Au lieu de se vanter d'avoir toujours repoussé l'Inquisition, les Français devraient bien plutôt en rougir ; car elle aurait certainement prévenu la révolution qui a éclaté plus tard parmi eux.

Les deux ouvrages d'inégale étendue et d'inégale valeur que nous venons d'analyser ont ceci de commun qu'ils respirent un esprit diamétralement contraire à celui du dix-huitième siècle et de la révolution, et qu'ils expriment avec autant de vivacité que de relief le mouvement de réaction qui suivit ces deux époques fameuses. Vingt ans après que les croyances religieuses avaient été bafouées et proscrites avec tant d'animosité, voilà un écrivain qui non -seulement les justifie et les glo-

DE MAISTRE 2f\

rifle, mais qui demande pour elles l'empire du monde et propose d'en ériger le représentant le plus émiuent en arbitre suprême des rois et des peuples. Au lendemain du siècle qui avait unanimement flétri les persécutions religieuses, voilà un auteur qui compose un livre pour les réhabiliter et qui ne recule pas devant l'apologie de cette Terreur sacrée qu'on nomme l'Inquisition . Et, chose singulière, il peut faire tout cela, sans être mis au ban de l'opinion ; il peut le faire aux applaudissements d'une partie de cette noblesse et de cette bourgeoisie qui décernait, quarante ans auparavant, à Voltaire une éclatante apothéose ! Les excès de la révolution ont enfanté ce prodige ; ils ont rendu aux doctrines du passé le prestige qu'elles avaient perdu. Cependant ces doctrines étaient loin d'être irréprochables. Celles du comte de Maistre, en particulier, prêtaient le flanc à bien des objections. Ainsi, il prétend établir une sorte d'équation entre l'idée de souveraineté et celle d'infaillibilité. Or, il y a là une erreur évidente. De ce que les hommes ont dû s'arrêter, dans la hiérarchie des tribunaux qu'ils ont constitués, à un tribunal souverain, qui juge en dernier ressort et sans appel, il ne s'ensuit pas que ce tribunal ne se trompe jamais et que ses arrêts soient toujours l'expression de la justice. Les magistrats qui y siègent n'oseraient eux-mêmes le soutenir. Ils se reconnaissent sujets, comme tout le monde, aux erreurs inséparables de notre humanité. De ce que le roi dans certains pays, les représentants de la nation dans d'autres, portent des lois que personne ne peut abroger et auxquelles chacun est tenu d'obéir, il n'en résulte pas que ces lois soient nécessairement les meilleures possibles et qu'un

esprit méditatif soit mal venu à croire que tel article est fâcheux, telle disposition insuffisante et qu'à tout prendre on aurait pu mieux faire. Il y a donc lieu de distinguer la souveraineté de l'infaillibilité.

Quelque opinion que Ton adopte sur cette question, qui est du ressort de la théologie plutôt que de la philosophie politique, il y a une chose qu'on ne peut s'empêcher d'admirer dans le livre du Pape, c'est le tableau que l'auteur y trace de l'élévation graduelle et des ac croissements successifs du pontificat romain. Là où le dix-huitième siècle n'avait vu qu'une longue série de fraudes pieuses, ourdies par des prêtres hypocrites, ou de coupables envahissements tentés par des pontifes audacieux, de Maistre nous montre avec raison l'épanouis ~ sèment naturel d'un grand fait social et la paisible transformation d'une puissance morale en une puissance politique. Il y a là un vif sentiment delà réalité historique que les esprits les plus prévenus ne sauraient méconnaître. Les vues de Joseph de Maistre sur la suprématie du pontificat romain sont beaucoup plus contestables. Il pose en principe que l'individu ou le corps chargé de limiter la puissance souveraine devient par le fait le véritable souverain et que les sujets sont sans garantie contre les abus possibles de son autorité. Mais si ce principe est vrai, quand on l'applique aux assemblées délibérantes, il sera vrai aussi quand on l'appliquera à la puissance pontificale, de sorte qu'ériger celle-ci, comme on le demande, en puissance dispensante, ce sera l'ériger en puissance à la fois absolue et universelle. Le système du comte de Maistre offre donc tous les inconvénients auxquels il prétend obvier; il en

offre» même de plus graves. Un despotisme qui ne règne que sur Les corps laisse une certaine liberté à la pensée de L'homme; celui qui nedomiiieque sur lésâmes laisse une certaine liberté à ses actes extérieurs. Dans un cas comme dans l'autre, la nature humaine peut encore se développer. Mais un despotisme qui pèserait à la fois sur les âmes et sur les corps constituerait un système de compression et d'étouffement incompatible avec tout développement et toute vie. Ce serait le système turc, qui a stérilisé le monde, substitué au système chrétien, qui l'a fécondé.

Sans doute ce système, qui n'est autre que la théocratie, a eu sa raison d'être au moyen âge, où la vie intellectuelle et morale était concentrée presque entièrement dans le sacerdoce, et encore n'y fut-il jamais complètement accepté. Jamais les pontifes romains, en effet, ne déposèrent les rois paisiblement et sans provoquer, au sein des nations, des déchirements douloureux et des guerres sanglantes. Mais les mêmes causes qui avaient donné à ces pontifes une demi-suprématie, durant les âges barbares, la rendent maintenant impossible. Où est aujourd'hui la science, où est la moralité ? Dans le clergé sans doute, surtout dans le clergé français, le plus éclairé et le plus honnête de l'univers, mais aussi, et à un degré non moins remarquable, dans d'autres classes de la population. Par conséquent, nous n'en sommes pas réduits, comme autrefois, à recourir au sacerdoce pour la décision de nos affaires. Si cela est vrai de nos affaires intérieures, cela l'est encore plus, s'il est possible, de nos affaires extérieures. On ne comprend pas, en effet, comment le souverain Pontife pour-

26 TRADITIONALISME ET ULTR AMONTANISME

rait jouer le rôle d'arbitre au milieu d'un monde dont la Réforme a changé la face et où les puissances hérétiques et schismatiques balancent les puissances orthodoxes, si elles ne les surpassent.

Quant aux idées de Joseph de Maistre sur l'Inquisition, nous avons à peine besoin de les discuter devant des lecteurs imbus de l'esprit moderne. Pour résoudre la question de la légitimité de cette institution, il suffît de la transporter dans la région des principes, c'est-àdire de l'élever à son plus haut degré de généralité ; il suffit de se demander si les pouvoirs publics ont le droit de s'enquérir (inqnirere) des croyances religieuses des citoyens et de leur infliger, pour ce seul fait, la peine de mort et les supplices les plus atroces. Pour nous autres hommes du dix-neuvième siècle, poser une telle question c'est la résoudre; car on ne saurait l'énoncer suns nous faire frémir d'horreur. On dira, avec de Maistre, qu'il ne s'agissait pas, dans le temps dont il parle, de simples croyances, mais de croyances manifestées, et que, si les accusés tenaient à éviter la mort, ils n'avaient qu'à se taire. Cette doctrine n'est guère moins tyran nique que la précédente. On n'ignore pas, en effet, que chez la plupart des hommes, la vie religieuse s'identifie avec la vie morale, de sorte qu'étouffer les manifestations de l'une, c'est étouffer celles de l'autre et comprimer, pour ainsi dire, violemment la respiration de l'âme. Croyez, nous dit-on, mais en cachette ; taisez-vous et on ne vous tuera pas ! Ce n'est certainement pas à l'école des premiers chrétiens que de Maistre avait puisé ces lâches maximes. Ces derniers ne mettaient point honteusement un sceau sur leurs lèvres, pour retenir la

DE MAISTRK 21

vérité captive; ils exprimaient en toute sincérité les sentiments qu'ils avaient dans le cœur. Aussi ils seul admirés, même par les profanes, parce qu'ils ont été les martyrs du droit et lui ont rendu témoignage en tendant leur tête au fer du bourreau, pendant que leurs -éditeurs sont voués à l'exécration de tous les siècles, pour avoir violé le droit dans leur personne. Dira- t-on que, si le droit de croire et de manifester ses croyances est inviolable chez le chrétien, il ne l'est ni chez le juif ni même chez le simple dissident? Ce serait dire que le droit n'est pas le droit; car son propre caractère est d'être universel ou de n'être pas. Le droit de n'être point persécuté pour ses croyances est inhérent à la personne humaine en général, au même titre que celui de n'être ni tué ni spolié. C'est pourquoi le persécuteur n'est pas plus excusable que l'assassin et que le voleur. De Maistre demande s'il n'était pas permis à l'Espagne de verser quelques gouttes d'un sang impur pour réprimer les envahissements du judaïsme, qui allaient briser son unité nationale, et pour se préserver des déchirements qui la menaçaient dans l'avenir. C'est demander s'il n'était pas permis aux empereurs romains de verser le sang impur des chrétiens qui allaient jeter de si redoutables ferments de discorde dans l'empire; s'il n'était pas permis à. Elisabeth d'Angleterre et à sa sœur Marie la Sanglante d'exterminer, à tour de rôle, ceux de leurs sujets qui refusaient de se rallier aux croyances religieuses de leur souveraine ; s'il n'est pas permis enfin aujourd'hui encore aux gouvernements de la Russie et de la Grande-Bretagne d'effacer, par le fer et parle feu, jusqu'aux derniers vestiges des dissidences

religieuses au sein de la Pologne et de l'Irlande. Cela ne saurait être permis, puisque la fin ne justifie pas les moyens. D'ailleurs, la paix à laquelle on arrive par des moyens semblables, n'est pas seulement une paix immorale, c'est une paix funèbre, c'est celle du désert et de la mort, ubi solitudinem faciunt, pacem appellant. A quoi ont servi à l'Espagne les persécutions cruelles de son Inquisition ? — A la sauver, dit de Maistre, en la préservant des guerres religieuses et des révolutions politiques. — Et nous, nous répondons : A la perdre, en étouffant en elle tous les germes de vie intellectuelle et morale qu'elle pouvait contenir, et en faisant disparaître, sous un funeste niveau, toutes les diversités qui sont inséparables de notre nature. De Maistre en appelle à l'histoire, comme à une sorte de politique expérimentale. Eli bien ! qu'on la consulte, et on verra quelles sont, des nations où la vie a été violemment comprimée et des nations où elle s'est développée avec moins d'obstacles, celles qui sont aujourd'hui à la tête et celles qui sont à l'arrière-garde de la civilisation.

On voit que, malgré notre admiration pour certaines idées du comte de Maistre, nous sommes en désaccord avec lui sur des points d'une importance capitale. Pour nous, la révolution a été une explosion toute naturelle du sentiment de la justice ; pour lui, elle a été une manifestation surnaturelle de la puissance divine ; pour nous, la société politique est une société d'êtres moraux réunis pour faire respecter leurs droits et pour réaliser progressivement les dictées de la raison ; pour lui, elle est un assemblage d'êtres sentants, formé par l'instinct et développé par le hasard ; pour nous, la société reli-

DE MA [STRE ?9

rieuse est une cité toute spirituelle, où la force spirituelle agit seule el où rien ne se fait que par la douc< ur et la persuasion; pour lui, elle < st une cité moins spirituelle que matérielle, où Le domaine sacre de l'esprit et de la conscience est souvent envahi et violé par la force brutale : entre son idéal et le nôtre, il n'y a presque rien de commun.

Page 1