SES VUES EN PSYCHOLOGIE, EN MORALE, EN POLITIQUE
En déclarant que la vraie philosophie doit emprunter tous ses principes à l'Ecriture sainte, non à la raison, et que celle-ci doit se borner à déduire les conséquences des principes consignés dans celle-là, Bautain avait tracé un programme qu'il ne lui était pas facile de réaliser. L'Ecriture contient, à la vérité, des principes, mais ils n'y sont pas formulés d'une manière abstraite et scientifique : ils s'y présentent sous une forme concrète et populaire, tantôt entremêlés à la trame des récits, tantôt dissimulés sous le voile des symboles, tantôt à demi étouffés par les mouvements de la passion et par les cris de 1 ame, de sorte que ce n'est pas un petit travail que
1 Discours sur Bautain par M. Campaux.
do 1rs dégager, de les préciser et de les mettre en Lumière. Ajoutons que, si elle s'explique assez longuement sur Dieu et le devoir, elle ne disserte guère sur les facultés et les méthodes, et que, si on en peut tirer les éléments d'une théodicée et d'une morale, il n'est pas aisé d'en extraire les matériaux d'une psychologie et d'unelogique. Hautain semble l'avoir senti. Aussi, quand il voulut faire de la psychologie, c'est-à-dire traiter de l'esprit humain et de ses facultés, il cita bien quelquefois l'Ecriture, mais il s'appuya le plus souvent sur les moyens de connaître tout personnels et purement humains qu'il avait si violemment combattus.
Suivant Hautain, la psychologie ne doit pas se contenter d'étudier l'âme en elle-même, \ arce que rien n'est connaissable à l'état isolé; elle doit encore l'étudier dans ses rapports avec la nature qui la contient, avec la société où elle se développe et avec Dieu dont elle relève : il faut qu'elle s'éclaire des lumières de la physiologie, de celles de la philologie et de celles de la théologie. Physiologiste en même temps que théologien (car il s'était fait recevoir docteur en médecine à Strasbourg, en 1826), Bautain était, ce semble, plus capable que nul autre de réaliser le plan qu'il avait conçu. Malheureusement son goût malsain pour le merveilleux et l'extraordinaire compromit le succès d'une entreprise qui méritait d'avoir une meilleure issue.
Dès le début de son grand ouvrage intitulé Psychologie expérimentale, ou V Esprit humain et ses facultés, il se demande ce que c'est que la nature, avec laquelle l'àme est en rapport, et fait remarquer qu'elle î.e se confond pas avec le m< nde. Le monde, tel qu'il
nous apparaît, est, dit-il, le produit de la nature : c'est la nature objectivée et passée en manifestation. Mais, pour que ce passage s'opère, il faut qu'un troisième principe intervienne : c'est l'esprit de la nature, qui comprend l'esprit psychique et l'esprit physique, lesquels engendrent par leur combinaison l'esprit du monde . Mais l'homme étant un microcosme, c'est-à-dire un petit monde, doit contenir en lui tout ce qu'il y a dans le grand. Il y a donc en lui une âme et un corps, et aussi un esprit psychique ou esprit de l'âme, un esprit physique ou esprit du corps et un esprit intermédiaire qui résulte de leur union. Il est clair que pour faire des distinctions si étranges, Bautain n'a consulté ni cette raison que d'ailleurs il n'aime pas, ni même ces saints livres auxquels seuls il voulait demander se? inspirations.
Le commerce de l'esprit de l'homme avec la nature est, d'après Bautain, la première condition de la connaissance; plus ce commerce est animé par l'action des objets et la réaction du sujet, plus nos facultés acquièrent d'énergie. Notre auteur fait très bien voir, en s'inspirant de J.- J. Rousseau et en devançant M. Spencer, qu'à notre époque de science livresque, nous ne comprenons pas assez l'importance de la connaissance personnelle et expérimentale. Nous ne savons jamais bien, dit-il, que ce que nous avons expérimenté, etl'habitude de mettre toujours un livre entre nous et les objets, c'est-à-dire, au fond, d'apprendre par ouï-dire, est le vrai moyen de n'avoir que des idées factices. La pensée est presque toujours en raison directe de la sen sation qui la stimule et qui lui fournit ses matériaux; car on ne pense bien que ce qu'on a bien senti*
BAUTÀIN
Si Bautaih attribue aux objets extérieurs une grande)
influence sur notre développement psychologique, il attribue une influence plus grande encore à la parole, par laquelle nous communiquons avec nos semblables. Il montre peu d'originalité touchant la question de son origine, car il la résout comme de Bonald; mais il déploie un certain talent dans l'analyse qu'il en fait. Il nous trace, en particulier, une description de l'action oratoire qui ne déparerait pas la meilleure des rhétoriques. Malheureusement il laisse échapper, ici encore, certains traits qui trahissent un auteur plus imaginatif que judicieux. Ainsi, il découvre entre les deux voyelles, A et 0, des rapports que jusqu'à lui on n'avait jamais soupçonnés: « L'O, dit-il, est l'A pleinement objectivé, comme la sagesse divine est la manifestation de Dieu, comme l'univers est la manifestation de la sagesse divine. » Quant au verbe, comme il unit l'être à la manière d'être, il lui parait le médiateur universel, il est, h s s yeux, la vie du discours, de même que le Verbe divin est la vie du monde1. Qu'on vienne dire, après cela, que la Bible ne sert à rien pour faire de la psychologie ! La plus haute de nos facultés, suivant Bautain, est celle qui nous met en rapport avec Dieu et à laquelle cet auteur donne le nom d'intelligence. Cette faculté répond-elle, comme quelques-uns l'ont dit, à la raison éternelle des éclectiques ou, comme d'autres l'ont cru, à la sur Intelligence (sovrintelligenza) de Gioberti? c'est ce que nous, ne voulons pas examiner. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle ne se manifeste en nous, d'à-
i L Esprit humain^ l. II, p. 205 251.
près le philosophe de Strasbourg, que consécutivement à l'action delà parole, à la foi en la parole et à l'opération de Dieu, qui en est inséparable : « Elle naît dans 1 ame, dit-il, quand l'objet qui lui correspond agit sur l'àme, c'est-à-dire Dieu lui-même par l'intermédiaire delà parole de l'homme1. » Il semble, à entendre Bautain, que Dieu ne peut pas agir seul et intérieurement sur nous et que, pour nous parler efficacement au dedans, il a besoin que quelqu'un nous parle en même temps du dehors. C'est l'antique doctrine du Logos et du Maître ultérieur gâtée par la récente théorie de la parole; c'est le platonisme et l'augustinisme altérés par le bonaldisme.
On yoit que si Bautain a conçu la psvchologie d'ur.e manière assez large, il l'a souvent corrompue par des imaginations bizarres. Mais ce qu'il importe surtout de remarquer, c'tst que l'Ecriture, où il devait puiser tant de lumières, ne lui a pas été d'un grand secours dans cette science. Ou il ne l'a pas consultée ou il l'a consultée sans fruit, ce qui constitue, dans un cas comme dans l'autre, un argument décisif contre son système.
Quant à la morale de Bautain, elle paraît assez en harmonie avec sa théorie de l'impuissance de la raison. Suivant lui, en effet, la philosophie morale doit être subordonnée à la théologie morale ; car celle-ci est fondée sur la révélation, qui est certaine, celle -là sur la raison, qui est incertaine2. Mais c'est là une argumentation qui renferme une contradiction flagrante. Si, en effet, la
1 L'Esprit humain, t. II, p. 3£0.
* La Conscience, p. 1 et suivantes.
raison esl incertaine, on ne voit pas comment elle peu! prouver la révélation avec certitude; dans cette supposition, la raison et la révélation tombent d'une même chute et sont enveloppées dans la même ruine. A cela, Hautain répond que la théologie morale possède des principes d'une évidence immédiate, tandis que la philosophie morale n'en possède pas. Mais ce sont là des assertions erronées, s'il en fut. Les principes de la théologie morale ne sont pas immédiatement évidents, car elle les tire de l'Ecriture, et l'autorité de l'Écriture a in d'être démontrée. Tel est l'avis non seulement de l'Eglise, mais encore des plus célèbres théologiens de la France et de l'Allemagne qui se livrent à tant de travaux d'exégèse pour mettre hors de doute l'authenticité, l'intégrité et la vérité des livres saints. La philosophie morale n'a pas besoin de tant de recherches pour établir les principes sur lesquels elle repose. Elle les tire directement delà raison, qui nous fournit des règles aussi claires et aussi sures pour Lien vivre que pour bien penser. Quand elle nous dit, en effet, que nous avons le devoir de nous respecter nous-mêmes et de respecter les autres, nous savons bien que c'est là un principe aussi certain que celui de l'égalité du tout et de la somme de ses parties.
Lan tain s'arme, en outre, contre la morale philosophique des divergences de ceux qui la professent. Il voudrait qu'ils fussent d'accord sur les principes et d'accord sur les conséquences, d'accord, en un mot, en tout et sur tout. Or ils ne le sont pas. 11 n'est point de question plus importante en morale que celle du Bien, puisque toute les auires en dépendent Eh bien, ditBautain,
310 TRADITIONALISME ET ULTR AMONT ANISME
lisez le Cours de droit naturel de Jouffroy, et vous verrez de combien de manières différentes elle a été résolue par les philosophes J . Je lui réponds d'abord que les solutions énumérées par Jouffroy diffèrent plus par la forme que par le fond et rentrent souvent les unes dans les autres. Dire que le bien c'est la fin des êtres, que le bien c'est l'ordre, que le bien c'est la perfection, c'est dire, en d'autres termes, à peu près la même chose. — Je lui réponds, en second lieu, que la question du bien est une des plus ardues de la morale spéculative et que la divergence des solutions qu'on en donne n'implique pas toujours une divergence correspondante dans la solution des questions de la morale appliquée. Deux artistes peuvent n'être pas d'accord sur la définition métaphysique du beau et admirer pourtant les mêmes beautés dans les œuvres artistiques. Deux géomètres peuvent n'être pas d'accord sur la nature métaphysique de l'espace et s'accorder néanmoins sur les grandes vérités de la géométrie. De même deux philosophes peuvent différer d'opinion sur l'idée du bien, et l'appliquer toutefois aux mêmes actions. Zenon et Epicure professent des principes fort opposés ; cependant ils s'accordent souventdans la pratique, car ils recommandent également le courage et la tempérance, la prudence et la justice. Du reste, s'il y a eu des dissidences dans la philosophie morale, il y en a eu aussi dans la théologie morale ; si la première a eu ses stoïciens et ses épicuriens, la seconde a eu ses jansénistes et sesmolinistes. Bautain n'est donc pas très bien venu à s'écrier, en modifiant légèrement
1 Conscience, p. 8.
le mot il»' Pascal : « La vérité philosophique est autre au delà du Rhin, autre en deçà *»; car il s'expose à se faire demander si cela est particulier à la vérité philosophique.
Nous reconnaissons pourtant à liautain un mérite, c'est d'avoir essaj'é de mettre sa morale d'accord avec sa métaphysique; car, dans l'une comme dans l'autre, il pose en principe qu'il faut sacrifier la raison à l'autorité. Seulement c'est là un principe qu'il n'applique pas toujours. Au lieu, en effet, de déduire sa morale de l'Ecriture, comme il l'avait fait pressentir, il l'emprunte généralement aux traités de la scolastique. Or ces traités sentent singulièrement le rationalisme et le paganisme, puisque c'est la raison toute païenne d'Aristote qui les a inspirés. Sur ce point il abandonne, à notre grande surprise, le sentiment pour le raisonnement et fausse compagnie à ses chers biblici pour se rallier à ces sententiarii qu'il a si sévèrement condamnés.
Bautain consacra la première partie de sa vie à la métaphysique et à la psychologie, et la seconde à la morale. Il ne s'occupa guère de politique qu'accessoirement et en passant, dans quelques-uns de ces sermons connus sous le nom de Conférences, où des ecclésiastiques distingués ont eu, de nos jours, l'idée de faire appel à la raison des profanes plutôt qu'à la foi des croyants et de présenter le christianisme par son côté politique et social plutôt que sous son aspect théologique et religieux. Notre auteur prononça les discours auxquels nous faisons allusion au commmencement de 1848, dans
1 Conscience, p. 9.
3 i2 T RADI T ÏO N ALI S M E E T U LT F AM ON T A N I SM E
la chaire de Notre-Dame, où il montait pour la première fois. C'était, comme on sait, l'époque où Pie IX, récemment investi de l'autorité pontificale, semblait vouloir inaugurer l'alliance de l'esprit chrétien et de l'esprit moderne et où l'un de ses conseillers, un nouveau Savonarple, le Père Ventura, s'écriait à Rome même que, si les rois de la terre se montraient hostiles à l'Eglise, elle pourrait bien se tourner vers la démocratie, comme autrefois vers les barbares, et couronner, après l'avoir humecté des eaux du baptême, le front de cette héroïne sauvage. Bien que Bautain ait imité quelque part ce mouvement oratoire, son amour pour la liberté et la démocratie ne dépasse point les limites de la modération ; il reste même souvent fort en deçà.
L'orateur fait très bien voir que la religion doit s'accorder avec la liberté politique, puisqu'elle fait partie comme elle des choses de l'ordre moral. Il établit parfaitement qu'en formant d'honnêtes gens elle forme des citoyens libres; car c'est parmi les hommes qui ont assez d'énergie morale pour se gouverner eux-mêmes que l'action gouvernementale peut se réduire en quelque, sorte à son minimum et la liberté politique recevoir son maximum d'extension. Cependant il ne faut pas croire qu'il conçoive la liberté comme nous et qu'il l'admette dans les termes où elle est formulée par nos lois depuis 1789. Comme il n'y a rien de plus propre à maintenir la société que la foi des populations, le gouvernement ne doit pas, suivant lui, souffrir qu'on l'attaque. De là la condamnation de l'hérésie qui s'ingère de discuter les questions que l'Eglise a résolues une fois pour toutes, et celle de la philosophie, qui, en minant la