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de L'aveu de sa radicale impuissance en matière de métaphysique, tel qu'il le trouvait formule dans la Critique delà raisonpure : « Ici, dit-il, je vous renvoie aux antinomies de Kant, où vous verrez les plus forts arguments pour ou contre l'existence de Dieu, opposés l'un à l'autre', s'équilibrant, se neutralisant ou s'effaçant, comme Les ternies positifs et négatifs dans une équation, et donnant pour résultats zéro, d'où Kant
conclut que la métaphysique est impossible Cette
décision est le coup le plus rude qui ait jamais été porté au rationalisme1. » Sans se donner la peine de refaire Les analyses du philosophe allemand et de vérifier l'exactitude de ses conclusions, Bautain somma donc le rationalisme d'évacuer sans délai la région des causes et des principes, qui appartenait de droit au christianisme, et de se renfermer désormais dans le champ des phénomènes et des applications. Si, en effet, la métaphysique n'est pas une affaire de science, mais de croyance, il est juste que la raison l'abandonne kla foi.
A l'appui de cette opinion, le philosophe de Strasbourg invoquait l'histoire en même temps que le bon sens. Il faisait voir que, dans les premiers âges de l'Église, on se bornait à citer l'Ecriture, quand il s'agissait d'éclairer l'esprit et de diriger la vie, et que ce ne fut que plus tard qu'on se mit à raisonner, à propos et hors de propropos, sur les principes régulateurs de la pensée et de la conduite humaines: la méthode naturelle fît place alors à la méthode scolastique ; le bon sens, au syllo-
1 Philosophie du christianisme, tonne II, p. 75.
gisme. Cette révolution ne s'accomplit pourtant pas sans résistance. Beaucoup de docteurs qui tenaient plus à la pratique qu'à la spéculation et qui préféraient les dogmes de la Bible, qui nourrissent le cœur, aux sentences d'Aristote qui aiguisent l'esprit, protestèrent contre les nouveaux procédés introduits dans les écoles: de là la lutte qui s'engagea vers le xie siècle, entre les doc tores biblici et les doctores sententiarii.
Les arguments de Bautain paraissent au premier abord assez plausibles; mais on trouve, à la réflexion, qu'ils ne sont pas des plus péremptoires. En admettant que nous ne puissions pas connaître les vérités métaphysiques par la raison, cela ne prouve pas que nous pouvons les connaître autrement, de sorte que la conclusion de cette belle démonstration est le scepticisme et non le christianisme. Mais est -il bien vrai que nous ne pouvons connaître par la raison les vérités de ce genre? Bautain l'affirme, en s'appuyant sur l'autorité du rationalisme critique ; mais rien ne nous empêche de le nier en nous fondant sur celle du rationalisme dogmatique, puisque c'est d'autorité plutôt que de preuves qu'il s'agit. Nous ne sommes nullement forcés de choisir, comme notre auteur le voudrait, entre une foi sans raison et un scepticisme sans limites.
Quant à la distinction qu'il établit entre la méthode naturelle et la méthode scolastique, elle est assez ingénieuse, car elle répond à celle de l'esprit mystique et de l'esprit dialectique, qui se sont partagé le christianisme au moyen âge, ou plutôt à tous les âges, et on comprend que Bautain, ayant à choisir entre les deux, ce soit an premier qu'il ait donné la préférence. 11 avait
BAUTAIN 3ï"
de tout temps été un peu mystique et c'était parle mysticisme qu'il ('tait arrivé à la foi: il était donc naturel qu'il voulût faire prendre aux autres la route qui l'y avait conduit. Cependant on hésitera, si religieux qu'on soit, à s'y engager trop avant sur ses traces, si l'on songe qu'il aboutit, en la suivant, à condamner, sous le nom de rationalisme, tout le mouvement philosophique du moyen âge et des âges modernes, auquel le mouvement scientifique et le mouvement politique sont si étroitement ]i<''s. La philosophie moderne n'est, en effet, à ses yeux, qu'une philosophie païenne, qui part du doute pour se donner le plaisir de tout prouver ou de tout nier. Aussi les principes de Bautain ne vontà rien moins, comme on a déjà pu le pressentir, qu'à la supprimer et à la remplacer par l'Ecriture et la théologie l.
Ajoutons que toute la polémique instituée par cet écrivain contre la raison et en faveur delà foi semble reposer sur une confusion de mots et un malentendu. Bautain appelle en effet raison, on ne l'a pas assez remarqué, ce que nous appelons raisonnement et s'évertue à démontrer, ce que personne ne lui conteste, que la raison ainsi comprise est impuissante, parce qu'elle ne porte point ses principes en elle même et est obligée de les tirer d'ailleurs : « La raison, dit-il, n'est point un principe, ni la puissance des principes, mais seulement la faculté de déduire des principes ce qu'ils renferment2.» Dès que Bautain prend le mot raison dans cette acception, il est tout simple qu'il soutienne que l'homme, réduit aux sens
1 Pliilosophie du christianisme, t. II, p 17-1P.
2 Philosophie du Christianisme, t. I. p. 170.
32S TRADITIONALISME ET ULTR AMONTAN ISME
et à la raison, n'a que des connaissances sensibles : il n'a, en effet, que celles que les sens lui donnent et celles que le raisonnement en tire, lesquelles sont homogènes aux premières. Il est tout simple aussi qu'il prétende que, pour s'élever à des connaissances supérieures, l'homme a besoin d'une faculté plus haute, qu'il appelle, non pas raison, mais intelligence pure. Nous voulons bien qu'il en soit ainsi. Seulement nous croyons que l'homme exerce spontanément cette faculté, dès que les choses soit intérieures, soit extérieures le sollicitent à l'exercer; tandis que l'auteur de la Philosophie du christianisme affirme qu'il ne l'exerce que sous l'action delà parole et à la suite d'un acte de foi :« Il faut, dit- il, qu'une parole supérieure vienne lui annoncer les principes, lui dire que Dieu est, qu'il est créateur, et il faut qu'elle croie cette parole, sous peine de rester païenne et ignorante *. » Ainsi, d'après Bautain comme d'après Bonald, c'est la parole qui produit la pensée, c'est le mot Dieu qui éveille en nous l'idée de Dieu : de pareilles énormités ne se discutent pas.
Quand on part d'une telle théorie delà raison, on doit être conduit a simplifier singulièrement la science rationnelle de l'être divin, la théodicée. C'est, en effet, ce qui est arrivé à l'écrivain que nous étudions. Les preuves si multipliées et si développées que tous les grands philosophes chrétiens, depuis saint Augustin jusqu'à Fénelon, avaient données de l'existence de Dieu, Bautain les considère comme non avenues. Il en est de même des hautes considérations auxquelles ils s'étaient élevés sur
1 Plii.'os >i>Jiie du christ ianisme, t. I. p. 17.").
la nature du premier Etre el sur ses attributs essentiels : elles sont, à ses yeux, dépourvues de valeur. Bien loin de connaître Dieu, dit Bautain* nous ne nous connaissons pas nous-mêmes, nous ne connaissons que nos manières d'être; le fond de notre être, comme Kant l'a très bien vu, se dérobe à nous et échappe à toutes nos prises. Dès que nous ignorons le principe de notre vie individuelle, comment pourrions- nous saisir celui de la vie universelle? Aussi, s'il faut en croire le mystique de Strasbourg, Dieu ne peut être connu que de luimême : c'est l'abîme insondable, le feu dévorant dont nul ne saurait approcher, que nul ne saurait contempler, dont nul ne saurait se faire ni une idée ni une image. Réduits à nos moyens personnels de connaître, nous ne pouvons savoir ni ce que Dieu est ni s'il est : la parole révélée seule peut nous en instruire.
Mais cette parole révélée, que nous dit-elle et quelles sont les idées essentielles dont nous lui sommes redevables ? La première et la plus importante, suivant notre auteur, est l'idée d'être. Un philosophe célèbre croit que tout homme a cette idée, parce qu'il est luimême un être et qu'il en a conscience : Bautain n'est pas de cet avis. 11 pense que, pour que nous l'ayons, il faut que Dieu, l'Etre des êtres, nous la communique en même temps que le mot qui l'exprime : « Il faut, ditil après Bonald. qu'il se soit manifesté à un homme ou à des hommes, et qu'il leur ait appris lui même son nom sacré1.» Mais l'idée de l'être, à l'état vague et
1 Philosophie dit christianisme, t. I, |». 227.
indéterminé, ne suffit pas pour constituer une religion et régler la vie humaine. Aussi Dieu l'a-t-il précisée et déterminée, dans la mesure du possible, en nous révélant le dogme de la Trinité. Bautain s'ingénie à expliquer ce mystère par une série de comparaisons qui sont loin de dissiper les ténèbres qui le couvrent. C'est, suivant lui, sous la condition du ternaire que nous connaissons tout. Nous ne pouvons pas imaginer un corps qui ait moins de trois dimensions, former un jugement qui ait moins de trois termes, concevoir un acte de vertu qui ne suppose pas au moins trois choses, un agent libre, une loi qui le régit et un rapport entre cet agent et cette loi. Si tous les objets de l'ordre physique, de l'ordre logique et de l'ordre moral sont des trinités bien caractérisées, on voit bien qu'il doit en être de même de Dieu, le plus grand objet de l'ordre métaphysique.
Après avoir justifié à sa manière la conception de la Trinité, Bautain s'efforce de prouver qu'en dehors d'elle il n'y a place que pour l'athéisme, le scepticisme et surtout le panthéisme, l'erreur la plus séduisante de notre temps. Cette conception, en effet, dit-il, « est l'idée du principe éternel pleinement manifesté en lui-même avant toute création, l'idée de Dieu s'engendrant et se contemplant, se connaissant et s'aimant de toute éternité... Si vous n'admettez pas, avec l'idée du Un absolu, celle de son éternelle génération en lui-même, vous n'aurez jamais qu'une métaphysique panthéistique2. »
Bautain n'a pas trouvé dans le camp des rationalistes
1 I'hilosophie du c.'(ris(ianismc,\. I. p. 274. t. II, p. 93.
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beaucoup d'adversaires. Trois d'entre eux seulement, à
ma connaissance, ont dirigé contre lui, non des attaques en règle, mais de simples escarmouches, Damiron, Saisset et M. Franck. Le premier le combattit, dès 1834, à une époque où il n'avait encore publié que sa brochure sur l'enseignement de la philosophie. 11 critiqua avec assez de justesse le principe de la foi à l'Écriture, qui sert de fondement à tout le système, et montra qu'il conduisait directement à la restauration de cette scolastique dont l'auteur ne voulait pas. Quant à Saisset, il eut occasion de toucher deux ou trois fois à la doctrine de Bautain dans son article sur la philosophie du clergé, qui parut dans la Revue des Deux Mondes, en 1844. Il s'attacha moins à la réfuter qu'à la caractériser, à en déterminer la vraie nature. Elle consistait, disait-il, « à réduire la raison aux vérités d'expérience et de raisonnement, et à lui interdire absolument le domaine des principes, c'est-à-dire Tordre entier des vérités morales et religieuses. » 11 rapprochait ensuite Bautain de Lamennais et voulait bien convenir qu'il y avait eu progrès de celui-ci à celui-là dans la philosophie du clergé : « C'est, disait -il avec une haute ironie, c'est un premier pas vers la vérité que de reconnaître , avec M. Bautain et son école, qu'il y a un certain nombre de vérités d'expérience et de raisonnement qui sont indépendantes de l'autorité de l'Eglise, et qu'on peut savoir que l'aimant attire le fer et que le soleil se lèvera demain sans consulter l'Ecriture sainte. » Depuis, M. Franck a consacré à Bautain un article qui n'a d'autre défaut que d'être trop court, où il expose avec précision et repousse avec force les
opinions de l'auteur de la Philosophie du christianisme K
La doctrine de Bautain souleva, au sein du clergé, une opposition bien plus vive. Parmi les adversaires qui entrèrent en lice contre lui, il faut citer un ecclésiastique qui défendit le lamennaisianisme, dans un ouvrage diffus1, où il mêlait parfois à de lourds arguments des personnalités malséantes. Non content de relever dans la thèse du jeune Gratry, disciple de Bautain, des incorrections fâcheuses (char acier au. neutre, vivimlur pour vivunl) et de dire malignement que c'était là du latin de l'Ecole polytechnique, il traitait la respectable Mlle Humann de Sunamite en chef, de femme-Messie de la nouvelle école et insinuait que Bautain avait cherché dans sa liaison avec cette illuminée, bien posée et bien apparentée, un moyen non seulement de communiquer avec l'autre monde, mais encore de faire son chemin dans celui-ci. La scolas tique que Bautain avait également attaquée, trouva des défenseurs plus sérieux dans Picot, rédacteur de l'Ami de la religion, qui reprocha à l'éloquent professeur de condamner l'enseignement des séminaires sans le connaître, et dans M. Bsess, supérieur du grand séminaire de Strasbourg, qui ne se gêna pas pour lui dire que, si l'abbé deBonnechose, son élève, critiquait le latin de la scolastique, c'est qu'il ne le savait pas. Mais le coup le plus sensible que Bautain reçut lui fut porté par Mgr de Trévern, qui l'avait d'abord si bien accueilli et lui avait même confié la direction de son
1 Philosop1.es modernes (1879).
2 De l'enseignement ijhilosophique de M. l'abbé Bautain (in-8° de 648 page?, Strasbourg, chez Leroux, 1833).
petit séminaire. A la suite de plusieurs entretiens où le professeur et le prélat ne purent s'entendre, ce dernier adressa au premier une liste de six articles qu'il le sommait de signer, sous peine de voir dénoncer son enseignement à l'Église comme hétérodoxe et dangereux. Bautain résista quelque temps ; mais Rome s'êtant prononcée contre lui, sans manquer du reste aux égards dus à son mérite, il n'hésita pas à signer les six articles en question, c'est-à-dire à rétracter les diverses erreurs qu'on avait notées dans sa doctrine. Les principales étaient, que c'est la foi, non la raison, qui est le vrai critérium de la certitude; que la raison, réduite à elle seule, est incapable d'établir l'existence de Dieu, et que l'autorité de l'Ecriture n'a pas besoin d'être prouvée1. A partir de ce moment, la vie de Bautain n'offre plus d'incidents remarquables. Après avoir enseigné la philosophie à la faculté des lettres de Strasbourg, jusqu'en 1840, et dirigé quelque temps le collège de Juilly, il fut nommé, en 1853, professeur de théologie morale à la faculté de théologie de Paris et partagea désormais sa paisible existence entre l'enseignement et la prédication. Il mourut en 1867, la même année que Victor Cousin, son ancien maître. Il renouvela en plusieurs circonstances, notamment à la fête des écoles, qui fut célébrée à Sainte-Geneviève, en 1855, le désaveu qu'il avait fait jadis de ses premières doctrines, bien qu'il y fût resté assez attaché. Après avoir cité les paroles de saint Paul sur la puissance de la raison naturelle, « capable de
1 Biographie du clergé contemporain, par un solitaire, t. VIII, article Bautain.
s'élever par ses seules lumières jusqu'à la connaissance de Dieu », le fi déiste vieilli s'écria : « Et moi aussi j'ai résisté à ce texte, et pendant quelque temps j'ai fait tout pour y échapper. Afin de donner un plus beau champ à la parole de Dieu, j'étais porté à affaiblir la valeur de la raison humaine. Mais l'Eglise, toujours sage, a redressé une mauvaise tendance qui pouvait devenir un égarement1. » Néanmoins il importe de rechercher jusqu'à quel point les ouvrages que Bautain composa durant la dernière période de sa vie, portent la. trace de ses anciennes opinions et se rattachent à son système.