AUTRES TRADITIONALISTES : BONNETTY, UBAGHS, DONOSO CORTÈS, VENTURA
Bautain ne fut pas le seul auteur catholique qui défendit le traditionalisme et combattit le rationalisme sous le gouvernement de Juillet et durant les années qui suivirent. Il fut secondé, dans cette entreprise hasardeuse, par plusieurs écrivains qui ne manquaient pas de mérite. Le plus célèbre fut Bonnetty, directeur des Annales de philosophie chrétienne, vaste recueil fondé en 1830, qui compte aujourd'hui plus de 90 volumes. Bonnetty s'éleva surtout, à l'exemple de Gerbet, de Bautain et de Bûchez, contre renseignement philosophique des séminaires, qu'il trouvait très mal
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conçu et où il voyait la source de toutes les erreurs qui nous inondent. C'est, disait -il, un bizarre amalgame de platonisme, de péripatétisme et de cartésianisme, c'est à- dire des systèmes païens et rationalistes, comme on peut s'en convaincre en lisant la Philosophie du Mans ou celle de Lyon. Les jeunes lévites qui étudient soit ces manuels, soit les grands ouvrages dont ces derniers contiennent la quintessence, y apprennent une philosophie naturelle, distincte et séparée de la tradition. Aussi, c'est de là que nous est venue la religion dite naturelle, qui s'est transformée insensiblement en religion panthéiste et humanitaire.
« Votre méthode, dit Bonetty, en s'adressant aux professeurs de philosophie du clergé, est radicalement et matériellement fausse, et c'est de cette méthode que découlent logiquement toutes les erreurs actuelles sur Dieu. )) Les erreurs sur l'âme, le devoir, la société, en découlent également. Elles viennent de ce que « les philosophes catholiques ont eu l'imprudence d'accorder que la raison seule, au moyen des idées innées, ou intuition, ou participation à la raison divine, peut inventer ou découvrir Dieu, l'àme humaine, sa nature, ses devoirs envers Dieu, envers elle-même, envers ses semblables, et de plus constituer une véritable société civile. » Le remède à tant de maux est bien simple; suivant l'honorable directeur des Annales, il est dans le dédain de l'enseignement rationaliste d'un côté, et dans le recours à la tradition et à la parole sainte de l'autre: « Sainte parole de Dieu, s'écrie-t-il, parole extérieure et primitive, nous savons que c'est par vous que toutes chosesont été faites, et pourtant, parmi \qs peuples chré-
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tiens, on a invente une science et une sagesse d'où vous avez été exclue ! »
Le mal que Bonnettv prétend guérir n'est pas d'hier:
il y a, dit-il, bien des siècles qu'il dure. Depuis bien des siècles, en effet, certains philosophes catholiques se sont imaginé qu'il v avait je ne sais quelle philosophie capable de traiter avec autorité de Dieu et de ses attributs, de l'homme et de ses devoirs, sans rien emprun ter à la religion et sans affecter un caractère théologique. Cette erreur dans laquelle sont tombés tous les maîtres de nos écoles, les franciscains comme les dominicains, les oratoriens comme les jésuites, et à laquelle les hommes les plus illustres, un saint Thomas et un saint Bonaventure, un Bossuet et un Fénelon, n'ont pas échappé, est la source de tous nos malheurs. C'est de là que sont sorties (Bonnettv le dit en toutes lettres) les conceptions utopiques des romans de George Sand, et la morale gnosiiquedu Raphaël'àe Lamartine, les objections de Y Esquisse de Lamennais et les doctrines ultradémocratiques de Ledru-Rollin.
Voila où on en était, en 1852, dans une partie notable du catholicisme français, car ces idées de Bonnette ne lui étaient pas particulières : c'étaient celles que Bautain et Bûchez avaient naguère émises, et elles avaient recruté depuis nombre d'adhérents. Ces philosophes scolastiques dont le xvir" et le xvme siècles s'étaient tant moqué et dans lesquels on avait si longtemps personnifié l'esprit d'immobilité et de routine, on en était venu à les redouter comme des libres penseurs et des révolutionnaires. On s'écriait que la raison et le paganisme tenaient encore trop déplace dans leurs
œuvres, au grand détriment de l'es^ "\t moderne, qu'elles corrompaient continuellement. Il fallait, par conséquent, en revenir aux travaux du christianisme pur, où la raison naturelle et la culture païenne ne brillaient que par leur absence. C'était la pensée de l'abbé Gaume, c'était l'idée qui avait inspiré le Ver rongeur, que Bonnetty transportait du domaine de la littérature dans celui de la philosophie. Le directeur des Annales ne l'ignorait pas. Aussi il soutenait la thèse du célèbre abbé en même temps que la sienne, mais il regardait la sienne comme la plus importante des deux. Après avoir fait remarquer que tous les rationalistes et semirationalistes avaient pris parti pour les classiques païens, il ajoutait : « Mais la question essentielle n'est pas dans le plus ou moins d'auteurs païens lus et commentés dans les classes. La question essentielle, nécessaire, décisive, est celle de l'enseignement de la philosophie, c'est-à-dire du dogme et de la morale philosophiques. » L'esprit qui inspirait le directeur des Annales dans ses théories, iltle portait dans l'appréciation de tous les ouvrages et de tous les actes de quelque importance qui se produisaient autour de lui. Tantôt il repoussait les attaques si habiles que le Père Chastel avait dirigées contre la philosophie traditionnelle (juin et juillet 1849, avril et juin 1852); tantôt il traitait du rationalisme dangereux et du traditionalisme véritable (janvier, juin et juillet 1853); un autre jour il s'attachait à interpréter les actes du concile d'Amiens et à montrer la conformité de ses décisions avec la doctrine des Annales de Philosophie. Il rallia ainsi autour de lui beaucoup d'adhérents, mais il rencontra aussi un cer-