‹ Traditionalisme et ultramontanismeChapitre 38 sur 47 · BONNET TV · texte numérisé non relu

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tain nombre de contradicteurs. Il eut généralement pour lui les rédacteurs de Y Univers, toujours prompts à soutenir les opinions extrêmes et paradoxales ; mais il eut contre lui les écrivains plus sensés et plus modérés du Correspondant et de Y Ami de la Religion, notamment M. l'abbé Cognât, esprit sage et bien équilibré qui s'honora en combattant avec la même fermeté le traditionalisme exagéré de Bonnetty et l'ultramontanisme intempérant de M. Yeuillot.

Comme les esprits s'exaltaient déplus en plus et que la querelle menaçait de s'envenimer, Rome crut devoir intervenir. Elle soumit à la signature de Bonnetty plusieurs propositions qui impliquaient l'abandon de toute sa doctrine, celles-ci, par exemple : — Le raisonnement peut prouver avec certitude l'existence de Dieu, la spiritualité de l'âme, la liberté de l'homme ; — la raison précède la foi et elle y conduit l'homme avec le secours de la révélation et de la grâce ; — la méthode dont se sont servis saint Thomas, saint Bonaventure et les autres scolastiques après eux ne conduit point au rationalisme et elle n'a point été cause que, dans les écoles contemporaines, la philosophie soit tombée dans le naturalisme et le panthéisme. Bonnetty signa ces propositions, et la querelle du traditionalisme fut pour quelque temps, sinon éteinte, au' moins assoupie.

Nous avons suivi, en France, à peu près dans toutes ses phases les destinées du traditionalisme ; mais cette doctrine ne se renferma point dans les limites de notre pays et il n'y a pas lieu d'en être surpris. Une philosophie qui a quelque vitalité et quelque puissance dé-

borde ordinairement par delà les frontières et s'impose, dans les contrées les plus diverses, aux esprits qui lui sont appropriés. C'est ainsi qu'au xvne siècle, le cartésianisme s'était répandu, non seulement en France, mais encore en Hollande, en Allemagne, en Suisse et dans tous les autres Etats de l'Europe ; c'est ainsi qu'au xvni0 siècle l'idéologie de Condillac et les doctrines politiques de Rousseau et de Montesquieuavaient franchi les monts et avaient séduit la plupart des philosophes et des publicistes de l'Italie. De nos jours, la philosophie française a peut-ètra exercé moins d'influence au dehors, et s'est peut-être un peu laissé primer par la métaphysique allemande. Cependant le positivisme d'Auguste Comte a de bonne heure pénétré en Angleterre et y a laissé une trace profonde, pendant que notre philosophie spiritualiste s'introduisait sans effort de l'autre côté des Alpes et y ralliait à son drapeau des intelligences d'élite. Les théories traditionalistes de Bonald et de Lamennais n'ont pas non plus été sans action chez les nations qui offraient avec la nôtre une certaine communauté d'idées et de sentiments, telles que la Belgique, l'Espagne et l'Italie elie-même. De toutes les villes belges, celle où ces théories se sont répandues avec le plus de facilité et développées avec le plus d'éclat est la ville de Louvain, siège d'une grande université catholique. Mais ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'elles y ont pris un caractère à part et y ont constitué un traditionalisme mitigé et adouci qui a la prétention de rester à égale distance du traditionalisme pur et du pur rationalisme. Les traditionalistes belges ne sont pas de ceux qui veulent que

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Dieu n'ait mis dans l'esprit de l'homme aucune idée des vérités métaphysiques et morales, et qui estiment que la première connaissance de ces vérités émane de l'enseignement extérieur; mais ils n'attribuent pas pour cela à l'esprit humain une spontanéité complète et une indépendance absolue. Tout en lui reconnaissant une activité propre et continue, ils croient qu'il a besoin, pour parvenir à un véritable usage de la raison et à la vue distincte des vérités qu'il porte en lui, d'un enseignement venu du dehors. Ce n'est pas, disent-ils, que cet enseignement soit pour l'homme la cause efficiente de l'usage de la raison, mais il en est la condition sine qua non. A ces dernières propositions déjà passablement traditionalistes, malgré les restrictions qu'ils y apportaient, ils en ajoutaient d'autres qui le paraissaient encore plus, celles- ci, par exemple, que les vérités métaphysiques ne sauraient être prouvées, et que l'existence de Dieu n'est pas susceptible de démonstration, les preuves qu'on en donne se ramenant à une foi d'un certain genre, qui implique la simple croyance plutôt qu'une véritable évidence.

En présence de ces assertions, l'autorité ecclésiastique ne pouvait manquer de s'émouvoir. Aussi, dès 1843 et 1844, elle signala au docteur Ubaghs, le principal représentant du traditionalisme belge, quelques propositions de sa Logique et de sa Théodicée qui appelaient une correction. Plus tard, en 1858 et 1859, un chanoine de Liège, nommé Lupus, publia un livre intitulé : Le traditionalisme et le rationalisme examinés au point de vue de la philosophie et de la doctrine catholique, où il prenait à partie, en même temps que Bonald

et Bonnetty, le docteur Ubaghs et ses amis de l'université de Louvain. Ce qui rendit le coup plus sensible aux traditionalistes belges, c'est que l'ouvrage du chanoine de Liège reçut les éloges de la Civiltà cattolica, connue par ses rapports avec le Saint-Siège, et fut recommandé par le jésuite Perrone, l'aigle de la théologie contemporaine. Cependant ils ne perdirent pas courage et répondirent à Lupus dans les Annales de Bonnetty, pendant qu'un traditionaliste français, l'abbé Peltier, chanoine de Reims, publiait un Anti- Lupus, où il attaquait M. Cognât, en même temps que Lupus lui-même. M. Ubaghs et ses collègues de l'université de Louvain, Laforêt, Lefebvre et Beelen, forts de la pureté de leurs intentions, en appelèrent alors à Rome (1860). Après de longues et vives discussions, ils furent condamnés, le 2 mars 1866, non seulement comme traditionalistes, mais encore comme ontologistes, ainsi que nous le verrons dans la suite de cette histoire. La principale opinion d' Ubaghs visée dans le décret était l'impossibilité prétendue où nous serions, suivant lui, de connaître aucune vérité métaphysique sans le secours d'un enseigement extérieur, c'est-à-dire, en dernière analyse, sans le secours de la révélation.

Le mouvement traditionaliste ne pénétra pas seulement dans la Belgique, il se fit sentir jusque dans l'inerte et immobile Espagne. Cette nation, qui n'avait jamais eu de philosophie, puisqu'elle n'avait jamais eu assez de liberté d'esprit pour raisonner et discuter ses croyances, sembla un instant, par l'organe de Donoso Certes, saluer la philosophie de la tradition comme la seule qui fut en harmonie avec ses aspirations et ses

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instincts. Le fougueux marquis de Valdegamas n'avait du reste rien de ce qu'il fallait pour fonder une philosophie tant soit peu originale. (Tétait un homme de parti, obstinément attaché au passé et dont l'amour désintéressé du vrai n'était certainement pas la passion dominante ; c'était un politique, et un politique rétrograde, égaré dans la philosophie. Aussi se borna- t-il, dans ses leçons de 1836 et de 1837 et dans le livre qui en fut la reproduction, à développer les idées de Bonald sur l'origine du langage et celles de Bonald et de Maistre sur l'organisation de la société. Le sacrifice de la liberté à l'autorité, du progrès à la tradition, lui paraît, comme à ses maures français, la première loi d'un Etat bien constitué, et, en dehors de la théocratie, il ne voit point de salut pour les nations modernes. Un esprit plus sage et plus mesuré, Balmès, subit, lui aussi, à quelque degré, l'influence de l'auteur de la Législation primitive. Bien qu'il se rattache au rationalisme mitigé plutôt qu'au traditionalisme, il admit l'origine divine du langage.

Le principal représentant du traditionalisme en Italie a été le Père Ventura, membre, puis général de l'ordre des Théatins. Après avoir joui d'une grande faveur sous le pape Léon XII, il perdit son. crédit sous Grégoire XVI, à cause de ses tendances libérales et de ses rapports avec Lamennais. Il ne le recouvra que dans la première année du règne de Pie IX, dont il fut le conseiller et l'inspirateur, jusqu'au moment où la révolution romaine et les mouvements qui la suivirent le forcèrent à s'exiler et à chercher un refuge en France. Il y composa plusieurs ouvrages à la fois libéraux et ultramontains,

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tels que ceux qui ont pour titres : La Raison philosophique et la raison catholique ; De la vraie et de la fausse philosophie; De V origine des idées. Il fit même, à la chapelle des Tuileries, un grand nombre de conférences sur les devoirs du pouvoir politique chrétien et sur les droits des nationalités devant celui qui allait, quelques semaines plus tard, déclarer la guerre à r Autriche et affranchir l'Italie.

Ventura est assez peu favorable au pouvoir temporel. Il le fait reposer, comme saint Thomas son maître, sur le consentement des peuples plutôt que sur le principe d'hérédité; mais, en revanche, il fait clu pouvoir spirituel une émanation de Dieu même et lui soumet toutes les couronnes. C'est la doctrine de Lamennais, à un certain moment de son évolution intellectuelle. Pour lui, comme pour le rédacteur de l'Avenir , la liberté des peuples et celle de l'Eglise sont solidaires, et la Révolution française n'est qu'un corollaire de la religion chrétienne. En même temps que Ventura déchaîne la liberté politique et ne lui assigne d'autres limites que les décisions de l'Eglise, il enchaîne la liberté philosophique, en lui imposant pour unique procédé la méthode scolastique, et en lui donnant les perspectives de la Somme de saint Thomas pour unique horizon. C'est en se plaçant à ce point de vue moitié traditionaliste et moitié scolastique, qu'il pprécie tous les philosophes qui ont marqué dans l'histoire. Il n'éprouve que du mépris pour Platon et Aristote, et confond Descartes et Malebranche dans le même dédain. C'est la doctrine de l'abbé Gaume et de Bonnetty développée avec la verve déréglée d'un improvisateur italien. Doctrine insensée, mais curieuse,

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