REFUTATION DE L H EG E LI AN I S ME OU DIEU DEMONTRE PAR L'ABSURDE
Hegel est incontestablement la plus grande renom mée philosophique du xixe siècle. Après avoir longtemps dominé en Allemagne avec une autorité souveraine, sa pensée avait pénétré en France et y avait inspiré d'autant plus d'enthousiasme qu'elle n'y était pas parfaitement comprise et qu'elle n'y apparaissait que dans une sorte de demi-jour mystérieux. Non seulement le P. Gratry ne partagea point l'engouement général (ses croyances religieuses devaient naturellement l'en préserver), mais il osa envisager en face le philosophe allemand et le prendre corps à corps.
Tout le système de Hegel consiste, suivant réminent oratorien, à concevoir l'univers comme un germe qui se développe, par une série indéfinie de transformations,
depuis l'être pur et indéterminé, identique au nonêtre jusqu'à l'homme, dernier terme et point culminant de cette évolution merveilleuse. Gratry combat cette doctrine comme diamétralementcontraire aux deux principes constitutifs do la raison. De ces deux principes, le premier est le principe d'identité ou de contradiction, qui sert de fondement à la déduction, ou procédé syllogistique ; le second est le principe de transcendance, qui sert de base à l'induction, ou procédé dialectique. Or, pour établir son système, Hegel est obligé, suivant Gratry, de nier l'un de ces principes et d'appliquer l'autre en sens inverse : d'où il suit que son système de panthéisme ou d'athéisme (qu'on l'appelle comme on voudra) est une preuve de l'existence de Dieu par l'absurde.
Que Hegel nie le principe d'identité, c'est ce qui ressort déjà, dit Gratry, du soin qu'il prend de réhabiliter les sophistes grecs avec lesquels on pouvait être tenté de le confondre. Il admire, en effet, beaucoup Gorgias pour avoir dit que l'être n'est pas; que, si on le connaissait, on ne pourrait en transmettre la connaissance. Mais nous avons, pour établir les négations de Hegel une preuve encore plus concluante, c'est l'aveu de Hegel lui-même. Il affirme positivement, en mainte circonstance, l'identité des contradictoires, c'est-à-dire du };Our et du contre, du oui et du non, de l'être et du néant et partant du vrai et du faux, du bien et du mal : « L'être, dit- il, et le néant, c'est même chose; la lumière pure, ajoute-il, c'est la nuit pure l. » Noncon-
1 Logique, t. I, p. 133.
tent de nier le principe d'identité qu'il appelle encore principe du troisième exclu (principium eœclusi teriii), Hegel donne des raisons à l'appui de son opinion. Suivant lui, ce principe n'a de valeur que dans la logique vulgaire, qui opère sur des abstractions; il n'en a point dans la logique nouvelle, qui raisonne sur le concret, sur le réel, où le oui et le non ne s'opposent jamais d'une manière absolue. Aussi le remplace-t-il par un principe tout contraire qu'il nomme celui du troisième surYenant (principium tertii intervenienlis), de manière à faire subir à la logique une complète transformation.
Gratry défend de son mieux le principe d'identité contre le philosophe allemand. Quand je dis : Je mourrai demain, ou Je ne mourrai pas demain, dit-il, toute autre alternative est exclue, il n'y a pas de troisième terme admissible. Quand je dis :Dieu est bon, ou II n'est pas bon, c'est là également une proposition dont la première alternative exclut l'autre et ne permet à aucune autre d'intervenir entre elles. Aristote a formulé admirablement et admirablement défendu ce principe de contradiction dont l'auteur moderne ne veut plus entendre parler. Suivant lui, le principe par excellence est celui au sujet duquel toute erreur est impossible et dont la possession est nécessaire pour comprendre quoi que ce soit. Or, il n'en est aucun qui offre ces deux caractères au même degré que celui-ci : « Il est impossible que les mêmes attributs appartiennent et n'appartiennent pas au même sujet dans le même temps et sous le même rapport. » Quiconque, ajoute le fondateur de la logique, soutient qu'on peut affirmer simultanément
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le oui et le non, détruit la possibilité de la parole et persiste néanmoins à parler; mais il ne mérite pas qu'on le prenne au sérieux, car, de fait, il ne dit rien. C'est ne rien dire, en effet, que de dire, non que les choses sont ainsi ou ne sont pas ainsi, mais qu'elles sont ainsi et ne sont pas ainsi en même temps. Il semble vraiment, s'écrie Gratry, qu'Àristote avait lu Hegel et se proposait de le réfuter l.
On dira peut-être que le philosophe grec s'est exprimé de la sorte parce qu'il ignorait ce troisième intervenant dont la découverte était réservée au philosophe germanique. Eh bien, non! le troisième intervenant, il l'a deviné et en a fait bonne justice : « Dire que l'être est et que le non-être n'est pas, dit-il, voilà le vrai ; admettre un milieu entre ces deux propositions contradictoires (c'est bien là le troisième intervenant), c'est comme si on admettait un nombre qui ne serait ni pair ni impair. » Non content de percer à jour tous ces sophismes, Aristote en pénètre la raison et les conséquences. Ils proviennent de la manie de chercher à tout expliquer. Quant à leurs résultats, les voici : « Si, dit-il, toutes les propositions contradictoires au même être sont vraies en même temps, il est évident que toutes choses seront comme une chose unique. Une galère, un mur etun homme doivent être même chose. » C'est le système de l'identité absolue, c'est le panthéisme hégélien aperçu, deux mille ans d'avance, avec une incomparable pénétrai ion dans le principe qui le contenait2.
1 Logique, t. p. 104.
2 Logique, t. I. p. 174.
Après avoir défendu contre Hegel, on a vu avec quelle vigueur, le principe de contradiction, Gratry défend contre lui le principe de transcendance. Le philosophe allemand ne nie pas, à la vérité, ce dernier principe, mais il l'applique à rebours, de sorte que, suivant le mot de Platon, au lieu d'aboutir à l'être, comme le vrai philosophe, il n'aboutit, comme lé sophiste, qu'au nonêtre. Pendant que le vrai philosophe, en effet, s'élève par la dialectique, des êtres finis et de leurs qualités finies mais réelles, jusqu'à l'Etre infini qui les possède sans limites, Hegel descend, par le même procédé suivi d'une manière inverse, c'est-à-dire en éliminant, non la limite de nos qualités, mais nos qualités mêmes, jusqu'à l'être pur, indéterminé, sans attributs et identique au non-être. C'est cet être qui n'est pas, c'est ce Dieu- Néant qu'il met au sommet des choses et qu'il érige en principe de l'univers, à la place de l'Etre des êtres, du Dieu vivant et parfait de la vraie philosophie. S'il faut en croire Hegel et ses sectateurs, c'est l'être pur, cVstà-dire la possibilité pure, qui a tout engendré, c'est le néant qui a tout produit et qui est devenu successivement toutes choses : tout est venu de rien. Suivant Platon et ses disciples, au contraire, les choses finies ne peuvent s'expliquer que par un être infini et qui possède en luimême la vie, l'amour, l'intelligence et les autres qualités qu'elles n'ont que par emprunt et par participation.
« La question est donc de savoir, dit très bien Gratry, si ce qui devient devient sans cause; si à tout mouve ment, à tout effet, à toute croissance, ne répond pas nécessairement une force, un être déjà en acte antérieure-
ment ; s'il est possible d'admettre que ce qui n'était pas devient spontanément ; si le principe de toutes choses est la possibilité d'être ou bien l'être actuel1. » C'est une question qui a été résolue avec autant d'autorité que de profondeur par le fondateur même de la métaphysique. D'après Aristote, nul être en puissance ne peut se réaliser et se développer que sous l'action d'un être qui est déjà en acte, c'est-à-dire qui possède la réalité pleinement épanouie et développée. Toute chose, en effet, a un premier moteur et un premier moteur qui existe en acte de toute éternité. C'est là un point fondamental pour Aristote ; il y revient toujours et partout ; car c'est sa démonstration de l'existence de Dieu, démonstration analogue, malgré la différence des termes, à celle de Platon et à celle de Descartes et non moins péremptoire. Elle n'est, en effet, que le développement de cette formule qui touche d'aussi près que possible à l'évidence : Rien ne vient de rien, ou, Il n'y a pas d'effet sans cause. Hegel ne la trouve ni évidente ni certaine et soutient même, à rencontre du genre humain, la formule opposée, que rien produit quelque chose ou plutôt produit toutes choses. Et ce n'est pas là un point particulier de son système, c'est son système tout entier, ce qui revient à dire, suivant Gartry, que sa doctrine est la raison renversée, l'absurde érigé en système.
Ce qui a conduit Hegel à une telle doctrine, c'est le principe de Spinoza, que toute détermination est une négation. Mais c'est là un principe inadmissible. Une
i Logique, t. I, p 200.
détermination, en effet, n'est pas autre chose qu'une qualité qui distingue un être. Or une qualité n'est certainement pas, dans un être, une négation, une limite, une diminution ; elle est au contraire une réalité, une promotion, une augmentation. Ce n'est donc pas amoindrir le premier Etre que de lui donner de l'intelligence, de la sagesse, de la bonté : c'est bien plutôt l'amplifier et l'agrandir. La vraie dialectique part des perfections limitées de l'homme et les attribue à Dieu sans leurs limites ; celle de Hegel lui ôte ces perfections en même temps que leurs limites elles-mêmes. Au lieu de perfectionner sa nature, elle la dégrade ; au lieu de l'élever au-dessus de la nôtre, elle la rabaisse au-dessous.
Non content de faire sortir l'univers du néant, Hegel a la prétention de nous expliquer comment il en est sorti. Il le compare à un arbre immense qui s'échappe d'un germe presque imperceptible, pour se développer puissamment dans les airs et étendre dans tous les sens ses vigoureux rameaux. Il ne songe pas que ce germe, si petit qu'il soit, est pourtant quelque chose, tandis que le principe d'où il fait sortir l'univers n'est rien et qu'entre quelque chose et rien il y a une distance infinie. Il ne songe pas non plus que ce germe ne se développe pas tout seul, mais qu'il est stimulé par des forces invisibles qui le vivifient et le fécondent, tandis que l'être pur n'est stimulé par rien : « On le voit croître, dit ingénieusement Gratry, on dit, il pousse ; on ne voit pas qu'il est poussé... On oublie l'impulsion initiale, et l'instant de la fécondation sans lequel l'arbre entier resterait éternellement en germe. Encore bien moins s'informo-t-on d'où viennent les germes et qui leur donne
ce plan intérieur et prédéterminé, aussi visiblemeut déposé dans leur sein que l'est un plan signé de l'architecte dans la première pierre d'un palais. » Mais à quoi bon réfuter l'absurde, ajoute notre philosophe? « Croire qu'il n'y a dans l'ensemble des choses qu'un seul être en croissance à partir de rien, c'est croire que ce qui n'est pas devient, et devient par soi-même : c'est croire qu'il y a des effets sans cause '. »
C'est dans sa Logique, où on ne s'aviserait peutêtre pas d'aller la chercher, que Gratry a développé la réfutation de Hegel que nous venons de faire connaître. Dans son Étude sur la sophistique contemporaine qu'il avait publiée auparavant, et dans son livre intitulé Les sophistes et la critique qu'il fît paraître un peu plus tard, il s'attaque, non plus au maître, mais à ceux qu'il appelle ses disciples et qu'il désigne sous la dénomination aussi peu exacte que peu courtoise de sophistes, à M. Vacherot, à M. Renan et à M. Scherer. Ce mot sophistes,, en effet, s'applique ordinairement aux charlatans de la république des lettres, à ceux qui enseignent ce qu'ils ne croient pas et ne songent qu'à faire de leurs paroles métier et marchandise. Or, tout le monde sait que les écrivains dont il s'agit ont sacrifié des positions honorablement acquises à leurs idées bonnes ou mauvaises et subordonné noblement leur vie matérielle à leur vie morale. Ajoutons qu'ils ne sont pas, à proprement parler, des disciples de Hegel ; car, s'ils admirent le système du philosophe allemand et s'en approprient quelques résultats partiels, ils en re-
1 Logique^ t. î, p. 2o ï.
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jettent, comme on l'a remarqué, le principe fondamental de l'identité des contradictoires. Les attaques que Gratry dirige contre eux ne sont donc pas aussi fondées qu'il a l'air de le croire.
Gratry n'est pas non plus toujours dans le vrai quand il combat Hegel, et on peut certainement lui reprocher de méconnaître les mérites et d'exagérer les défauts de cet auteur célèbre. En réponse au scepticisme de Kant, qui avait séparé par un abîme le sujet pensant et l'objet pensé, Hegel avait proclamé l'intime harmonie de l'esprit et de la nature et l'étroite corré lation des lois qui les régissent : Gratry ne lui en tient aucun compte. A l'occasion de l'esprit, il avait traité avec élévation du droit, de la morale, de l'art, delà philosophie, de la religion elle-même, et émis sur toutes ces matières, à travers bien des erreurs et bien des hypothèses, une foule d'idées profondes et originales : Gratry n'en dit rien et ne lui en sait aucun gré. Ajoutons, avec M. Ravaisson, que, malgré les propositions contradictoires qu'on ne trouve que trop souvent chez le philosophe allemand, il est peu équitable d'identifier, comme le fait Gratry, son idéalisme raffiné avec le sensualisme vulgaire des sophistes. Hegel, en effet, croit que les contradictions que la connaissance humaine nous offre à ses degrés inférieurs, sont seulement apparentes et qu'elles se résolvent en harmonie dans une sphère plus haute ; or, les sophistes n'ont jamais eu une idée semblable.
Mais, si Gratry a exagéré les contradictions de Hegel, ces contradictions sont réelles, et il faut reconnaître que l'auteur français en a fait bonne justice. Il a eu raison
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de soutenir qu'il ne faut pas placer l'être pur à l'origine des choses, Cel être pur, en effet, n'est que l'être conçu avec une extension indéfinie et une compréhension nulle; c'est l'être indéterminé, vide d'attributs, identique au non- être. Un être si pauvre, un être qui n'en est pas un, ne saurait enfanter les réalités si riches qui composent l'univers et l'humanité. Le moins ne peut produire le plus; l'imparfait, le parfait; le non-être, l'être, et tous les efforts de Hegel pour établir le contraire viennent se briser contre cette forte parole de Bossuet : « Qu'un seul moment rien ne soit, éternellement rien ne sera et le néant sera à jamais toute existence. »
Il faut donc en revenir, sur ce point capital, à la grande doctrine de Platon et d'Aristote, de Descartes et de Leibniz, qui est, sous une forme savante, celle que le genre humain professe sous une forme spontanée, à savoir, que le contingent suppose le nécessaire ; car la chaîne immense des êtres ne peut en quelque sorte flotter en l'air et doit se rattacher à un point fixe. Il faut en revenir également à celle-ci, qui la complète, que l'imparfait suppose le parfait ; car le principe doit contenir éminemment les choses qui en dérivent, sans quoi il n'en serait ni la dernière raison ni la suprême explication. Mais, pour les contenir, il doit avoir plus d'être à lui seul qu'elles n'en ont toutes ensemble, c'est-àdire être réellement et actuellement parfait. C'est ce que le P. Gratry (il faut lui rendre cette justice) a très bien mis en lumière, et par là il a rendu un véritable service à la saine philosophie.
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