‹ Traditionalisme et ultramontanismeChapitre 42 sur 47 · MORALE · texte numérisé non relu

MORALE

L'âme a deux ailes pour s'élever à Dieu, la dialectique et l'amour : cette pensée de Platon est également celle de Gratry. Aussi, après avoir traité de la dialectique, il traite de l'amour, il fait la théorie du sens divin. Il paraît en avoir puisé l'idée dans Thomassin, qui l'avait luimême puisée dans les Pères disciples de Platon et des néoplatoniciens : « Tous, dit Thomassin, reconnaissent dans l'âme l'idée innée ou du moins naturelle de Dieu, sorte de science anticipée ou plutôt de conscience de Dieu, que Dieu grave dans les âmes naissantes, ou, si l'on veut, que Dieu toujours présent ne cesse de leur offrir en se montrant... Plus haut que l'intelligence, ajoute t-il, il y a un sens mystérieux qui touche Dieu plutôt qu'il ne le voit et ne le conçoit, supra tim intelligendi est sensus quidam arcanus quoDeus tangitur magis quam cernitur aut intelligitur1. » C'est là, d'après Gratry, le plus profond des faits psychologiques. 11 implique que Dieu n'est pas seulement prouvé par ses effets, mais encore par son idée, c'est-à-dire par le sentiment que nous avons de lui. C'est ainsi que l'entendentPlaton et Aristote, quand ils nous parlent, l'un, de l'idée du souverain bien, l'autre, de Tamour du su-

i Connaissance de Dieu, t. II, p. £51.

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prême intelligible ; c'est ainsi que l'entend Descartes, quand il voit dans la notion de l'infini la marque de l'ouvrier sur son ouvrage ; c'est ainsi que l'entend Schelling, quand il nous dit que Dieu ne doit pas être seulement pour la philosophie un être rationnel, mais encore un être expérimental. Gratry conclut de tout cela que nous n'avons pas seulement deux sens, mais trois, le sens externe, par lequel nous sentons les corps, le sens interne, par lequel nous nous sentons nousmêmes, et le sens divin, par lequel nous sentons Dieu. Pour saisir Dieu, il ne suffît pas d'être doué du sens divin, il faut encore vouloir s'en servir de préférence aux autres sens ; c'est ce que Gratry appelle la méthode morale. Platon la connaissait Lien, car il recommandait à ceux de ses disciples qui voulaient devenir vraiment philosophes d'apprendre à mourir, c'est-à-dire à se détacher des choses passagères et périssables, pour s'attacher à l'immuable et à l'éternel. Pour croire en Dieu, il faut donc vouloir. Quand un homme nie Dieu, le principe du mal est dans sa volonté, qui n'a pas fait effort pour maintenir son être dans son état normal et pour faire prédominer en lui les opérations nobles sur les opérations vulgaires. Il n'est pas étonnant, ajoute très bien Gratry, que la dégradation morale amène les hommes à nier Dieu ; car elle les amène à se nier euxmêmes, c'est-à-dire à méconnaître leur nature dans ce qu'elle a de plus relevé. A mesure, en effet, qu'ils se laissent entraîner au mal et qu'ils deviennent esclaves de leurs passions, ils perdent le sentiment du bien el celui du libre arbitre, et désapprennent la morale dans ses principes constitutifs et essentiels1.

1 Connaissance de Dieu, t. II, p. 151.

Il n'y a pas seulement chez Gratry un philosophe un peu mystique, mais enfin un philosophe, il y a encore un théologien. Aussi il distingue, dans la connaissance du monde intelligible, c'est-à-dire de l'être divin, deux régions différentes, celle de la philosophie et celle de la théologie, et essaye, après nous avoir introduits dans l'une, de nous faire pénétrer jusqu'à l'autre. Dans la première, dit-il, Dieu se montre à nous indirectement, en faisant briller ses rayons réfléchis dans notre âme comme dans un miroir ; dans la seconde, il se montre à nous directement et comme face à face. La raison (et ici ce mot désigne l'ensemble de nos moyens naturels de connaître) constitue l'une de ces deux visions; la foi commence l'autre, qui ne s'achève et ne se consomme que dans la vie future, sous le nom de vision béatifique. Comme tous les mystiques, Gratry parle avec un suprême dédain de cette pauvre petite lumière que la raison nous donne, lumière flottante, inquiète, qui ne se rattache à aucun soleil vivifiant ; lumière sans chaleur, sans bonheur, sans fécondité. Est-ce bien la peine, ditil, de tant se travailler pour n'arriver qu'à quelques notions abstraites incapables d'éclairer l'esprit , de nourrir le cœur et d'éclairer la volonté ? Il ne faut donc pas s'arrêter à ce premier degré de l'intelligible divin ; il faut monter jusqu'au second.

Nous approuvons presque sans réserve la méthode morale si fort préconisée par Gratry ; car nous sommes convaincu de l'influence que la pratique et l'amour du bien exercent sur la connaissance du bien même. Le philosophe, en effet, n'est pas, quoi qu'on en ait dit, un simple spécialiste qui doit, comme le chimiste et le

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physicien, consulter son esprit sans jamais interroger son cœur. Ayant pour objet d'étude l'homme et la beauté morale dont il est susceptible, il faut qu'il se dégage de l'animalité pour se connaître et qu'il crée en lui le beau moral pour l'y voir. Bien plus, il faut qu'il soute le beau moral pour en avoir la pleine connaissance : vouloir qu'il se défie du sentiment qu'il en a pour en mieux juger, c'est vouloir que le musicien se défie du sentiment musical pour mieux juger en matière de musique. C'est donc avec l'âme tout entière, non avec la seule raison, qu'il faut philosopher : aussi Jouffroy disait-il que la philosophie est avant tout une affaire d'âme1.

La théorie du sens divin mérite aussi d'être prise en considération. Il faut, en effet, ou nier Dieu ou reconnaître qu'il y a entre lui et nous une communication intime ; car, suivant l'expression biblique, c'est en lui que nous vivons, que nous nous mouvons et que nous sommes. Mais croire après cela, comme Gratry, que nous pouvons acquérir de Dieu une connaissance vraiment expérimentale, analogue à celle que nous avons des corps, et constituer ainsi une théologie aussi positive que la physique, c'est certainement aller trop loin. Nous savons bien que c'est là la prétention des mystiques, mais ce sont des gens dont il faut se méfier. S'il y a parmi eux des natures fines et délicates, qui abondent en sentiments exquis et en vues élevées, il y a aussi bien des rêveurs , aussi étrangers que possible à la vie réelle, et qui prennent pour des réalités saisies

1 Voir noire Philosophie du devoir, p. 29 et 3?0 de la 3' édition.

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par le sens divin les chimères créées par leur imagination émue. L'histoire de leurs visions et de leurs hallucinations est là pour en faire foi. Gratry lui-même est quelquefois sur la pente où tant d'autres se sont laissés glisser. Il semble, en effet, bien près de quitter la claire région de la science pour le domaine vaporeux de la fantaisie, quand il nous dit qu'il y a positivement entre les âmes des communications à distance , et quand il trouve dans deux lignes de latin, écrites au seizième siècle par une personne pieuse, une révélation anticipée de la géologie moderne tout entière.

Un autre reproche que nous adresserons à Gratry, c'est de trop sacrifier la philosophie à la théologie. Nous admirons, avec lui, cette merveille de la théologie chrétienne qui a été , comme il le dit très bien , longtemps travaillée en commun par l'élite du genre humain et qui est comme une œuvre œcuménique. Mais nous soutenons que la philosophie a, elle aussi , sa valeur propre, soit au point de vue intellectuel, soit au point de vue moral. C'est elle qui a créé, dans l'antiquité les sciences physiques, noologiques et politiques ; c'est elle qui a fourni, depuis l'avènement du christianisme, aux théologiens eux-mêmes le fond solide de leurs spéculations ; c'est elle enfin qui aujourd'hui encore anime de son souffle la plupart des sciences, surtout celles qui ont pour objet Phomme et les sociétés humaines. Que si elle parle moins au cœur que la théologie, elle ne le laisse pas non plus tout à fait indifférent. Elle a été , en effet , chez les anciens , comme Bossuet le remarque, un ardent foyer de vie morale, au point qu'elle est devenue , dans certaines écoles,

telles que le pythagorisme, le platonisme, le stoïcisme, presque une religion. Elle a, dans les temps modernes, travaillé activement à l'amélioration de notre espèce et a organisé , en faveur de l'affranchissement des opprimés, de la défense de leurs droits, du relèvement de leur dignité, du développement de leur instruction, de véritables croisades auxquelles elle s'est portée de tout son esprit, de tout son cœur, de toutes ses forces, sans se laisser devancer par personne.

Par la prédominance excessive qu'il accorde ici à la foi sur la raison et par ses déclamations contre la philosophie séparée, c'est-à-dire contre la philosophie proprement dite, Gratry semble encore se rattacher au fidéisme de Bautain , son ancien maître, que, du reste, il ne nomme jamais. Toute la différence qu'il y a entre eux, c'est que, chez le maître, la foi est le fondement de la philosophie, tandis que chez le disciple elle n'en est que l'indispensable couronnement. Ce n'est pas là, d'ailleurs, un détail du système de Gratry, c'est son système lui-même. -Frappé, comme plusieurs de nos contemporains les plus éminents, de l'état de dispersion qu'offrent les idées au dix-neuvième siècle, l'habile oratorien a voulu . lui aussi , les réunir et les fondre en une vaste synthèse. Pour cela, il s'est d'abord adressé aux savants et a essayé de leur montrer qu'on peut arriver par les seuls procédés dont ils se servent à prouver l'existence de Dieu, c'est-à-dire la plus grande des vérités philosophiques, et que, par conséquent, rien ne s'oppose à ce que la science et la philosophie ne fassent plus qu'un seul et même corps. Se tournant ensuite vers les philosophes, il a tâché de leur faire voir qu'au-

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dessus des vérités de la morale et de la religion naturelles qu'ils admettent, il y a des vérités morales et religieuses surnaturelles sans lesquelles elles n'ont presque aucune valeur : il a cherché à incorporer la philosophie dans la théologie. Commencé parla raison, son système finit par la foi : c'est un semi-fîdéisme ou un semi-rationalisme.

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