‹ Traditionalisme et ultramontanismeChapitre 43 sur 47 · DESTINEE DE L HOMME ET DESTINEE DE L HUMANITE · texte numérisé non relu

DESTINEE DE L HOMME ET DESTINEE DE L HUMANITE

Le sentiment tenait trop place dans l'âme de Gratry pour que ce philosophe pût longtemps s'occuper de la logique pure , bien qu'il eût quelquefois donné à cette dernière, comme on vient de le voir, un caractère sentimental. Aussi finit-il par y renoncer pour se livrer à des études qui offraient à son coeur aimant plus de satisfaction : « Qu'il me soit permis, dit- il, de laisser le côté abstrait delà science et dédire avec Malebranche : « Je ne veux plus m'occuper que de morale et de reli- « gion. » Je ne veux plus méditer que l'âme et son avenir, l'humanité et sa destinée sur la terre et au ciel * . »

L'homme doit vivre sur la terre d'une vie à la fois large et harmonique, c'est à-dire à la fois triple et une, et se rapprocher ainsi de l'unité et de la triplicité de ce Dieu dont il est l'image vivante. Telle est, suivant Gratry, sa destinée ici-bas. Mais cette destinée, bien

J Connaissance de Dieu, préface de la 2e édition, p. xvn.

peu d'hommes ont à cœur de l'accomplir. Le genre humain se divise, en effet, en trois races : ceux qui vivent par le ventre, ceux qui vivent par le cerveau et ceux qui vivent par le cœur. C'est des hommes des deux premières classes qu'il faut dire qu'ils ne meurent pas, mais qu'ils se tuent. Gela est vrai, s'il faut en croire notre auteur, des savants, comme des voluptueux, de ceux qui abusent de la lumière comme de ceux qui abusent du feu. Ici Gratry fait un tableau un peu chargé peut-être, mais saisissant de la vie de ces derniers. Il nous décrit admirablement la perversité des sens qui veulent jouir avant le temps, jouir sans fin et sans relâche, épuisant ainsi la flamme destinée à donner aux membres leur force, à l'esprit sa vigueur, à la volonté son élan, au cœur sa délicatesse. Nul genre de suicide, dit-il, n'est plus funeste que celui-là, puisqu'il atteint à la fois la vie physique, la vie intellectuelle et la vie morale l,

Le portrait que Gratry nous a laissé des hommes d'étude est plus chargé encore , car enfin la plupart d'entre eux se distinguent non seulement par la régularité de leur conduite, mais encore parleur longévité, comme les annales des académies le prouvent suffisamment. Cependant , il offre quelques détails bien choisis et rendus de la manière la plus expressive. Les excès de tête, dit-il, ne sont guère moins funestes que ceux des sens. Ils brisent l'unité vitale, en concentrant toute la vie au cerveau et en frappant tous les autres organes d'une sorte d'atrophie. En même temps , en

1 L'un naissance de Vdme, t. II, p. 30.

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effet, qu'ils développent dans le sujet une sensibilité nerveuse morbide, ils diminuent sa force motrice, dessèchent son cœur, alanguissent sa volonté et énervent son caractère : ils l'annulent physiquement et moralement.

Pour remédier ait mal qui nous ronge, il faut nous élever de la classe inférieure et de la classe moyenne à la classe supérieure , de la sphère de la volupté et de celle de la science à celle que Pascal appelle la sphère de la charité. Quant à la manière d'accomplir cette ascension, Gratry nous l'explique à merveille, en s'ins pirant à la fois de ce que l'esprit philosophique a de plus noble et de ce que l'esprit chrétien a de plus pur. Nous devons d'abord subordonner en nous les sens à la raison, c'est-à-dire étouffer notre sensualité; nous devons ensuite subordonner en nous la raison à la conscience au cœur, à l'amour du bien en soi, c'est-à-dire étouffer notre orgueil. C'est ce que notre auteur nomme le sacrifice de l'égowne de la chair et de l'egoïsme de l'esprit, c'est-à-dire de l'amour désordonné de nousmêmes sous ses deux principales formes, à l'amour de Dieu, c'est-à-dire à l'amour de l'ordre absolu. Il est vrai que nous ne pouvons accomplir ce sacrifice tout seuls, sans le secours de Dieu, mais ce secours ne nous fa;t jamais défaut ; car Dieu, le bien suprême, est toujours là, qui nous sollicite par son invincible attrait, et il ne dépend que de nous d'acquérir une vie plus large et plus parfaite, en nous laissant ravir vers ce centre de tout être et de toute perfection. Cela est vrai de la vie physique comme de la vie intellectuelle et morale : « Qui saurait, dit Gratry, sacrifier à fond l'une et l'autre

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concupiscence, anéantir les deux foyers, rendre simple sa vie, ramener les trois fonctions fondamentales à l'unité, remplirait, en effet, son corps de lumière et de vie1. » A cettehauteur, la médecine, la philosophie et la théologie se confondent.

Notre destinée présente une fois posée, notre destinée future s'ensuit. Après avoir reproduit les preuves classiques de l'immortalité de l'âme, Gratry ajoute, en effet, que, si quelques-uns rejettent cette vérité, c'est qu'ils ne vivent pas d'une vie pleine et n'ont pas, par conséquent, le sentiment de la nature humaine dans sa plénitude; c'est qu'au lieu de monter sans cesse vers l'être, ils descendent constamment vers le non-être et qu'ils ont la conscience de leur inanité croissante et de leur marche constante vers le néant. Ames demimortes, ils se sentent pour ainsi dire prédestinés à la mort, qui pour eux cependant ne sera jamais complète et se réduira seulement à un être moindre, tandis que les âmes vivantes anticipent par la pensée et par l'amour cette vie éternelle dont elles sentent sourdre en elles les germes toujours grandissants et dont elles savourent par avance l'ineffable béatitude. Le vice, en effet, émousse le sens de l'immortalité, tandis que la vertu l'aiguise. — C'est là, comme on voit, une nouvelle application du principe de la méthode morale.

Mais cette radieuse immortalité vers laquelle l'âme religieuse s'élance du fond des ténèbres de cette terre, avec un instinct plus sûr que celui qui emporte l'oiseau voyageur loin de la région des frimas, dans les

' Connaissance de Vâmey t. II, p. 160.

contrées aimées du soleil, où la trouverons-nous et sur quelle plage bénie en goûterons-nous la douce possession? C'est la question, non plus de l'immortalité de l'àme, mais du lieu de l'immortalité, question étrange, devant laquelle se sont arrêtés, sans même se la poser formellement, les plus fermes génies, et qu'un petit nombre d'esprits basardeux, plus avides de connaître que d'assurer leurs connaissances, ont seuls essayé de résoudre, Avec sa nature mystique et sentimentale, impatiente de savoir beaucoup plutôt que de bien savoir, Gratry devait se laisser tenter par un tel problème et l'agiter avec ardeur. Ce qu'il lui faut, en effet, ce n'est pas ce qu'il appelle la pâle immortalité des traités de philosophie, à laquelle on arrive à grand'peine, par des raisonnements abstraits et qui n'offre qu'une vaine ombre aux bras qui veulent la saisir : c'est cette immortalité vivante et palpable, qui nous apparaît dans l'éclair divin de l'intuition et qui est, comme Dieu même, sensible au cœur. Or, cette immortalité, il a besoin d'un endroit où il puisse la placer.

Il y a, dit-il, milieu de la vie qui passe, delà vie qui naît et meurt ; il doit y avoir aussi un lieu de la vie qui demeure et ne change pas. Notre destinée est actuellement liée à celle des aslres, des soleils et des mondes qui nous environnent ; elle lui sera probablement liée à jamais, sous l'unique condition qu'ils dépouilleront comme nous leur mobilité, pour se revêtir de stabilité. Gratry, en effet, comme tous les mystiques, croit découvrir des affinités merveilleuses entre l'ordre sidéral et l'ordre moral, et le premier lui paraît un perpétuel emblème du second. Les astres, dit-il, sont

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disperses loin île leur centre et n'en reçoivent qu'une chètive lumière : c'est comme nous. Ils ne savent rien les uns des autres : nous sommes entre nous dans une ignorance toute pareille1. Ils tournent toujours sur eux-mêmes clans une mobilité inquiète : faisons-nous donc nous-mêmes autre chose? Mais nous ne sommes pas faits pour cette vie de mobilité, de ténèbres et de dispersion où les âmes ne se voient qu'un instant, « où elles se saluent, s'embrassent et se séparent. » Nous sommes faits pour la vie stable, pour la vie humaine, pour la vie rassemblée et amoureuse, où tous seront dans tous et tous en Dieu. C'est là, ce doit être là l'état définitif de la création.

Reste à savoir où sera le siège d'une telle vie. Gratry le place dans ce monde, mais dans ce monde transformé. La création, dit-il, se consommera en Dieu, non par l'anéantissement, comme le veulent les faux mystiques, mais pour y vivre d'une vie plus haute2. C'est ce que les saints Livres nous font entendre, quand ils nous donnent rendez- vous, pour la fin des temps, dans un ciel nouveau et dans une nouvelle terre, où nous vivrons tous au centre des choses, au lieu d'être disséminés à la circonférence, et où un éternel amour nous fondra dans une unité éternelle.

On voit comment Gratry comprend la destinée humaine. A l'exemple de saint Augustin, de Pascal et aussi de Bautain, dont il s'inspire quelquefois sans le dire et en le laissant du reste loin derrière lui, il distingue

1 Connaissance de l'âme, t. If, p. 258.

2 Connaissance de lame, t. II, p. 371.

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dans l'homme trois vies, celle des sens, celle de l'esprit et celle de l'amour, et fait consister tous les progrès dont il est capable à passer de la première à la seconde, et de la seconde à la troisième. S'élever de ce qui est hors de nous à ce qui est en nous etdecequiestennous à ce qui est au-dessus de nous (ah exterioribus ad inîeriora, àb interioribus ad superiora) : voilà, suivant lui, toute la loi; car la vertu ne consiste pas dans l'état de l'âme posée en soi, mais dans l'élan de l'âme hors de soi et plus haut que soi, grâce à l'attrait que le souverain Bien exerce sur elle. C'est là, hâtons-nous de le dire, la pensée chrétienne, telle qu'il faut la comprendre, s'élevant avec autant de pureté que d'éclat jusqu'aux plus hautes-cimes de la spéculation, où elle se rencontre et s'identifie avec la pensée philosophique la plus sublime, telle qu'il a été donné à un Plaion et à un Leibniz de la concevoir.

Les vues de Gratry sur le lieu de l'immortalité sont bien plus sujettes à la critique; car, par certains côtés, elles choquent le bon sens et le bon goût tout ensemble. Mais elles respirent un sentiment qui était presque inconnu aux âges antérieurs, le sentiment je ne dis pas seulement de l'infinité en soi, mais encore de l'infinité des mondes qui flottent dans l'espace et auprès desquels celui que nous habitons n'est qu'un grain de poussière. Par là le saint prêtre de l'Oratoire donne la main, malgré bien des dissidences sur d'autres points, à Jean Reynaud, à M. Flammarion, à tous ceux qui ont cru, de nos jours, élever l'esprit de l'homme, en lui montrant dans les profondeurs insondables du firmament ses fu turs domaines.

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Ce n'est pas seulement sur la question de notre destinée individuelle, c'est encore sur celle de notre deslinée sociale ,qne Gratry se rapproche des plus hardis novateurs de notre temps. Il se demande, comme Turgot et Condorcet, comme Saint-Simon et Auguste Comte, pourquoi notre espèce a été placée sur cette planète ; si c'est pour y rester éternellement stationnaire ou pour y vivre d'une vie de pins en plus noble et heureuse. Il résout, comme eux, la question par cette doctrine du progrès qui semble avoir c té la foi de toute la génération qui nous a précédés Mais, s'il croit au progrès, ce n'est pas au progrès nécessaire et fatal des saintsimoniens , c'est au progrès libre et facultatif,- tel que Proudlion l'a conçu. La liberté est, en effet, le caractère de l'homme, comme l'inertie est celui des êtres maté riels , de sorte que nos progrès ne dépendent pas de la force des choses, mais de nos efforts volontaires, et qu'ils sont, pour ainsi dire, dans nos mains.

Pour établir cette doctrine, notre auteur ne s'appuie ras seulement sur la raison, mais encore sur l'Ecriture, ce qui est assez peu conforme aux habitudes de la science moderne. La loi du progrès, dit-il, n'est autre que l'universelle et primitive dictée de la conscience et de la raison, dont l'Evangile donne ainsi la formule : « Tout ce que von s voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux » *-. Cette loi, simple et riche comme celle de l'attraction, en appelle une autre qui s'en déduit immédiatement et qu'on lit également dans l'Evangile : « Si vous demeurez dans la

1 La morale et la loi de l'histoire, t. I, p. 7.

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loi , vous connaîtrez la vérité, et par la vérité vous irez a la liberté. » De ces deux lois, la première est celle qu'il faut suivre, c'est la loi morale; la seconde montre les effets de la loi suivie, c'est proprement la loi de l'histoire. De là le titre de La morale et la loi de V histoire que Gratry a donné à l'ouvrage qui contient sa doctrine sur nos destinées collectives.

Mais, pour bien comprendre la loi de l'histoire, il faut savoir qu'elle s'applique aux trois mondes au sein desquels notre vie se développe, au monde de la nature, au monde propre à l'homme, qui est la société, et au monde suprême, ou monde religieux. C'est ce que Gratry appelle nos devoirs envers la nature, nos devoirs envers l'homme et nos devoirs envers Dieu , avec les conséquences qui en découlent. Nos devoirs envers la nature sont compris dans ce texte de la Genèse : « Croissez, multipliez, remplissez la terre et domptez-la »; nos devoirs envers la société, dans ces mots du Livre de la Sagesse : « L'homme a été placé sur la terre pour disposer le globe terrestre dans l'ordre et la justice » ; nos devoirs envers Dieu , dans ce passage de l'Evangile : « Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît. » Gratry soupçonne que ces trois devoirs, bien qu'imposés égalementà toutes les générations. s'accompliront inégalement aux diverses époques et détermineront ainsi trois âges successifs dans l'histoire. Le premier sera celui de la lutte contre la nature , commencement nécessaire du travail humain , et aura pour résultat de la dompter et de l'asservir; le second sera celui de la lutte pour la justice et aura pour effet de faire régner dans la société

le même ordre que dans la nature elle-même. Mais ce double résultat ne sera obtenu d'abord qu'imparfaitement et avec peine, de sorte que l'homme éprouvera vivement le besoin d'un secours divin qui l'aide à réaliser entièrement son œuvre. De là un âge de vigoureux élan religieux qui réagira sur les deux précédents et imprimera aux entreprises de l'homme un redoublement d'activité.

Ces divers âges iront ainsi , suivant Gratry, se succédant les uns aux autres, de manière à effectuer de plus en plus et dans une mesure toujours plus large l'amélioration de l'espèce humaine. C'est ce qu'il appelle « les périodes récurrentes de l'histoire, les cercles du progrès, la marche de l'humanité vers la vie toujours plus abondante » l. Mais ils ne sauraient aboutir et produire tous leurs fruits qu'à la condition de se dérouler conformément à la grande loi de l'histoire , qui veut que l'homme pratique la justice et qu'il arrive ainsi à la vérité d'abord, puis à la liberté. C'est, en effet, au mo}'en de la paix que la justice engendre, que l'homme arrive à connaître les lois de la nature et à se soustraire à son empire, c'est-à-dire à posséder la vérité et la liberté dans l'ordre physique. C'est par là aussi qu'il parviendra d'abord à connaître notre nature morale, ensuite à la régler, c'est-à-dire à savoir la vérité sur ces forces spirituelles qui se combattent et s'oppriment aujourd'hui et à leur procurer la liberté, en faisant régner entre elles l'harmonie. C'est par là enfin qu'il réussira à connaître Dieu et à l'aimer, c'est à dire à

1 La morale et la loi de l'histoire, t. I, p. 16.

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posséder, avec la suprême vérité, la suprême liberté, qui consiste dans l'accord de la volonté humaine et de la volonté divine.

Des trois âges de l'humanité, le premier, celui qui consiste à connaître et à dompter la nature, est déjà fort avancé et a déjà donné une grande partie de ses fruits. L'homme possède, touchant le monde matériel, une masse incalculable de notions infaillibles qui lui permettent de s'affranchir de son empire et de le soumettre au sien propre : la connaissance de la vérité lui a donné, dans ce vaste domaine, non seulement la liberté, mais encore la royauté. Quant au second âge de l'humanité, s'il est moins avancé que le premier, il apparaît cependant déjà à l'horizon et nous pouvons déjà (du moins Gratry le croit) en saluer la brillante aurore. Mais pour que le progrès continue à s'accomplir, soit dans le monde physique, soit dans le monde social, tant dans Tordre de la vérité que dans celui de la liberté, une condition est nécessaire , c'est que l'homme reste inébranlablement fidèle à sa loi et pratique invariablement la justice, ou plutôt la vertu tout entière. A quoi sert, se demande t-on quelquefois, la morale individuelle, avec ses éternels préceptes de tempérance, de sobriété, de chasteté, qui sont en opposition directe avec la pente même de notre nature? Elle sert, répond Gratry, comme la morale en général , à réaliser le progrès social que tout le inonde pressent et auquel tout le monde aspire.

C'est, en effet, en diminuant le nombre des hommes de joie et de proie, destructeurs d'eux-mêmes et d'autrui , qu'on ouvrira au progrès social une route large

et facile. Le progrès social étant la grande attraction du moment, il finira par déterminer les divers progrès qui en sont inséparables et sans Lesquels il ne pourrait se réaliser. C'est en parlant d'un tel progrès que Gratry s'écrie : « Voilà l'attrait des intelligences et des cœurs, des individus et des peuples. Voilà le désir qui deviendra le point d'appui des forces héroïques que recèle l'âme humaine » l. Puis, il ajoute avec l'optimisme qui le caractérise, que, pour satisfaire ce désir, on se soumettra à tout, on se résignera à tout, même à la pratique des vertus les plus difficiles. Les tribuns du jour eux-mêmes, dit-il, nous en sont garants. Proudhon, après avoir célébré les joies austères du devoir accompli, soit dans l'ordre individuel, soit dans l'ordre domestique , a écrit, en effet , ces paroles significatives : « Tout mouvement, soit en bien soit en mal, qui s'accomplit dans l'ordre moral, entraîne, à moins d'une réaction énergique, un mouvement analogue dans l'ordre économique» 2. Chacun de nous, en effet, comprend que nous ne pouvons rien pour nos frères qui souffrent, rien pour nous-mêmes , sans un sincère effort de régénération morale : aussi cet effort, chacun de nous le fera.

Non content de rattacher le progrès à la morale, Gratry le rattache à la métaphysique, et il émet sur ce point, comme sur le précédent, des vues d'une rare élévation. Laplace, dit-il, se demande quelque part avec

1 La morale et la loi de l'histoire, t. I, p. 49.

2 Proudhon, Lajustice dans la Révolution et dans l'Église, t. III, p. 5 :5.

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étonnement ce qu'il faut penser de ce phénomène étrange, inexplicable, qu'on appelle le mouvement. Que dire de ce phénomène plus étrange , plus inexplicable encore qu'on appelle le progrès? Car enfin, ce n'est pas là un simple mouvement, mais] un mouvement ascensionnel; ce n'est pas le simple passage d'un mode d'existence à un autre, mais le passage d'un mode inférieur à un mode supérieur, c'o.-t-à-dire quelque chose comme l'émersion du néant à l'être. Relisez, dit Gratrv, qui me paraît s'inspirer ici de Bûchez, relisez l'histoire de la terre et de ce qui s'est passé dans ses entrailles. Vous n'aviez d'abord que des pierres inertes, et voilà qu'un instant après , sans qu'on sache comment, vous avez eu des réalités vivantes, et bientôt, par suite d'une opération incompréhensible , vous avez eu des réalités sentantes et soi -mouvantes. Vous n'aviez que des réalités de ce dernier genre, et plus tard, à la suite de je ne sais quel coup de baguette magique, vous avez eu des êtres doués de raison et de liberté. Voilà trois prodiges plus extraordinaires que ceux des Mille et une Nuits et auxquels, si on ne les voyait , on aurait de la peine à croire.

Ce sont là trois progrès merveilleux, et l'homme qui les résume a lui-même le progrès pour loi. Il est fait pour s'élever graduellement de la vie sourde et confuse de l'instinct à une vie plus distincte et plus haute, à la vie dans la justice, dans la vérité , dans la liberté ou, d'un seul mot, à la vie morale. Gomment tout cela at-il pu et peut-il encore se faire? Comment expliquer ces singuliers élans qui vont , par d'incompréhensibles transcendances, de ce qui n'est pas à ce qui est , et de

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ce qui est moins à ce qui est plus? Ce surplus d'être qui survient, à un moment donné, à un être, d'où lui vient-il, sinon de la source même de l'être, c'est à-

dire do 1 Etre infini et parfait? « Tout mouvement, dit admirablement Gratry, démontre rigoureusement la présence actuelle de Dieu. A plus forte raison, tout progrés démontre la présence réelle et actuelle de Dieu, à la fois puissant, sage et bon, libre, parfait et infini » l.

Si Dieu est le principe du progrès, il en est aussi le terni 3 et, comme entre Dieu et nous la distance est infinie, nous tendrons éternellement vers lui, sans y arriver jamais, c'est-à-dire sans atteindre à sa perfection. Quand on sait que la durée moyenne d'une planète est de plusieurs milliards d'années, on ne craint pas de conjecturer que nous avons encore des millions et des millions d'années à passer sur la terre et que, durant cet immense laps de temps, des destinées de plus en plus magnifiques }' seront notre partage. De telles destinées sont d'autant plus probables que Dieu n'est vraisemblablement pas inférieur à un grand poète : or, « nul grand poète ne décrit un lieu que pour y mettre l'homme et il n'y introduit l'homme que pour le conduire à l'amour ». Il est donc à croire que toute l'œuvre de Dieu, qui a été antérieure ù l'homme, a été faite en vue de lui et qu'il y a été intro luit lui m une pour 3' aimer Dieu durant de longs siècles et pour y participer à son bonheur iaeffable. C'est par ces considérations, où le sentiment se mêle au raisonnement et où l'homme est présenté

1 La morale et l.i l)i de Vkiitoiret t. 1,25. 281.

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hardiment comme le but de la création delà terre, que Gratry termine la métaphysique du progrès qu'il a jugé à propos d'esquisser.

Nous ne sommes point hostile à la doctrine du pro grès, mais nous trouvons que Gratry l'expose avec une confiance excessive et une exagération manifeste. Si l'humanité gagne sur quelques points et à la surface, elle reste au fond et dans son essence à peu près la même. Les passions qui agitaient nos pères nous agitent, hélas ! à notre tour et éclatent trop souvent, soit dans la vie privée, soit dans la vie publique, par d'effroyables catastrophes ; les maladies dont ils souffraient, nous en souffrons également et il est peu probable que la médecine réussisse jamais à les supprimer tout à fait. Sans doute le bien-être s'est développé parmi nous, mais il y a éveillé de nouveaux besoins, qui ne sont guère moins exigeants que les anciens et auxquels il n'est guère plus facile de donner satisfaction. Que si nous éprouvons, malgré tout, quelques joies dans la vie, la perspective de la mort les empoisonne, en nous montrant quel en sera l'inévitable terme : or, la mort est un mal auquel, quoi qu'on en ait pu dire, on ne remédiera pas de sitôt. C'est ce qu'exprime à merveille un philosophe contemporain, dans un livre écrit sur le même sujet que celui de Gratry et avec la même élévation morale, mais où l'on trouve ce grain de scepticisme et de pes-imisme sans lequel il n'y a ni science ni politique sé-

rieuses1.

Mais, si Gratry a exagéré la doctrine du progrès et 1 M. Bouillier, Morale e progrès.

De l'a pas établie assez scientifiquement, il a eu le mérite de la rattacher à celle de la Providence dont elle est incontestablement une application. 11 s'est hautement séparé, sur ce point, de Condorcet et de Saint-Simon qui spéculaient à perte de vue sur le développement progressif du bien dans le monde, sans admettre, à l'origine des choses, ce principe du bien, qui en est la raison d'être et l'explication. Il a très bien vu ce qui leur avait échappé, que, si l'univers poursuit une fin, et une fin excellente, et que s'il ne la connaît pas, il faut que quelqu'un d'intelligent la connaisse pour lui et l'y pousse à son insu. Une fin, en effet, ne peut être poursuivie qu'à la condition d'être connue, et elle ne peut être connue que par une intelligence.

Un autre mérite de Gratry, c'est d'avoir, après Quinet et Proudhon, compris le progrès humain comme il faut le comprendre, je veux dire comme une libre production de l'homme, et d'avoir essayé de réagir sur ce point, comme sur tant d'autres, contre les idées courantes. Certains auteurs , soit de l'école hégélienne , soit de l'école saint- simonienne, à force de croire au progrès, ont, en effet, fini par se figurer qu'il peut se réaliser, pour ainsi dire, tout seul et sans que l'homme ait besoin de s'en mêler. De là un fatalisme d'un nouveau genre qui aurait pour effet, s'il venait à prévaloir, de paralyser l'activité humaine et de replonger notre espèce dans l'état de sauvagerie d'où elle a eu tant de peine à sortir. Singulière doctrine du progrès dont le résultat le plus net serait la destruction du progrès lui -même! De cette doctrine, le P. Gratry n'en veut pas. Suivant lui, le progrès est bien réellement la loi de l'homme ;

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mais l'homme étant un être libre, le progrès pour lequel il est fait ne saurait impliquer l'anéantissement de sa liberté : il ne peut, au contraire, se réaliser que par elle. Silon que l'homme consent ou ne consent pas à sa loi, qui est de se perfectionner, en vivant pour autrui comme pour lui-même, il y a dans l'humanité progrès ou décadence. C'est là une solution qui concilie, dans la mesure du possible, l'action de l'homme et celle de sa loi et qui nous soutient par l'espérance d'un avenir meilleur, sans nous relever de nos obligations présentes.

D'autres auteurs, appartenant à l'école positiviste anglaise, ont émis touchant le progrès une opinion qui implique la négation non seulement du libre arbitre, mais encore de la morale elle même. Après avoir rabaissé le rôle de 1 1 morale, comparé à celui de la science, dans l'histoire de la civilisation, Thomas Buckle affirme que les bonnes et les mauvaises actions des hommes ne produisent, les premières qu'un bien passager, les secondes qu'un mal passager, et que les unes et les autres n'exercent pas la moindre influence sur la marche générale du genre humain. Il s'ensuit que cette vertu tant célébrée et ce vice tant maudit doivent être appréciés à peu près de la même manière et ne sont séparés après tout que par des différences imperceptibles, de sorte qu'il importe assez peu qu'on recherche l'une ou qu'on s'aban donne à l'autre. Non seulement le livre de Gratry est une réfutation indirecte de c tte doctrine, mais notre auteur la prend directement à partie et prouve très bien ce qui jusqu'à notre époque troublée n'avait pas eu besoin de preuve, que le vice énerve et tue les individus et les peuples, tandis que la vertu le< réconforte et les

vifie; que le vol, le meurtre et les attentats de tout genre entravent et ralentissent le mouvement de l'humanité vers ses destinées ultérieures, tandis que la probité, le respect de la vie d'autrui et les autres formes de la moralité le facilitent et l'accélèrent. Par là il a bien mérité de la philosophie qui défend la raison, la liberté, la conscience, tous les attributs supérieurs et distinctifs de l'homme, et qui cherche à sauvegarder l'intégrité de la nature humaine.

Gratry ne survécut pas longtemps à la publication de La morale et la loi de V histoire : le livre avait paru en 1868 ; l'auteur mourut en 1872. Ses dernières années avaient été attristées par les débats théologiques auxquels il prit part, à l'époque du concile, et par la nécessité où il fut d'adhérer finalement à des doctrines qu'il avait vivement combattues. Elles le furent encore plus par les guerres qui désolèrent l'Europe et par les désastres qui frappèrent notre patrie. Il en eut le cœur déchiré, mais il resta néanmoins plein d'espoir dans l'avenir de la France et dans celui de l'espèce humaine.

Le P. Gratry est incontestablement une des figures les plus remarquables et les plus sympathiques du clergé contemporain. Venu à une époque où le traditionalisme et l'ultramontanisme dominaient dans notre pays, il a su se soustraire au joug de l'un et ne faire à l'autre que les concessions impérieusement commandées par les circonstances. Nature foncièrement candide et bienveillante, malgré de très regrettables excès de plume, il était fait non seulement pour espérer, mais encore pour croire et pour aimer. De là les théories voisines de l'hypothèse qu'il a conçues en métaphysi-

que et les divinations fort proches parentes de l'utopie qu'il s'est permises en matière d'histoire. Mais, à travers tout cela, circule un esprit si élevé, une sensibilité si vraie, une imagination si brillante que le lecteur est séduit, sinon convaincu, et qu'il aime mieux se laisser aller au courant de ces nobles pensées que d'y opposer de froides objections. Ce qui caractérise les productions intéressantes, bien qu'an peu confuses et diffuses de Gratry, c'est qu'au lieu d'être des œuvres mortes, où l'on coud bout à bout les arguments qui ont cours dans les écoles, elles sont des œuvres essentiellement vivantes, où l'auteur s'est mis tout entier et qu'il aécrites, suivant l'expression de Rémusat, avec tout lui-même. C'est ainsi qu'en ont jugé tous ceux qui les ont lues : « Mal conçus, dit un philosophe très judicieux, semés d'épisodes, dépourvus de plan, ses livres, malgré tout ^e font lire, grâce à la chaleur communicative qui les anime. On s'intéresse moins aux opinions, les unes communes à tous les philosophes catholiques, les autres très hasardées, qu'à l'apôtre qui les soutient avec toute son âme1 ». « Si les livres du P. Gratry, dit à son tour un des maîtres de la critique contemporaine ne sont pas décisifs, et si le lecteur s'y sent plutôt remué que convaincu, et poussé en avant que dirigé, il en reste, comme dernier et durable effet, une vive impulsion vers le devoir, un développement du sens du divin 2 ».

Le P. Gratry et Mgr Maret ne sont pas les seuls

1 Charles, Dictionnaire des sciences philosophiques de M. Franck.

2 M.Nisard, Réponse àSaint-René Taillandier, successeur de Gratry à l'Académie française.

membres du clergé qui aient, de nos jours, donné à leurs spéculations un caractère plus ou moins rationnel. Un grand nombre de prêtres distingués ont suivi la même voie, particulièrement ceux qui se rattachent au mouvement ontologiste dont nous aurons plus tard à retracer l'histoire. Il suffit de citer l'abbé Baudry, depuis évêque de Périgueux, qui l'inaugura par son enseignement h Saint-Sulpice ; l'abbé Branchereau, supérieur du séminaire d'Orléans, dont les Prœlectiones philosophieœ (1849) ont exercé sur le clergé une influence réelle; l'abbé Hugonin, actuellement évêque deBajreux, bien connu par aonYiwe deY Ontologie ou des lois de la pensée (1856) et l'abbé Fabre d'Envieu, professeur à la Sorbonne, auteur du Cours de philosophie (1863), de la Défense de Vontologisme (1862) et de la Réponse aux lettres d'un sensualiste (1863), où il combat vigoureusement le néopéripatétisme du P. Ramière. A ces noms, on pourrait ajouter celui de l'abbé Blampignon dont le livre sur Malebranche a été couronné par l'Académie française. Avant eux, un professeur éminent, qui malheureusement n'a rien écrit, M. l'abbé Noirot avait vaillamment défendu, dans sa chaire du lycée de Lyon, cette grande alliance de la raison et de la foi, qui avait fait à d'autres époques la gloire de la philosophie chrétienne. Tous ceux qui l'ont entendu, et nous sommes du nombre, se souviennent des leçons ou plutôt des interrogations piquantes et fécondes dans lesquelles excellait ce nouveau Socrate et par lesquelles il savait éveiller, chez les jeunes gens, l'esprit de recherche et de réflexion.

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