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Traditions américaines

Qu'est-que le temps? D'où vient-il? Où va-t-il? Pour Vagoniona il n'eut jamais de mesure ; jamais les grains de sable ne tombèrent dans la clepsydre de l'éternité.

Le Créateur de toute les choses dissipa, à sa naissance, les ombres de l'abîme, et à ses yeux il fit la lumière.

0 FRÀDITIONS AMERICAISES.

Et Vagoniona l'aima tendrement, et d'elle naquit Tinima.

Tinima, qui devait racheter le genre humain !

Mais elle se crut la meilleure œuvre de la création; elle réchauffa dans son àme l'ingratitude et l'orgueil , et pour cela Dieu la maudit.

Maudite et condamnée à une pérégrination sans fin, elle était la plus belle des femmes.

Dieu tira son àme du feu; sa pureté, de la rosée du matin ; son corps, du parfum des fleurs; ses yeux, de l'éclat des étoiles; sa voix, du chant des oiseaux; son teint, du blanc mat des lis.

Tinima, fille immortelle de Vagoniona, père de la race haïtienne, était condamnée à vivre sur la terre sans jamais vieillir.

L'hiver et l'été, la nuit et le jour, étaient indifférents à la sensibilité de son corps et de son àme.

En vain la destruction dévorait tout autour d'elle.

Elle ne s'occupait ni de la vie ni de la

mort. Son printemps devait être éternel, et comme les esprits éternels ne pensent ni à un commencement ni à une fin, Tinima ne fatiguait pas en vain son intelligence.

Quand pourrait cesser son existence? Vagoniona seul pouvait le savoir. De la tête de Tinima devaient jaillir toutes les sciences.

Dans sa main se trouvait le pouvoir de paralyser , de transformer l'existence des choses créées; mais elle ne pouvait donner ni la vie ni la mort.

Elle était immortelle , sans génération d'immortels.

Elle était condamnée par sa beauté céleste à être aimée de tous, sans pouvoir jamais aimer.

Pauvre Tinima ! ! !

Cinquante générations, issues de Yagoniona, avaient disparu de la surface d'Haïti.

Dans les grottes de Cazibaxaqua se renfermèrent les Indiens durant le déluge qui couvrit le monde, et après le déluge qui laissa la terre déserte, pour se sauver de la colère du Seigneur du ciel et de la terre..

Les derniers descendants d'Huacani qui devaient continuer la famille des hommes, ne quittèrent plus dès lors les ténèbres des grottes.

Ils avaient peur "du soleil parce que toutes les femmes étaient mortes, et qu'il ne restait

plus qu'Adonaya, la plus jeune des filles du grand cacique Machokael.

Et la race haïtienne dépendait d'un fil que pouvait rompre le moindre souffle de la destruction.

Et Adonaya ne sortait pas de l'enceinte de Gazibaxaqua.

Les chefs des tribus la contemplaient mélancoliques en voyant disparaître d'heure en heure l'espoir de la race jaune.

Huacani pleurait sans consolation : il devait répondre à Machokael de la génération des hommes, et les hommes allaient disparaissant de dessus la terre.

Dans ces grottes profondes était né un cacique appelé Tuey.

Son esprit était taciturne ;

Ses yeux, doux comme la clarté.

Il aimait l'impossible... Il aimait Tinima, l'ange maudit; et Adonaya aimait Tuey.

Le cacique était à l'égard de la jeune fille amer comme le genêt, ingrat comme le jagueij.

Tinima qui pouvait se métamorphoser en

parfum des fleurs, en chant du rossignol, en rayon de l'aube, en écume de la mer, s'endormit une nuit au lever de la lune, au milieu des ombres, et, enveloppée dans des nuages de nacre et d'or, elle alla se réveiller sur les bords d'Ornofay, dans l'île la plus grande de l'archipel américain.

Tuey qui avait abandonné pour toujours l'obscurité mystérieuse des grottes de Cazibaxaqua afin de vivre à l'ardente lumière du soleil, sur les crêtes hérissées du Pani, la vit passer au milieu des nuages.

Il dirigea ses pas vers la source éternelle qui forme le lac de la Mort, résidence, dans un autre âge, des dieux Biajiaxa.

Il posa les mains sur le torrent et appela le grand Esprit.

Et le grand Esprit, qui souffle et se fait entendre partout où il veut sans que l'on sache d'où il vient ni où il va, fit frémir les eaux avec ses ailes vaporeuses.

Et comme le gémissement d'un moribond, il répéta trois fois dans le silence de la nuit la plus obscure :

« Tu veux lutter contre le génie du mal, traverse la mer bleue, et dans Ornofay tu trouveras Tinima. »

Le cacique abasourdi entendit la voix de la Mort.

11 descendit les crêtes du Pani, et, au point du jour, il se lança dans son canot, pour naviguer à travers les ondes salées.

Deux jours il rama sans repos; quelle étoile si brillante lui indiquait le chemin durant les heures de la lumière et au milieu de l'obscurité de la nuit?

Le troisième, l'aurore se balançant entre des nuages d'opale et d'or, répandant les perles sur les fleurs , fit lever à l'extrémité de l'horizon l'amoureux père de la lumière, et à cette heure, Tuey vit les plages d'Ornofay; peu de temps après il en foula le sable, et la volonté du grand Esprit commença à s'accomplir.

Adonaya était triste, très-triste de l'absence de Tuey.

Sa tristesse faisait que les arbres penchaient nonchalamment leurs rameaux flétris;

la brise ne caressait plus les eaux des ruisseaux; le vent gémissait avec une plainte si mystérieuse que l'écho osait à peine porter son mélancolique chagrin à la solitude des mers.

Les hommes de la race de Vagoniona, pleins d'inquiétude , regardaient Adonaya et lui offraient l'amour de leurs âmes affligées.

Mais la vierge inconsolable aimait Tuey, et l'amour de Tuey était la vie de l'amoureuse cacique. — Trente nuits la lune apparut entourée de sang. — Les nuages les plus épais rendirent impossible la clarté du soleil.

Les hommes des grottes de Gazibaxaqua pleuraient affligés aux pieds d' Adonaya, qui les regardait avec la prostration de la mort; son pauvre cœur ne pouvait soulever les ailes.

Les gémissements des Indiens d'Haïti arrivèrent jusqu'au ciel; Tinima les entendit aussi sur les rivages d'Ornofay où résidait le sage Aicoroa.

En face du Ganimar, vis-à-vis la plage sur laquelle débouchent deux fleuves qui s'ensevelissent dans la mer, en descendant le mont divisé par la main de Machokael, les yeux de l'homme se perdaient dans une plaine immense, semée d'arbres robustes aussi anciens que le monde.

Là coulaient des ruisseaux cristallins, et de toute part on voyait des bois de fleurs,

les plus belles et les plus odoriférantes de la création.

Là chantaient tous les oiseaux du ciel ; là s'élevait le palmier, le doux tamarinier, le caïmitier violet, le vert aguacaté, le maméi jaune, et la terre était jonchée de plantes aromatiques.

Là les ruisseaux étaient bordés de lis ; là la chaleur du soleil était douce, parce que la brise la rafraîchissait par ses amoureux baisers.

Dans ce paradis, la clarté de la lune s'endormait au milieu d'arbres épais d'une hauteur extraordinaire . et avec une tristesse indicible.

Dans cette vallée si splendide et si magnifique , Tinima avait étendu son voile de vierge immortelle , et dans le tronc creux d'une ceiba qui touchait les nues, de ses propres mains elle avait construit sa demeure sous un vert matrisylva.

Là habitait la vierge nue, à la lumière du soleil et de la lune et à l'éclat timide des étoiles.

Et comme elle avait reçu de son père le don de transformer la nature des choses créées, ce qu'elle touchait de sa main délicate, ou ce que ces beaux yeux regardaient, restait frappé de son pouvoir magique et condamné à un enchantement éternel.

Et voilà pourquoi Tinima, qui était la bonté, ne fixait jamais les yeux avec amour , n'avait jamais eu pour personne ni haine ni pitié, ne s'approchait d'aucune âme vivante.

ÏV

Elle était la fille maudite de Vagoniona, père des hommes, et maudite du Seigneur- Dieu; elle était condamnée à vivre sans amour dans la solitude éternelle, comme les rois de la terre. La vierge, clans sa grandeur d'esprit immortel, avait courbé son front, et elle accomplissait avec résignation la volonté de Dieu,

Malheur à l'infortuné à qui elle aurait amoureusement souri !

Tuey, fou d'amour, l'avait suivie sur les rivages d'Ornofay.

Mais le cacique ne rencontrait pas la vierge.

Pleurant jour et nuit, il la cherchait dans l'épaisseur des bois, à travers les plaines immenses, à travers les montagnes et les sentiers inaccessibles.

Désespéré de ne pas la trouver, étouffant de chaleur, il pénétra dans les grottes situées entre deux fleuves qui vont confondre leurs eaux dans la grande conche qui commence à l'embouchure du Canimar, dont les bords, couverts de fleurs , font l'admiration des mortels.

Dans ces grottes, où Dieu avait semé toutes les merveilles de la nature pour surprendre l'intelligence créatrice, les stalactites transparentes formaient d'innombrables et de magnifiques demeures.

Cent voûtes, blanches comme la neige, soutenues par des pilastres symétriques et fantastiques, charmaient les yeux.

De longs corridors, incrustés d'or et d'azur, conduisaient dans des cavités profondes, d'une magnificence incroyable, éclairées par

s les

la lumière du soleil pénétrant à travers trous qu'avait pratiqués l'infiltration durant un grand nombre de siècles, là où l'ombre régnait depuis le commencement du monde. Mais la lumière, curieuse de contempler tant de mystères, descendait du ciel pour se baigner dans des courants de neige qui, avec un bruit épouvantable , s'ensevelissaient , en tourbillons, dans les entrailles de la terre.

Ici la chaleur commençait à suffoquer; là le froid glaçait les membres.

L'ange du déluge n'arriva pas dans ces lieux souterrains ; au milieu d'eux Aicoroa avait survécu à la ruine de l'espèce humaine ; et c'est dans ces souterrains que, brûlé par les rayons du soleil , était entré Tuey plein d'affliction.

11 s'était endormi sur les bords du torrent qui naît et roule en résonnant, comme la voix de l'éternité, au milieu de ces solitudes infinies, quand il sentit sur la poitrine la pression d'une main délicate.

Il ouvrit les yeux et il vit Tinima mystérieusement assise à ses côtés. La vierge appuyait la tête sur sa main gauche et se rappelait avec tristesse les premiers jours de sa vie.

Tuey la contempla avec attendrissement ; il allait lui parler ; mais la vierge baissa timi-

dément les yeux, que d'épais sourcils couvraient de leur ombre, et comme un éclair elle disparut.

Tuey voulut la suivre; il courut après elle comme un fou , il l'appela à grands cris au milieu du silence sépulcral.

Personne ne répondit à ses gémissements.

Le cacique sortit des grottes pour la chercher à travers les montagnes, sur les bords des fleuves; nulle part il ne rencontra la vierge.

Il la cherchait encore, quand parut le soleil, semblable à un volcan de rubis entouré d'or.

Le ciel était d'azur, les oiseaux chantaient joyeux et les ruisseaux coulaient en arrosant les fleurs matinales; la brise balançait le vert feuillage des palmiers et yagrumas, et tout saluait mystérieusement le lever du jour. Tout souriait — tout... et le cacique Tuey ne levait pas les yeux pour bénir ce tableau imposant de grandeur et d'harmonie.

Ceux qui sont affligés penchent la tête comme les saules, inclinés sur la terre pour

donner de l'ombre aux tombeaux, de la mélancolie à la solitude et du dégoût à l'égoïsme des insensés.

Sans espérance, le cacique gravissait la grande montagne qui dominait la vallée où se mourait le grand Aicoroa. Tuey eut soif; il arriva au bord d'un ruisseau cristallin, but de ses eaux, et il sentit une chaleur dans son cœur. Il étendit ses regards troublés sur la plaine, et il vit qu'autour de lui la terre était parsemée de nards, d'iris et de lis qui venaient de s'ouvrir au zéphyr céleste du matin.

Il arracha une branche de lis, et il entendit un soupir qui lui perça le cœur de tristesse ; le cacique, étonné, laissa tomber le lis à terre et, fixant les yeux sur cette mer immense de fleurs, il vit, à l'ombre de matrisylves et de guis, Tinima cueillir les violets romarins sur les bords d'un ruisseau.

— Ne fuis pas, amour de mon âme ! lui dit-il en tremblant que sa voix n'effrayât la vierge.

Tinima le regarda d'un air mélancolique.

— Malheureux! lui répondit-elle, tu ne vois pas que le ciel va te punir?

Et la vierge vint avec ses romarins à côté çlu cacique qui lui tendait des mains suppliantes.

Tinima nue, belle comme le ciel bleu couvert d'étoiles, aux seins arrondis et délicats comme un groupe de nuages, les cheveux flottant au gré d'un doux zéphyr, couronnée de fleurs odoriférantes, s'arrêta devant le cacique,

Devant le cacique qui, en proie à la folie d'un amour immense, lui dit d'un accent des plus tendres : « Fille de Vagoniona , ange divin, si tu m'aimes, donne-moi ces fleurs.

« Fille de Vagoniona, si tu m'aimes, iris de mon âme, regarde-moi avec tes yeux de colombe.

2k TRADITIONS AMÉRICAINES.

« Fille de Vagoniona, étoile d'azur clans la nuit de ma vie, si tu m'aimes, baise-moi avec un baiser de ta bouche, pour que mes entrailles tressaillent d'amour, et donne-moi ces fleurs. »

La vierge, sans ouvrir ses lèvres, s'approcha du cacique, le regarda comme si la mort lui brisait les ailes et, avec une profonde tristesse, elle lui donna, baignée de larmes, une branche de romarins violets.

Le cacique prit les douces fleurs qui lui tombèrent des mains.

11 les ramassa de terre et elles tombèrent de nouveau.

— Tinima, j'ai besoin, lui dit-il, d'un de tes cheveux pour les attacher.

— Tuey, s'écria la vierge, en ouvrant les yeux où régnait la crainte, pendant que la pâleur inondait son visage, ne vois-tu pas que Vagoniona du haut du ciel va te punir.

— Tinima, lui dit à son tour l'Indien, donne-moi un de tes cheveux pour attacher ces fleurs; je les garderai toute la vie à la chaleur de mon cœur, lors même que

Vagoniona me condamnerait au feu éternel.

- — Tu le veux, répondit la vierge, les yeux inondés de larmes; et de ses mains, comme des branches de lis ouvertes aux rayons du matin, elle arracha de ses tempes quelques cheveux semblables à des fils d'or des plus fins. Avec eux elle attacha les romarins violets, les baisa d'un baiser de sa bouche, les donna à l'Indien amoureux qui, touché de reconnaissance , baisa les fleurs et aspira leur parfum. Il les pressa sur son cœur et, comme si sa vie finissait, il poussa un soupir et s'écria en mourant : Ywnury, yumury VA tomba à terre, se métamorphosa en rossignol et étendit dans les airs ses ailes légères.

Tinima, en le voyant, pleura beaucoup.

Elle redemanda à grands cris, à son père Vagoniona, de rendre Tuey à son ancienne forme... Mais il fallait obéir au destin.

Tinima ne pouvait aimer une chose créée; elle avait désobéi à son père Vagoniona, et, pour peine, la métamorphose de Tuey devait durer jusqu'à la fin des siècles.

La race des mortels touchait à sa dernière heure; il paraissait impossible qu'un être humain vint à Ornofay délivrer Tuey de son enchantement.

La vierge inconsolable suspendit de ses mains tremblantes le bouquet de romarin attaché avec ses cheveux enchanteurs, dans le tronc de la ceiba, au pied de laquelle était tombé l'infortuné Tuey, et, s'appuyant sur lui, elle commença à pleurer sa peine. Ses larmes abondantes arrosèrent les racines de cet arbre aussi vieux que la création.

Et les jours, les mois et les années se passèrent ainsi. La vierge, désespérée de voir que le soleil ne consolait pas sa douleur, se cacha dans les ténèbres des grottes, et, à la clarté de la lune, elle en sortait pour courir à travers les montagnes ou pour se baigner dans les ondes du Ganimar et revenir toujours s'asseoir méditative dans le coin de la grotte obscure où, pour la première fois, elle avait mis la main sur le cœur de Tuey enchanté.

La vierge vivait avec sa douleur en écoutant le chant mystérieux du rossignol.

Dans Haïti, la race des hommes inconsolables et malades avait disparu ; la mort s'était tranquillement assise sur les bords du Pani , prompte à étendre ses ailes vers la région éternelle.

Adonaya seule avait survécu aux descendants des hommes ; et elle était le dernier fil que pouvait rompre la mort ; aussi les yeux de l'ange de la tombe se promenaient-ils, hagards et inquiets, sur la surface de la terre.

Adonaya se préparait à mourir ; dans son

inquiétude, l'inconsolable Indienne monta, comme Tuey, au sommet du Pani poussée par un pouvoir surnaturel, et elle s'élança au fond du lac sacré.

Elle cherchait la vie dans la mort ; mais en tombant dans les eaux, son front fut frappé d'une vive douleur; elle perdit le sentiment, et quand elle revint à elle, elle se réveilla au fond d'une grotte bleue parsemée d'étoiles. A l'entrée était assis un vieillard aussi vieux que le monde.

La barbe tombait hérissée sur les mains robustes où il appuyait sa tête vénérable.

« Àdonaya, lui dit-il, quand l'Indienne épouvantée put, de ses yeux, comprendre sa haute origine, c'est moi qui suit Yagoniona, le père de l'espèce humaine. Voici la porte de l'éternité; c'est par elle qu'entrent les esprits qui ont bien rempli leur mission sur la terre; ton heure n'a pas encore sonné; quand tu reverras la lumière, traverse la mer, arrive à Ornofay, et dirige tes pas vers le lieu où tu entendras le chant du rossignol; et quand le ciel bleu se couvrira de nuages, que les étoiles

ne brilleront plus, dors sous la ceiba la plus grosse que verront tes yeux et attends-y que la destinée s'accomplisse.

« De l'amour de ton cœur doit renaître la race d'Haïti. Adonaya, bénie du Seigneur, va à Ornofay. »

Adonaya, du fond du lac, s'élança à la surface, légère comme le poisson, s'assit pensive et étonnée aux pieds du Pani sur la pierre noire.

vin

Jusqu'à l'arrivée du jour, elle se mit en prière; et quand le soleil brilla à l'horizon, elle monta dans son canot, saisit les rames, traversa la mer, et, poussée par les vents, elle arriva à Ornofay.

Que de palmiers garnissaient ces bords heureux ! que de fleurs couronnaient les montagnes ! que d'oiseaux harmonieux peuplaient la solitude mystérieuse des plaines !

Que de parfums embaumaient l'air! Quelle fraîcheur les torrents limpides répandaient avec la brise !

Ornofay était le paradis où Vagoniona avait disposé la régénération des hommes.

Adonaya mit le pied sur ses sables blancs ; et la mer brisa contre les rochers le fragile canot.

L'Indienne pénétra, peu à peu, plus avant sur la plage et bientôt dans une plaine des plus verdoyantes.

Quel silence!... Quelle éloquence dans cette voix de l'éternité !

Adonaya eut soif; les cocotiers laissèrent tomber à ses pieds la liqueur transparente de leurs têtes élevées renfermée dans leurs coupes d'ébène.

Elle eut faim ; les guanabanas, les caimitiers, les mangos, les mamayes inclinèrent leurs branches chargées de leurs fruits doux et parfumés.

Elle voulut se livrer au repos, et les mirobolaines et les ceibas couvrirent la terre de leurs blanches feuilles plus fines que les plumes des légers oiseaux.

Le cinquième jour de courses à travers Ornofay, la vierge arriva à Canimar.

Quels bords si paisibles! Quelles guirlandes de fleurs tressaient les arbres robustes ! Quelle tranquillité sur le cristal des ondes!

L'Indienne les traversa à la nage : elle continua son chemin, traversa deux fleuves, gravit la montagne, descendit dans la vallée et pénétra enfin dans les grottes sacrées, séjour autrefois du sage Aicoroa.

Le silence régnait dans la demeure mystérieuse du cacique qui devinait les choses futures et qui avait survécu au déluge pour conserver toutes les sciences connues. Il était assis à l'entrée de la grotte, le corps entouré de perles et de grains d'or des plus purs.

Aicoroa était le dernier saint homme de la race jaune, descendant de Machokael.

Adonaya pria à côté du cadavre.

La lune s'enveloppa de nuages des plus sombres.

Les étoiles dérobèrent- leur vive lumière.

Les feuilles des arbres ne s'agitaient point, et tout, dans la ténébreuse obscurité, répétait solennellement le nom béni de Dieu qui partout est le même, Seigneur du ciel et de la terre, du corps et de rame des vivants.

Adonaya ne pouvait lutter ni contre la tristesse ni contre la vie.

Elle éleva les yeux vers son père Vagoniona et elle sentit dans l'âme une douleur, comme celle d'un coup de flèche.

Avec ses mains jointes, elle voulait soulager son cœur et le presser fortement ; mais ce malheureux cœur, déchiré en lambeaux, voulait briser la poitrine.

Accablée de tristesse, Adonaya s'assit aux pieds d'un ceiba aussi antique que le monde.

Du haut des branches, cinq fois chanta le rossignol; la lune continua de se cacher au milieu d'épais nuages, et l'Indienne, les yeux mouillés de larmes, finit par s'endormir*

Le rossignol chanta de nouveau, et son gosier était une mélodie interminable de douleur et de tristesse.

Il chanta pour la septième fois, et de l'épaisseur du bois il s'éleva une forme vaporeuse, comme l'ombre d'une femme, nue et

blanche comme un lis, entourée de parfums et du disque bleu, jaune et rose de l'arc-enciel.

C'était Tinima, fille de la lumière, couronnée de curias et de feuilles de jagiiei, qui s'avançait silencieusement.

La main de Vagoniona lui montrait le chemin; la volonté de Dieu devait s'accomplir, et la race des hommes être sauvée de la ruine totale pour vivre jusqu'à la consommation des siècles.

Adonaya dormait; sur son front brillait un point couleur des étoiles, et sur sa tête était la branche de romarin enchanté par les cheveux de Tinima, qui avaient changé en rossignol l'infortuné Tuey.

Il devait rester ainsi jusqu'au dernier jour du monde, si la main d'une femme, rompant les cheveux, ne rompait pas le charme.

Tinima arriva, belle comme un auge, devant l'infortunée Adonaya; elle la vit pâle comme la fleur du tamarin et mourante comme l'âme qui approche des limites de la la vie, et elle en eut compassion...

Et quoique condamnée à ne pas être mère, à ne pouvoir aimer personne sur la terre, elle éprouva une douleur qui lui fendit l'âme de chagrin.

Elle regarda d'abord la pauvre vierge avec haine, puis avec jalousie, et enfin, comme elle était grande et immortelle , avec une douce pitié : l'heure du destin approchait.

Adonaya voulut ouvrir les yeux. Dans son sommeil profond, le doigt de Yagoniona déchira le voile du passé et dissipa les ténèbres impénétrables de l'avenir.

Et comme elle contemplait ce tableau extraordinaire , Yagoniona lui dit avec un accent profond :

« Détache ces fleurs qui sont sur ta tête pour que la race jaune ne finisse jamais. L'éternité est à toi. »

Adonaya, encore endormie, étendit les mains pour saisir les romarins suspendus au tronc de la ceiba.

Mais Tinima les lui prit des mains pour les presser convulsivement contre son cœur; et, pendant qu'elle les embrassait de ses baisers amoureux, Adonaya étendit violemment les mains, rompit les cheveux de Tinima qui les attachaient, et les fleurs violettes, flétries par le souffle du temps, tombèrent défaites à terre.

Alors cessa le chant mélancolique du rossignol.

La lune perça les sombres nuages; grande et brillante comme un plat d'argent, elle remplit les confins de la création.

Tinima, frappée par un de ses rayons, poussa un cri aigu et tomba privé de sentiment aux côtés d'Adonaya.

De la surface de la terre s'éleva alors un nuage couleur de rose; du milieu, transparent comme la lumière de l'éclair, sortit Tuey qui, inondé de larmes, n'osait lever la tête devant Adonaya.

Mais l'Indienne ouvrit les yeux et, ivre d'amour et de joie, elle s'élança, avec la rapidité de la colombe qui cherche son nid, au cou du cacique.

Alors, resplendit sur le front de Tinima l'étoile du matin.

Elle se releva de terre; mit la main droite

sur la, tête de Tuey, et lui dit avec une amoureuse tendresse :

« Tu as dormi dix ans enchanté par l'amour divin de mon cœur ; mes cheveux t'ont longtemps emprisonné. Vagoniona veut que ma race immortelle disparaisse du monde pour que les enfants de la mort et de -la vie n'escaladent point le ciel, ni ne connaissent point les chemins de l'éternité...

« Que sa volonté s'accomplisse. Mon martyre est la rédemption de la race d'Haïti.

« Adonaya est la femme choisie; qu'elle t'adore autant que la divine Tinima, fille immortelle de Vagoniona. »

Elle mit sur la tête des amants la verte guirlande qui ornait son front, tendit ses ailes vers le ciel et disparut au milieu de la pâle clarté de la lune tranquille.

Adonaya et Tuey s'embrassèrent amoureusement.

La nuit retira son voile d'obscurité profonde.

Le matin, le soleil illumina la terre.

Et depuis lors ce lieu souriant et mysté-

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rieux s'appelle la vallée de Yumuri ; les grottes où vécurent Aicoroa et Adonaya, les grottes de Yumuri ; les bords du fleuve où Tuey fut enchanté et où, pour la première fois, on entendit le chant du rossignol, le fleuve du Yumuri.

Telle est la tradition de Tinima, fille de la lumière , et de Yagoniona , père des hommes.

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