KENA-KENA
Au pied de l'Ilimani se trouve un village entouré d'arbres et de ruisseaux cristallins, et, plus près du sommet élevé, un petit ermitage, dont la porte est ornée de guirlandes élégamment sculptées. Les fenêtres sont en ogive ; l'autel et la Vierge sont l'ouvrage de la main du moine blanc;
Du moine blanc, qui y faisait sa prière,
ZiÔ TRADITIONS AMÉRICAINES.
qui y disait la messe aux premiers rayons de l'aurore, qui y soignait les malades, y consolait les affligés, qui y protégeait les faibles, qui y vivait aimé de tous les habitants des villages et des tribus qui se cachaient au cœur de la Sierra.
Or, le moine blanc est mort, il y a un siècle et demi environ ; et de sa vie il ne reste que le souvenir et deux pierres sépulcrales, placées aux côtés de l'autel de l'ermitage. Sur la pierre de droite on lisait ces mots : Kena-Kena, sur celle de gauche : le Moine blanc.
Le jour des morts, les villageois venaient déposer des couronnes de cyprès sur la tombe du moine, et, le jour de la Résurrection, des couronnes de myrte sur la tombe de Kena- Kena.
Les traditions des peuples sont leur histoire ; celle de Kena-Kena était une tradition pleine de mélancolie, et, en l'entendant raconter, les jeunes vierges d'Amérique versaient des larmes.
À une demi-heure de l'ermitage coulait,
dit-on, un petit ruisseau dont les eaux roulaient, avec du sable, des grains et des pépites d'or que personne ne convoitait. En descendant de la montagne, et avant de venir baiser les murs de l'ermitage, il formait un étang paisible, entouré de muguets et de tendres romarins. D'un côté de l'étang, les eaux limpides baignaient un bloc de marbre noir aux veines couleur de feu, et de l'autre, le tronc et les racines d'un saule robuste.
Sur la noire pierre était assise, à ce que l'on raconte, le premier de mai J700, une jeune fille de huit ans environ. Elle avait ses petites jambes nues, et, avec elles, elle faisait remonter le courant et cherchait à laver une tache de sang qu'on voyait à son pied droit; mais plus elle la frottait, plus vive devenait sa couleur pourpre.
Il y avait une demi-heure que la jeune fille bataillait avec les eaux du ruisseau et avec sa tache de sang, quand le moine blanc sortit de l'épaisseur de la forêt :
— Kena-Kena, lui dit-il mélancoliquement, ne te fatigue pas en vain; cette tache, tu ne
l'effaceras jamais; tu en as hérité de ta mère, et tu descendras avec elle au tombeau.
Quelque jeune que fût Kena-Kena, elle inclina sa tête et pensa à l'histoire de sa naissance, et de ses yeux commencèrent à couler des larmes abondantes. Elles sortaient brûlantes de son cœur pour aller se plonger dans le froid courant du ruisseau, de même que venaient y tomber les fleurs détachées des arbres.
Les larmes sont les fleurs de l'âme; les fleurs sont les larmes des arbres; fleurs et larmes couvrent le tombeau de la vie.
Le moine taciturne regardait d'un œil mélancolique la triste Kena-Kena.
Un pasteur avait dit à la jeune fille qu'au moment où elle laverait son pied dans le courant, et où elle verrait disparaître la tache de sang de son petit pied, elle trouverait alors son père et sa mère et ne serait plus orpheline sur la terre.
Le moine blanc, qui était la voix de Dieu pour tous ceux qui sont nés sur Tllimani, lui avait pour toujours enlevé cet espoir.
Et la jeune fille avait faim et ne trouvait point de pain; elle était nue et glacée, et elle ne trouvait point d'abri... Elle continuait de regarder le courant sans lever les yeux, quand le moine arriva pas à pas à la rivière, et s'assit aussi sur le bloc de marbre noir.
Deux heures pleura la jeune fille, et deux heures le moine, les bras croisés, couvert de son vêtement blanc comme la neige, tint ses yeux silencieusement fixés sur la terre; il ressemblait à un nuage orageux endormi au sommet de la montagne.
Du tronc du saule qui baignait ses branches dans l'étang, un rossignol chanta avec une mélodieuse tendresse : le malheureux petit oiseau avait-il aussi à se lamenter?
La jeune fille l'entend et relève sa tête ; elle essuie ses larmes, et, épuisée de fatigue, sans ouvrir ses lèvres, elle appuie sa tête sur la poitrine du moine et lui jette un doux regard avec des yeux bleus, comme le bleu de l'espace dans des jours sereins.
Le regard de Kena-Kena retomba sur le
cœur de l'ermite, comme la pluie tombe sur l'herbe des champs brûlée.
Elle s'endormit, et le moine fit une prière et veilla sur le sommeil de ce lis de pudeur et d'innocence.
La jeune fille rêva du paradis ; elle invoquait parfois la mère de Dieu, et sa bouche, délicate et fraîche comme les pétales des pavots, couleur de rubis, qui s'ouvrent aux premiers rayons du jour, souriait avec la béatitude des âmes candides.
Et, pendant que la jeune fille dormait, le moine versait sur la tache de sang autant de larmes que Kena-Kena en avait versé dans le courant du ruisseau.
Et les larmes de* cet homme, étonné de la voir mystérieusement disparaître , effaçaient la tache ; et, pendant qu'il rendait grâce à Dieu, une goutte de pleurs, froide comme la glace, tomba sur le front de Kena-Kena.
Les larmes de quarante ans semblent sorties des sources de la mort ; elles sont froides comme les heures de la tombe.
La jeune fille se réveille en sursaut et s'é-
crie : — Mon père, il neige?— Non, ma fille, dors en paix, la prophétie du pasteur s'est déjà accomplie.
Et elle dormait encore quand le moine la prit dans ses bras et la porta pour toujours à l'ermitage de la Vierge.
Les années se passèrent, et Rena-Rena, sous l'abri du moine, grandit comme le palmier du désert : ses yeux, bleus comme le firmament, devinrent brillants comme la lumière du soleil, mélancoliques comme la lune et clairs comme la rosée du matin; sa fine chevelure avait conservé, de l'enfance, lacouleur jaune, comme les grains d'or que roulaient les eaux du courant; ses joues étaient rosées comme des orchidées purpurines; ses dents, blanches comme la neige; sa poitrine et ses épaules arrondies et douces
comme le parfum de la violette; sa taille svelte, et ses mains et ses pieds petits et délicats comme les plumes de la colombe.
Kena-Kena était l'ange de l'Ilimani.
Elle allumait tous les jours l'autel, l'ornait de bluets et tressait pour lui des couronnes de jasmins et de roses blanches.
Le regard de ses yeux timides était le guide des tribus indomptables, il leur donnait du cœur.
Elle servait la messe; et, à la chute du jour, elle récitait, de la porte de l'ermitage, la prière de l'ange, d'une voix qui résonnait à travers les montagnes immenses.
Et quand la griffe du tigre ou la piqûre du serpent venimeux venait mettre en danger la vie du voyageur, elle appliquait sur la blessure un baume composé d'herbes, et la blessure se guérissait miraculeusement.
Rien n'effrayait Kena-Kena : ni l'obscurité de la-nuit, ni la silencieuse solitude du désert.
Ses flèches sur l'épaule, son arc tendu, elle sautait d'un mont sur un mont, comme la biche légère; et elle semblait, au milieu
dh TRADITIONS AMÉRICAINES.
des nuages qui venaient, fatigués, se reposer sur l'Ilimani, l'ange du jugement dernier, prêt à prendre son vol à travers l'espace infini.
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Elle avait dix-neuf ans quand, un soir, au moment où le soleil en feu, comme un volcan, descend à l'horizon et se cache, le moine l'appela.
Le sombre ermite était pâle; son front, sillonné de rides; ses yeux, hagards; sa bouche, amèrement fermée; et sur ses traits se répandait l'ombre du découragement et du désespoir.
Cet homme, qui dormait sans défense au milieu des tribus; cet esprit qui, depuis vingt ans, vivait caché parmi les buissons, pour
qui les tempêtes, le froid, le soleil, l'humidité la faim n'étaient plus que les illusions de la misère ;
Cet esprit, tout de courage, tout de miséricorde, pour qui l'espèce humaine n'était qu'un amas inappréciable de fumée et de vanité ; pour qui ni les rois, ni les mendiants, ni la civilisation, ni la barbarie, n'étaient que les entr' actes d'une comédie éternelle;
Cette âme extraordinaire s'était, à cinquante ans, laissé abattre... Ses mains vigoureuses étaient brûlantes; on lisait dans ses regards l'inquiétude, dans ses pas l'incertitude, dans son sommeil l'agitation, et dans son silence un horrible martyre.
En entendant sa voix, Kena-Kena arriva légère.
— Bénissez-moi, père, lui dit-elle, avec un tendre regard. Et le moine la bénit en tremblant.
— Père, tu soupires et tu inondes mon front de larmes; qu'as-tu, toi, le consolateur de mon cœur?...
Le moine posa solennellement les mains
sur la tête de la jeune fille, agenouillée à ses pieds : ses yeux rayonnaient une grandeur mystérieuse, et son front révélait l'inspiration des idées sublimes.
— Écoute-moi, lui dit-il, avec une douleur profonde : tu as vécu onze ans à l'ombre de l'autel de la vierge Marie; onze années j'ai prié Dieu pour que ton existence fût tranquille et aussi heureuse que le sommeil des anges.
Je t'ai vue croître, et, à toute heure du jour et de la nuit, tu as été l'esprit de mon âme ; et la lampe qui éclairait la sainte image brulait pour que je pusse dans la prière, les yeux fixés sur ton front, adorer en toi le Seigneur- Dieu des âges ;
Le Seigneur-Dieu, qui a tiré le monde du néant, qui a semé le firmament d'étoiles, qui a imprimé le mouvement au soleil et donné le souffle aux choses éternelles de ce monde.
Depuis onze années je sens là, dans l'âme, une douleur qui va me tuer, Rena-Kena ; je t'aime avec toute la mélancolie de ma tristesse, dit le moine qui éclata en sanglots;
j'ai besoin de te tenir pressée contre mon cœur; j'ai besoin de respirer ton haleine; j'ai besoin de ton amour pour ne pas maudire l'heure où je suis né, pour ne pas abandonner pour toujours l'autel de la Vierge.
Le moine se croisa les bras, et laissa tomber la tête sur sa poitrine.
Kena-Kena leva ses yeux innocents, et le regarda avec attendrissement; et comme la tourterelle vient au roucoulement de ses petits et vole légère de la branche au nid, ainsi la jeune vierge sauta au cou du moine, l'enlaça affectueuse dans ses bras blancs, et lui dit :
— Père, ma vie n'est-elle pas tienne?
Mon cœur n'est-il pas à toi ? N'est-ce pas pour toi que ma mère m'a mise au monde? Mon corps et mon âme, je te les donne avec tout l'amour de mon âme?/..
Le moine prit dans ses mains décharnées et dures comme le fer la tête de cet ange, et il la contempla un moment avec une tendresse déchirante.
Kena-Kena était rouge comme la fleur du grenadier : l'innocence avait agité les fibres
de son cœur; la pudeur était mystérieusement montée sur ses joues, pâles comme dans les soirées sereines, quand, à la chute du jour, le soleil colore de carmin de blancs et légers nuages.
Bientôt elle pâlit, bientôt elle eut peur, bientôt il lui sembla que la mort versait de la glace dans ses veines; enfin, sans haleine, elle tomba évanouie dans les bras du moine blanc.
Deux gouttes de feu sillonnèrent ses joues. Un baiser infini évoqué de l'enfer du plaisir unit ces deux âmes dans l'éternité des condamnés ; et quand Kena-Kena rouvrit les yeux, la tache de sang était revenue colorer son pied droit.
Et Rena-Kena entra honteuse dans le saint ermitage.
Et elle pleura toute la nuit.
Et au lever de l'aurore le moine ne dit pas la messe.
Et le lendemain la jeune fille était encore agenouillée devant la Vierge.
Et à la chute du jour elle ne dit pas la prière de l'ange.
Et la nuit vint enveloppée de sa gaze bleue parsemée d'étoiles; la lune sembla se voiler de chagrin; et l'Ilimani était silencieux.
Aucun rossignol ne chantait; aucun tigre ne rugissait; les serpents étaient comme endormis dans leurs repaires; et le parfum se renfermait dans le calice virginal des fleurs, parce que toutes les fleurs de l'Ilimani étaient sœurs de la triste Kena-Kena.
Le moine, assis sur le bloc noir du ruisseau, tenait la tête appuyée sur ses mains ; il regardait couler les eaux, et, dans son désespoir, son front était couleur de la tempête, et son regard comme celui de la panthère.
La nuit du troisième jour s'écoulait, et Kena-Kena pleurait encore devant la Vierge: elle lui demandait secours dans la détresse; la vierge Marie lui ouvrit les bras et la consola pour toujours...
L'horloge de l'ermitage sonna une heure après minuit , et à cette heure la pauvre Kena-Kena tomba morte au pied de l'autel...
Un grand bruit ébranla la montagne, les gens du village se réveillèrent en sursaut.
Alors le moine sortit de sa stupeur, et, comme esprit fort, il leva la tête et il promena ses regards farouches à travers la montagne ténébreuse.
La nuit était claire, le ciel était serein, la brise se jouait doucement avec les feuilles des fleurs.
Tout était tranquille, et cependant, après ce bruit extraordinaire, une étrange frayeur agitait les entrailles du moine.
A ses côtés, et comme un éclair, passa une mule blanche comme la neige; cent fois en une minute elle fit le tour de la montagne, et cent fois se répéta le bruit épouvantable.
Le moine courut alors à l'ermitage et, en s'agenouillant devant la Vierge, il trébucha clans l'obscurité contre un cadavre.
— Maudite soit l'heure où je suis né ! s'écria-t-il comme un condamné, en le sentant glacé.
Et les portes de l'ermitage s'ouvrirent, et la mule, entourée de fantômes, tourna trois fois autour de l'autel.
Le moine restait interdit sans pouvoir faire de prière, sans se livrer à la pénitence.
Dans son effroi, les cheveux hérissés et les yeux inquiets, il revêtit les habits sacrés, il alluma la lampe et il voulut dire la messe; mais personne n'entra pour la servir, et le jour arriva pendant qu'il attendait.
" De son vêtement blanc il fit un suaire pour le corps de Kena-Kena. Puis il se dirigea vers les' montagnes, recueillit la cire des ruches avec laquelle il moula le cadavre; avec le
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suc des fleurs, il lui donna de la couleur; avec ses cheveux d'or, il lui fit des tresses, le revêtit de ses vêtements et l'assit, comme si elle était vivante, derrière l'autel.
Il étendit le corps mort dans son lit, le couronna de fleurs d'orangers, et il se mit en prière à ses côtés.
Ce jour-là l'obscurité fut grande, les ombres tombèrent, une heure sonna et le bruit épouvantable de la nuit précédente ébranla de nouveau la montagne ; les portes de l'ermitage s'ouvrirent, et la mule, après avoir traversé le mont, fit trois tours autour de la Vierge.
Le moine voulut dire la messe pour dissiper le malin esprit, mais il ne trouva personne non plus pour la servir, et pendant qu'il attendait le soleil se leva; à cette heure, un vieillard chargé d'années et plein d'inquiétude se présente à la porte de l'ermitage :
— Père, lui dit-il, hier il s'est présenté à ma forge un homme avec une monture sauvage : « Ferrez-moi, m'a-t-il dit, à l'instant même cet
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« animal qui doit courir jusqu'à l'éternité. »
Sa voix et sa figure m'ont glacé le sang ; j'ai pris mon marteau et j'ai enfoncé quatre clous à chacun des pieds de la mule : à peine ai-je donné le dernier coup que, comme possédée du démon, elle a pris sa course rapide. L'homme m'a donné ces huit monnaies d'or, m'a regardé avec ses yeux couleur de sang et s'est perdu dans l'obscurité,
Le moine jeta les monnaies dans le bénitier, et, saisi d'effroi, il tourna la tête vers Kena-Kena.
La paume de ses mains et la plante de ses pieds laissaient couler le sang par des blessures que la mort ne pouvait cicatriser.
Le moine, terrifié, ensevelit le corps au pied du saule qui s'élevait sur les bords de l'étang, et avec un de ses os il fit une flûte qui lui servit la nuit et le jour à rendre les mélancolies de son âme, tristes comme les plaintes que font entendre les oiseaux qui émigrent en passant la mer.
Tous les jours la flûte résonnait jusqu'au coucher du soleil, et, à une heure de la nuit,
le même bruit tonnait dans la montagne; les portes de l'ermitage s'ouvraient, et le moine se plaçait devant l'autel sans que personne
entrât pour lui servir la messe; la mule faisait trois tours autour de la Vierge, et sortait comme un éclair se perdre dans l'obscurité.
Une nuit la tempête ébranla les confins de l'horizon : les arbres, secoués par les vents, tombaient à terre avec leurs cimes brisées ; les torrents, gonflés par les eaux, se précipitaient et débordaient à travers les plaines ; les tribus sauvages s'élançaient hors de leurs tanières et craignaient l'éruption des volcans; la fin du monde semblait arriver.
Le moine, assis comme un cadavre à côté de la figure de Rena-Kena, achevait de jouer ses tristes... Il revêtissait les habits sacrés. quand le bruit de l'autre monde ébranla les fondements de l'ermitage:... les flambeaux s'allumèrent, la porte s'ouvrit et un cavalier espagnol, Ruiz Perez Barroso Fernandez de la Joya, avec son chapeau rond à bords rabattus, sa cape noire, ses éperons d'or et sa longue épée au côté, s'avança majeslueu-
sèment, s'agenouilla aux pieds du moine, le priant de dire la messe. A peine fut-elle finie que le bruit ne se fit plus entendre ; la flûte qui se trouvait sur le bénitier se brisa en morceaux; la figure de Kena-Kena s'évanouit en fumée; la mule entra comme un éclair et tomba en poussière aux pieds du moine blanc qui, après avoir donné la bénédiction, tomba mort à côté de l'autel de la vierge Marie.
Le cavalier espagnol, qui était très-bon chrétien et très-courageux , lui récita un Pater noster, éteignit les lumières, ferma les portes de l'ermitage et descendit tranquillement de l'Ilimani.
Telle est la légende de la belle Kena- Kena changée en mule pour avoir donné son corps et son âme à un ermite qui disait la messe.
L'INDIEN JAVI
L'INDIEN JAVI
Dans la chaîne. de montagnes couvertes de neige et remplies de volcans qui forment la cordillère des Andes se trouvait, au milieu du creux d'une roche gigantesque qui dominait l'immense plaine, l'habitation d'un homme, habitation qui ressemblait plutôt à la caverne d'un lion des forêts qu'à la demeure d'un être intelligent.
Deux troncs (Xacana servaient de siège; un amas de feuilles sèches et sur elles plusieurs peaux d'ours noirs formaient le lit; une alcuza d'argent avec trois mèches; une
bouteille et de l'eau-de-vie ; dans un coin, plusieurs marmites et des vases de verre ; deux vêtements de cuir de taureau suspendus à des clous de cuivre ; deux gantelets et un passe-montagne en mailles de fer, deux revolvers, une lance courte, deux poignards larges et tranchants, et, dans une fente, un tiroir plein de pépites d'or recueillies dans le courant des fleuves : voilà tout ce qui composait le mobilier de l'habitation de l'Indien Javi.
Personne ne venait à cette demeure; à l'entour les arbres ne croissaient pas. Son habitant sauvage avait recherché, pour y passer la vie, un terrain de cailloux sans fleurs et sans odeurs , d'où sortait seulement de l'eau cristalline. Tout le reste n'y était pas nécessaire : ni les nuages, ni les oiseaux ne venaient se fixer sur ce sommet, pelé et aride que les tribus appelaient le Pic du condamné.
C'est sur cette hauteur que se trouvait, pour ainsi dire, le nid de l'Indien Javi. plus rude que l'attaque du taureau, plus sombre
que la tempête, fort comme un cèdre, vif comme un écureuil, au corps trapu, aux fortes épaules, aux bras vigoureux, aux mains de fer.
Il avait les cheveux bouclés, le front large et formant deux pommettes sur les sourcils noirs, qui étaient arqués sur deux yeux bleus toujours couverts d'une tristesse mélancolique.
Son nez était long etaquilin en proportion. Sur toute sa physionomie on lisait la décision, et l'esprit de l'âme versait une teinte de commandement sur les pommettes et sur les joues allongées qui formaient une petite fente à l'extrémité du menton. Ce qui achevait de donner un type mâle à cette figure, c'était une grande bouche dure dont les dents blanches et brillantes se montraient au sourire sarcastique de cette nature indomptable qui vivait seule sur la crête des Andes, sans besoin ni de l'amour ni de la haine des hommes, sans connaître ni loi ni frein, sans autre croyance que la croyance en Dieu.
« Je ne suis pas sous les griffes de l'hu-
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manité ; mes serres domptent le tigre noir, qui est cent fois meilleur que l'homme, » disait-il à ceux qui lui achetaient ses peaux quand ils déploraient l'isolement dans lequel il vivait.
Javi était le grand chasseur de ces bêtes féroces, le propriétaire de leurs meilleures peaux, l'admiration des tribus deChiquitoset Caparuchas, et le plus vaillant des hommes nés sur la terre péruvienne depuis que Pacha- Kamak sortit des ténèbres pour éclairer le monde.
Aussi les tribus le croyaient-elles descendu de Manco-Capac et héritier, par son courage extraordinaire et la sagesse naturelle de son esprit, du trône de Atahualpa passé au fil de l'épée par les conquérants espagnols.
L'Indien Javi commandait dans la grande Cordillère; sa volonté était la loi de toutes les tribus. Et cependant il vivait dans une solitude complète, et il se passait des semaines entières sans que la voix humaine arrivât à ses oreilles. Son esprit était extraordinaire, sa force corporelle et sa bravoure
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sortaient des limites tracées par la nature; l'amour, la haine et l'ambition lui étaient inconnus.
Sa vie était une lutte éternelle avec les tigres des bords des fleuves, avec les ours noirs des forêts épaisses. Ces animaux féroces étaient ses ennemis naturels, et ce n'était pas l'intérêt de la vente qui le poussait à leur faire une terrible persécution.
Javi se livrait à cette chasse par amour pour la lutte; cette guerre faisait son plaisir. Les redoutables rois des forêts tremblaient devant le sauvage. Qui des deux étonnait l'autre? voilà ce qu'on pouvait se demander à les voir commencer la lutte.
Tous les jours, à trois heures du soir, Javi descendait de sa grotte pour aller chercher l'ennemi qu'il trouvait ordinairement à la nuit. L'obscurité qui épouvante, au milieu des épaisses forêts, les esprits forts, faisait ses délices et était son heure cle prédilection.
Alors, protégé par un double vêtement de cuir de taureau qui le couvrait du cou jus-
qu'à la cheville du pied, avec son passemontagne d'acier qui ne laissait voir que deux yeux ardents, ses gantelets de maille, sa ceinture de chaînes d'or d'où pendait son couteau large et pointu, ses deux revolvers de Coït; tenant la lance, dont le fer, d'un mètre de long, lui arrivait au cou, l'Indien, monté sur son cheval blanc, sec, nerveux, léger comme le vent, indompté comme l'animal le plus sauvage des forêts, s'élançait sur le terrain des tigres, comme le chasseur d'Europe se place sur un tertre à la recherche d'une compagnie de perdrix.
En entrant en chasse, le vent lui annonçait la position de son ennemi. Cet esprit tout d'intuition avait l'odorat d'une sensibilité rare, et, quand ce sens ne lui faisait pas connaître la trace chaude de la bête, l'oreille attachée à la terre pendant des heures entières, lui révélait, par le bruit des pas, le chemin du tigre, et il savait alors s'il venait seul ou accompagné. A peine l'Indien entrait-il dans l'épaisseur du bois que la bête, à son tour, flairait la chair humaine ; elle
bondissait, rugissait et partait à sa rencontre, légère comme une flèche.
Mais Javi l'attendait déjà; jamais il ne choisissait pour la lutte un terrain buissonneux, jamais l'ouverture des rochers, rarement la voûte des arbres; jamais il ne recourait aux guérites de bois qui, à la croix des chemins , servaient à se garantir du mauvais temps pendant la nuit. Recourir à la trappe, au lacet, à la cachette eût été une lâcheté pour ce brave cœur : l'Indien recherchait l'attaque face à face, front à front; l'Indien ne comprenait pas la trahison.
Jamais l'ennemi ne le surprit par derrière, parce qu'il connaissait la tactique de sa guerre. La pointe de sa lance attendait le tigre , quand il venait seul , et, avant qu'il eût fait un bond, elle allait du premier coup lui frapper le cœur. Si la mère et les petits l'accompagnaient, le revolver de Javi et la légèreté de son cheval, que ses jambes faisaient mouvoir, était sa terrible défense.
Son œil sûr frappait toujours au milieu du corps ou à la tête; et comme il choisissait de
préférence la bataille en plaine ouverte, avant que les trois ou quatre tigres qui l'attaquaient se fussent approchés de lui, ses balles en avaient tué deux et la lance ou le poignard de ce chasseur extraordinaire achevait les autres. Le massacre terminé, il dépouillait les bêtes si les attaques d'autres tigres lui en laissaient le temps; il plaçait alors les peaux sur son cheval et il montait ou il descendait à sa grotte, taciturne et tranquille comme toujours.
Dans une des nuits du mois de décembre de l'année 4 85/t, l'Indien, préparé pour sa chasse, montait la Cordillère sur son cheval blanc, que les populations de la Sierra prétendaient ensorcelé.
Le ciel était obscur, le vent et les éclairs annonçaient une cle ces tempêtes horribles qui ébranlent les Andes ; orages dans lesquels la pluie est si abondante que l'eau qui tombe ressemble à une muraille cle cristal élevée entre le ciel et la terre. Les éclairs et les tonnerres se répétaient à chaque seconde, et avec ce bruit épouvantable et profond que
l'on n'entend que dans les climats d'Amérique. Tout dans l'atmosphère présageait le phénomène de l'éruption des volcans et des tremblements de terre.
Mais l'Indien Javi, malgré cette nuit cruelle et orageuse, inondé d'eau, éclairé par la lumière des éclairs, continuait de gravir la Cordillère comme s'il avait vu son chemin pendant une des nuits sereines et tranquilles du mois de mai.
Le cheval avait longtemps marché; encore deux lieues et Javi se trouvait sur le terrain de la chasse, de la chasse que l'Indien espérait avoir très-grande cette nuit, parce que la tempête avait fait descendre des sommets de la Sierra les tigres et les ours épouvantés. Sur ce terrain inconnu pour eux, Javi savourait son triomphe et il nourrissait la certitude que la lutte serait heureuse et que le massacre serait grand.
Il méditait ainsi, sans s'inquiéter de la pluie ni des fortes branches d'arbres que le vent détachait et jetait sur le chemin, et il arrivait à la fin de sa journée somnolent et
distrait comme si un" pouvoir magnétique l'endormait.
Est-ce que quelqu'un de ces esprits mystérieux, qui se croisent dans les nuits de tourmente et de désolation pour embrasser et ébranler le monde, s'était emparé de lui en le rencontrant, si hardi, sur son chemin?
Est-ce qu'il devait se réaliser, dans ce ténébreux esprit, incrédule et dur, un de ces miracles qui remplissent les livres des saints?
C'est ce que la pensée ne peut concevoir, mais le fait n'en est pas moins extraordinaire.
C'est ce que les Indiens Carapuchos racontent, saisis d'étonnement et de crainte, malgré leur courage sauvage et leur incrédulité insurmontable.
Javi était à une demi-lieue de la chasse ; le rugissement des tigres épouvantés qui cherchaient leurs petits perdus dans cette nuit horrible , arrivait à ses oreilles comme une délicieuse harmonie. — Ses yeux étaient entr' ouverts. — L'eau qui tombait à torrent avait éteint le feu de son cigare.
Dans cette obscurité il n'y avait pas de feu ,
et il n'était pas possible de trouver deux morceaux secs pour allumer de nouveau le cigare après deux secondes de frottement.
L'Indien, assoupi, continuait son chemin, absorbé par la pensée du néant, quand il leva les yeux et vit un peu plus en avant, sur l'un des bords du chemin, quatre lumières allumées, malgré le grand vent et malgré l'eau qui tombait. Devant elles était assise et enveloppée dans un manteau noir la forme d'une femme.
Javi ne l'avait jamais vue, ne l'avait jamais rencontrée sur cette Sierra qui était, la nuit, l'épouvante des hommes les plus courageux. Mais, comme il était capable de dormir tranquille au milieu de l'épaisseur des forêts, il lui sembla tout naturel qu'un autre en fit autant. Comme, à ses yeux, il n'y avait point d'humanité, que ses aspirations et ses entreprises lui importaient peu, il se contenta de dire en lui-même : C'est une chasseresse de serpents ou d'autres reptiles venimeux ^ et il y en a tant par le monde; que Dieu lui accorde une bonne chasse !
Il allait passer devant elle quand il remarqua que le feu de son cigare s'était éteint et qu'il pouvait le rallumer aux lumières qui servaient à la chasseresse de serpents.
Sans lever les yeux pour regarder la personne enveloppée dans le manteau noir, il s'approcha de l'endroit où elle était assise, et, du haut de son cheval, il étendit le bras, baissa la main et approcha le tabac de la lumière agitée sans cesse par le vent et la pluie; alors le cheval se mit à hennir fortement, il dressa ses oreilles, trembla, se leva sur les jambes de derrière et se jeta au milieu du chemin.
Le tigre, murmura Y Indien , en ouvrant les yeux comme un éclair, mettant son cigare à la bouche, saisissant la lance et se préparant au combat.
Mais il regarda en vain quelques instants, l'ennemi ne sortait d'aucun côté; le cheval n'avait pas cessé de trembler et ses oreilles étaient dressées; il reculait comme si une épouvante terrible le dominait.
TRADITIONS AMERICAINES. ÔO
L'Indien, qui connaissait son compagnon, tressaillit sans savoir pourquoi.
«En avant 9 mon coursier!» lui dit-il, en enfonçant clans ses flancs ses éperons d'acier.
L'animal s'avança de nouveau en tremblant; l'Indien s'approcha d'une des quatre lumières; il allait allumer son cigare, quand la femme enveloppée de son manteau noir lui dit d'un ton lugubre : Indien Javi, ne l'allume pas ici.
Le cheval hennit de nouveau, épouvanté ; se mit à bondir, à se lever sur ses jambes de derrière, et, d'un bond, il se porta comme un condamné, de l'autre côté du chemin.
L'Indien le serra entre ses jambes, lui enfonça de nouveau les éperons dans les flancs, le plaça entre les quatre lumières et , avec un sourire sarcastique et terrible , il étendit le bras, et son cigare toucha une des lumières qui brûlaient tranquillement clans le creux de l'un des crânes.
Indien Javi, tu as trouvé la mort ! lui dit
d'une voix sépulcrale la femme en deuil qui lui saisit le bras.
En se sentant pressé d'une manière si inattendue et si violente. Javi enfonça de nouveau ses éperons dans les flancs de son cheval ; il voulut retirer, de toute la force de son corps, son bras robuste de cette prison; mais , à cet effort terrible , la mystérieuse figure se développa de son manteau et l'Indien tomba du cheval au milieu des quatre lumières; il se releva immédiatement avec une courageuse énergie.
Mais, en levant les yeux, il se vit saisi au poignet par un squelette jaune comme la cire vierge, qui. d'un ton lugubre, avec des yeux d'un creux épouvantable, lui dit :
Indien Javiy tu as profané la lumière des morts s tu as trouvé la mort.
L'Indien s'efforça, sans le pouvoir, de délivrer son bras de cette main de fer; il se jeta de toute sa force sur le squelette et l'étreignit avec une féroce violence pour le faire voler en éclats.
Mais les os craquaient, les côtes se rejoignaient à l'épine dorsale ; le crâne formait une balle avec les épaules, les fémurs, les tibias et les pointes aiguës des petits os des pieds. L'Indien ne pouvait défaire ce squelette froid comme glace ni s'arracher de sa serre cadavérique qui, comme un anneau de feu, lui brûlait le poignet du bras gauche.
Indien Javi, pour n'avoir pas respecté la lumière des morts s tu as trouvé la mort... lui répéta le squelette d'une voix lugubre et profonde.
L'Indien , fatigué, inondé de sueur, sans force, cessa de presser cet amas d'ossements et tomba à terre sans sentiment... Mon Dieu, protège moi! dit-il en tombant.,. Et alors la mort disparut.
Le cheval s'élança à bride abattue dans la Sierra et à travers des torrents d'eau ; en poussant des rugissements épouvantables , une famille de tigres bondit sur l'Indien.
Javi était revenu de son évanouissement : trois fois on entendit le bruit du revolver, et
trois tigres énormes étaient tombés à ses pieds.
Mais, comme la tempête avait fait fuir les troupes de tigres du sommet des montagnes, ces derniers, réunis à l'entrée de la Sierra, accouraient au lieu du combat, attirés par les rugissements des tigres mourants.
L'Indien saisit son autre revolver : deux autres tigres tombèrent frappés à dix pieds du sauvage; mais la lutte était ouverte et d'autres bêtes féroces attaquaient avec une rage cruelle.
Pendant une demi-heure, l'Indien, démonté, se défendit, au milieu d'un sable mouvant, contre d'autres tigres énormes qui l'attaquèrent en même temps, en sortant par différents endroits de l'épaisseur de ia montagne.
Deux furent frappés et tombèrent; le troisième, par des bonds terribles, s'élança, avant que Javi put se retourner, sur ses épaules, y enfonça ses griffes et, le tirant de haut en bas, lui ouvrit huit blessures profondes et mortelles, le saisit avec ses grandes
et vieilles dents par le cou , protégé par sa maille de fer.
Le fier Indien mourant se retourna sur son ennemi et lui enfonça, comme à ses compagnons, le poignard dans le cœur.
Mais la lutte avait été longue; les blessures reçues profondes ; le sang qu'il perdait, abondant; l'eau tombait par torrents; la tempête se déchaînait de plus en plus. Javi ne voyait plus son cheval blanc ; la fatigue, le découragement triomphèrent enfin de cet esprit extraordinaire, il tomba au milieu des tigres qui, mourant comme lui, exhalaient d'épouvantables gémissements.
La nuit horrible se termina enfin. Le matin, le soleil souriant illumina le sommet des Andes; en traversant les forêts de la Cordillère, une tribu guerrière de Quichicos rencontra l'Indien Javi mort au milieu de huit tigres noirs.
Ils enveloppèrent le cadavre dans leur peau , le portèrent sur leurs épaules devant sa grotte, et ils l'enterrèrent à l'entrée. Avec les dents des animaux féroces ils firent une
grande croix sur la pierre de sa tombe qui subsiste encore sur le pic du Condamné, où la tribu indienne a gravé cette inscription : L'Indien Javi a été tué par le tigre, parce qu'il n'avait pas respecté la lumière des morts.
STERRIPA
STERRIPA
La nuit était très-claire, le ciel ressemblait à un écu de saphir garni de brillants, et, au milieu d'un cercle de nuages bordés d'or, la lune, comme un grand disque de neige, versait sur la terre sa transparence mélancolique qui pénétrait mystérieusement les carreaux des fenêtres du couvent de Saint- François de la ville de Quito.
Le vent était doux, il agitait à peine les feuilles des arbres ; les eaux des rivières coulaient tranquilles sans rider leurs ondes de cristal , et les oiseaux endormis abritaient leur tête sous leur ailes légères. .
C'était une nuit d'Amérique, une de ces nuits profondes de sentiment , profondes de beauté, profondes de grandeur, où le Seigneur Dieu parle à haute voix à la conscience de l'homme et lui dit d'une voix amoureuse qui retombe pleine de tendresse sur toute la circonférence du globe : « Voilà aussi l'ouvrage béni de mes mains. »
Dans ces nuits de majesté et de merveilles, qui ne croit devoir lever les yeux au ciel?
Qui , après avoir lu Sénèque , n'élève pas son cœur et ne recherche pas la vérité au milieu du doux concert des astres? Qui cesse de chercher le droit chemin dans la Genèse, dans Moïse, dansSalomon, dans l'Eeclésiaste et dans la vie de Jésus-Christ, écrite par saint Jean et saint Matthieu , ses contemporains et ses disciples?
Qui, à la lumière de ces doctrines aussi
resplendissantes que l'éclat des étoiles, n'ouvrira les yeux à la vie éternelle?
Que ceux qui ne conçoivent pas comment l'âme subsiste sans le corps le demandent à ces nuits sereines qui portent la conscience à la crainte et au repentir.
Et ces nuits sereines leur répondront en disant: « Nous autres, comme toi, nous sommes les œuvres de Dieu ; en nous regardant avec les yeux du corps, plus clairvoyants que ceux de l'intelligence, ne nous comprends-tu pas, par hasard? »
Gomment l'espèce humaine pourra-t-elle deviner la raison de son existence et la raison de son éternité, qui doit sans doute commencer au moment même de la mort de l'homme?
Hélas! qui peut le dire à l'ignorance de la créature? Dieu seul, qui parle à toute la création , au milieu de la nuit sereine ! ! ! Dieu seul, qui l'enseigne à la raison... qui ne laisse pas jeter au vent la vaine poussière de cette frêle matière, à la raison qui ne sait pas la cause , ni le moment de la naissance de
l'homme; ni la cause, ni le moment de sa mort; qui ne sait ni le lieu où l'âme réside, ni le chemin qu'elle suit pour passer de cette nature à cette autre nature mystérieuse et impénétrable... à la raison qui, sans voir, sans entendre, conçoit et sent la félicité bienheureuse de la mort.
A la raison qui bénit Dieu à toute heure et qui se trouve partout où elle porte ses yeux tristes et affligés.
Hélas î dans une de ces nuits qui parlent à la raison et au sentiment du chrétien, où toutes les étoiles semblent sourire et regarder, curieuses, la surface de la terre et les œuvres pleines de prétentions des mortels, au couvent de Saint-François de Quito , la voix de l'orgue se perdait sous les voûtes élevées , et la communauté achevait de rendre les honneurs funèbres à l'âme de Sterripa, la femme charitable, consolatrice des affligés, épouse loyale et tendre du noble comte D. Nuilo, et mère de deux jeunes filles des plus belles.
La morte était placée au milieu de la
grande nef du couvent, en sorte que la communauté pouvait facilement la contempler pendant qu'elle priait pour son âme.
Les honneurs et les prières étaient terminés, et dans l'église il ne restait plus de fidèles.
Cependant, quatre grands candélabres, avec leurs cierges allumés, éclairaient le catafalque, pendant que le reste du couvent recevait la clarté des rayons de la lune qui entraient par les ogives de la grande nef.
Sterripa avait fait, durant sa vie, les dons les plus riches à l'ordre de Saint-François. Par les mains des moines, elle distribuait la moitié de ses rentes en secours aux malheureux. Aussi sa mort était-elle un malheur pour la communauté; et les frères, accablés de tristesse, avaient-ils voulu, en priant jusqu'à son enterrement, veiller la morte, dont le cadavre était déposé au milieu de la nef de l'église.
C'était le silence de la tombe; la morte était vêtue de blanc; la couronne de roses
sur son front, et enveloppée clans son voile de fiancée.
Le comte D. Nuno avait voulu que Sterripa eut, en descendant dans la tombe, le même vêtement et la même couronne qu'elle portait quand il la vit radieuse de beauté en ouvrant les rideaux de son lit nuptial.
L'infortuné mari avait inondé des larmes d'une douleur extrême le noble et pâle front de la moitié de son âme. Il avait mis sur son cœur, en lui disant un éternel adieu, une branche de lis , symbole le plus pur de ses pensées.
Les enfants innocents de la bonne épouse la croyaient endormie, la caressaient de leurs petites mains, et avaient jeté des branches de jasmin sur la robe blanche de leur tendre mère.
Le coq, de sa voix stridente, rompit le silence de la nuit tranquille ; quelques minutes après, l'horloge du couvent sonna minuit et mêla son tintement lugubre avec le chant superbe.
Pourquoi, pendant que la nature se livre au repos, cet oiseau marque-t-il, avec sa vigilance continuelle, les heures d'une manière si fixe?
Est-ce qu'il indique aux esprits le temps et le chemin pour sortir de la tombe et pour faire leur voyage?
Est-ce qu'il indique aux ténèbres les moments de la vie lugubre?
Est-ce qu'il est lié par quelque relation mystérieuse avec les êtres inconnus qui composent le monde invisible dans l'obscurité?
Pourquoi? dans tous les pays, dans toutes les saisons, et à des heures marquées, ces oiseaux troublent-ils le repos sépulcral de la nuit sereine?
Qui peut expliquer la cause de cette habitude qui existe depuis la création, sans que personne ait donné la raison de son origine?
Le coq fut le signal dont se servit Jésus- Christ pour marquer à saint Pierre le moment où son âme faiblirait : Avant que le coq ait chanté trois foisy lui dit-il, vous m'aurez renié. Et il arriva comme Jésus avait dit.
Quoi qu'il en soit, le coq avait chanté et l'horloge avait sonné minuit quand, au couvent de Saint-François, tout rentrait dans le silence ordinaire.
Mais, à côté du cadavre de Sterripa, deux frères étaient en oraison; un moment, ils sus-
pendirent leur prière, tressaillirent et se regardèrent avec effroi.
— Que regardez- vous, frère lai? lui demanda le plus ancien dont la barbe, blanche comme la neige, tombait sur la poitrine en boucles de fins et brillants fils d'argent.
— Père gardien , il me semble que la morte a poussé un soupir.
— Frère lai, continuez votre oraison, et ne vous laissez pas aller à de pareils délires : les morts ne résuscitent point. Notre -Seigneur Jésus-Christ seulement a fait lever Lazare du tombeau; les autres dormiront immobiles jusqu'au jour du jugement éternel.
— Père gardien , c'est vrai ; mais il me semble avoir entendu un autre soupir.
— Frère lai , priez et soyez bon chrétien, et respectez les jugements du Seigneur.
Pendant que les vénérables frères se livraient à ce dialogue, le coq chanta de nouveau. La lune s'était cachée derrière un amas de nuages pour envelopper l'église d'obscurité et, faisant passer un rayon à travers les grandes ogives de la nef principale, elle frappait de sa pâle clarté la figure de. Sterripa.
— Père gardien ! s'écria alors le frère lai, les cheveux hérissés et s'écartant lui-même de quelques pas du cadavre , père gardien , la morte a remué les lèvres.
— Frère lai , ne soyez point impie ; les morts ne respirent pas, ils ne remuent point les lèvres. Il y a vingt-quatre heures que ce corps est déposé dans le couvent. Avant de l'amener ici, les médecins l'ont examiné, lui ont appliqué des fers brûlants aux mains et aux pieds. Le froid de la chair, la rigidité des membres, ces yeux entr'ouverts, ce teint livide, ces traits allongés, cette bouche écumeuse et blanche, tout cela ne vous paraît-il pas , frère , des preuves suffisantes de sa mort? Ne soyez point téméraire, récitez les prières, sans distraction, pour l'âme de cette dame qui, pendant sa vie, a été une chrétienne très-bonne et très-charitable.
Le frère lai reprit son rosaire, il en avait récité trois dizaines, les yeux fixés sur le cadavre, sans sourciller, quand il poussa de nouveau un cri d'effroi :
— Père gardien, la morte ouvre les yeux ! La morte me regarde, père gardien! Dieu nous assiste !
Le vieillard se leva, bénit le cadavre et fixa attentivement ses regards sur lui.
Sterripa poussa un profond soupir, porta ses yeux de tous côtés, s'assit sur la bière mortuaire, comme si elle se réveillait d'une profonde léthargie. Mais elle s'était à peine mise sur séant qu'elle retomba sans force sur le coussin.
Le frère lai tremblait, ses yeux étaient effarés. Le rosaire d'une main et l'aspersoir de l'autre, il répandait de l'eau bénite sur le cadavre et cherchait à l'exorciser.
Le père gardien, tranquille et grave, avec le courage que donne la religion et un savoir profond, s'approche et met la main sur le cœur. On distinguait avec peine les palpitations, parce que le sang ne circulait presque plus.
Le frère gardien, comme illuminé par une lumière surnaturelle , assit la morte. Dès qu'elle fut sur son séant, elle poussa un soupir qui semblait ne pouvoir sortir du gosier, parce qu'un corps étranger en fermait le passage.
— Frère lai, dit-il à son compagnon, ne tremblez pas ; approchez cette lumière et soutenez la tête de la morte.
Puis, il lui ouvrit la bouche qu'une congestion violente avait durement fermée, arriva à grand'peine jusqu'à la trachée d'où il retira avec beaucoup de difficulté un amas de matières étrangères qui étouffait le corps, l'empêchait de respirer et laissait un passage imperceptible à l'air qui soutenait ce reste de vie, malgré la faiblesse excessive qui allait mettre fin à l'existence.
Sterripa n'était pas morte, malgré le froid
de son corps, sa pâleur, la roideur de ses muscles et son insensibilité extraordinaire , qui avait souffert de si dures épreuves sans donner aucun signe de douleur. Elle allait être enterrée vivante le lendemain matin.
A peine le père gardien eut-il arraché du gosier le corps étranger qui le fermait, que la morte respira librement, qu'elle revint à elle, ouvrit des yeux étonnés; elle commença à crier comme une folle et à verser une mer de larmes.
— Ne pleurez pas, ma sœur, lui disait le frère lai, revenu de sa terrible épouvante ; ne pleurez pas, on ne vous enterrera pas demain.
Sterripa, comme si elle se réveillait d'un horrible sommeil, regarde attentivement les cierges qui l'entourent, la voûte de l'église ; remue les mains et les pieds qui n'étaient que plaies; se dépouille de son manteau blanc; touche la couronne nuptiale placée sur son front, saute hors de la bière et. vient s'agenouiller, avec une humilité fervente, aux pieds de l'autel de la Vierge. Quelques in-
stants après elle tombe évanouie dans les bras du père gardien.
— Elle est morte de nouveau, criait le frère lai, en appelant la communauté qui vient épouvantée.
Mais Sterripa était sortie de sa léthargie ; au froid de la syncope avait succédé une fièvre violente. Silencieuse, saisie d'effroi, elle promenait ses yeux avec étonnement, craignant d'être cle nouveau enfermée dans la bière fatale. Voulant fuir, elle se mit à courir à travers les nefs de l'église, et elle sortit enfin, rapide comme une flèche, par la porte, suivie du père gardien qui, d'un pas tremblant, suivait les siens. Il l'appelait d'une voix émue, et il était suivi lui-même des autres frères lais qui ne pouvaient l'atteindre.
Elle traversa ainsi les rues de la ville, el. à deux heures, quand le coq chanta de nouveau, elle arriva à sa maison.
D'une main ferme elle saisit le marteau de er, et elle frappa trois coups violents et rapides; et, comme si une pensée extraordinaire avait affaibli son esprit, au moment où elle levait de nouveau le marteau, elle s'arrêta pensive, croisa les bras sur sa poitrine et s'assit sur le seuil de la porte.
Est-ce que cette mère attristée pensait que sa présence inattendue pouvait blesser mor-
tellement le cœur de son époux et de ses enfants?
Elle était seule, dévorée par la fièvre et appuyée contre les pierres du mur.
La lune éclairait sa majestueuse et pâle figure ; couronnée de fleurs et enveloppée dans son voile blanc, Sterripa inclinait son front vers la terre. Ses grands yeux noirs, que la crainte et la fièvre avaient cristallisés, s'ouvraient sous l'arc étendu de ses sourcils plus noirs encore. Elle priait pour la vie de ses enfants, et la prière sortie de sa bouche venait expirer sur ses lèvres qu'elle agitait doucement. Sur ses lèvres errait, au milieu de la terreur qui la dominait encore, le sourire d'une âme tranquille, céleste mystère de vertu et de pureté, qu'une conscience pure et sereine, un cœur juste et charitable donne aux créatures.
Elle attendit quelques minutes, puis elle saisit de nouveau le marteau et frappa trois autres coups espacés.
Le comte Nuïïo, épuisé par la fatigue et les longs jours de souffrance de Sterripa,
auprès de laquelle il était resté jusqu'au moment où les médecins l'avaient déclarée morte; le comte INufio, tourmenté par la fièvre et le chagrin, n'avait pas entendu les coups de marteau.
Sa tendre fille, Angela, belle comme un petit rameau de myrte, et que, depuis son veuvage, le père inconsolable avait placée à côté de son lit avec sa sœur, Angela, réveillée en sursaut aux seconds coups de marteau, appela le comte et lui dit :
— Mon père j'ai froid ; j'ai rêvé que notre mère revenait du cimetière, pour nous couvrir avec le drap blanc que tu as donné hier pour l'enterrer; on vient de frapper à la porte, c'est notre mère !
Et les deux jeunes filles sautèrent de leur lit, vinrent avec empressemant se mettre, transies de froid dans le lit de leur père, et sortirent bientôt leurs belles petites têtes, pleines de curiosité.
Le comte tressaillit aux paroles de sa fille; alors trois nouveaux coups de marteau se firent entendre et ils vinrent trouver un long
écho au fond du cœur du malheureux comte Nuno, qui s'assit sur son lit et attribua ce bruit au délire de son âme affligée.
Mais à peine s'était— il levé, que Irois autres coups vinrent troubler le silence du vieux palais.
— Vierge sainte ! s'écria le comte en jetant à terre ses couvertures ; filles de mon cœur, c'est votre mère qui vient du tombeau pour nous chercher; allons lui ouvrir la porte.
Les jeunes filles, pleurant de crainte, suivaient leur père, qui pleurait aussi, pendant que, par un mystère extraordinaire, tous les domestiques, autrefois si vigilants, étaient ce jour-là plongés dans un profond sommeil et n'avaient pas entendu le marteau les quatre fois que Sterripa avait frappé.
Trois heures sonnèrent ; le coq chanta de nouveau ; les jeunes filles firent le signe de la croix; le comte tourna la serrure d'une main tremblante et ouvrit de part en part les portes du palais.
Le rayon de la lune entra le premier, puis Sterripa, chancelante, faible, mourante, et, sans pouvoir ouvrir les lèvres , se jeta dans les bras de son mari, qui, saisi d'effroi, tomba à terre sans sentiment.
Les deux angéliques jeunes filles poussèrent
des cris frénétiques ; les domestiques du château se levèrent alors en sursaut ; mais, quand ils arrivèrent à la porte de la rue , le père gardien du couvent de Saint- François et les deux frères lais relevaient les époux du marbre froid et les portaient charitablement dans leur lit nuptial.
Une heure après, Sterripa reprit connaissance. L'eau et la nourriture la rétablirent de l'extrême faiblesse causée par trois jours de faim et de soif dévorante passés au milieu de la paralysie qui avait refroidi et pâli son corps.
Quand le comte Nuno revint à lui et qu'il ouvrit les yeux, il rencontra les yeux noirs de Sterripa, qui le bénissaient, inondés d'une amoureuse tendresse.
Après cet événement terrible, Sterripa vécut encore trente ans; elle fut l'héritière d'un nom illustre et d'une fortune immense.
C'est parce qu'elle était une grande chrétienne, qu'elle avait fait beaucoup de bien
aux pauvres et à l'autel de la Vierge de Saint- François que Dieu l'arracha à la nuit du tombeau et la sauva du martyre d'être enterrée vivante.