‹ Traditions américainesChapitre 6 sur 7 · LA GROTTE DU CANGRE · texte numérisé non relu

LA GROTTE DU CANGRE

Si vous passez devant la grotte duGangre, située sur la frontière de Guines, laissez tomber dans l'abîme une fleur qui apaise l'esprit de la vierge ensevelie dans sa profondeur.

Mara descendait de la race de Cotobanama , dernier Cacique qui défendit Haïti aux temps de la conquête; de cet Indien,

qui , traversé jusqu'à la garde par l'épée d'un soldat, combattait avec fureur pour lui arracher la vie.

Elle était aussi courageuse que son père et son âme avait une délicatesse plus grande, Le pauvre jeune fille mourut à dix-huit ans, alors qu'elle commençait à ouvrir les yeux à travers l'espace fortuné des illusions.

Elle ne voulut pas écouter sa mère qui lui disait :

« Au coucher du soleil ne passe pas devant <( le Cangre ; à ce moment le génie du mal « sort de sa grotte. »

Arrivée à dix-huit ans, la jeune fille éprouva du chagrin, elle voulut chercher une consolation dans la solitude, se dirigea dans l'épaisseur des forêts de la montagne et s'assit sur le bord de la grotte.

Alors elle entendit une voix des plus douces qui lui disait avec un accent plaintif :

u N'y a-t-il pas un cœur qui prenne pitié de ma douleur infinie? N'y a-t-il pas une fleur, une larme pour mon âme qui se consume, enfermée dans cet antre obscur?

Étoiles, qui brillez au milieu de l'azur des cieux, prenez pitié de moi ! »

Mara, toute surprise, se pencha sur le bord et jeta ses fleurs dans l'abîme profond.

Les fleurs tombèrent sur l'esprit infortuné. A peine eut-il senti la pitié de la jeune vierge, qu'il déploya ses ailes et, comme une colombe, jl vint se poser sur son sein candide.

Et Mara le réchauffa, baisa son bec de rose, baisa ses plumes légères et sentit battre dans sa poitrine timide son cœur inquiet.

Elle lui disait , pleine de tendresse : « Blanche colombe de mon âme, pure comme les lis du frais ruisseau, que je t'aime! » Et ses lèvres virginales la couvraient de baisers, ses petites mains délicates la pressaient, et ses yeux brillants comme des étoiles ne cessaient de la contempler.

Mais, à chaque baiser, la colombe perdait une plume et un atome de sa vie. La jeune vierge lui en donna tant, que le pauvre oiseau mourut dans son sein.

Mara, en proie à la douleur, le pressait contre ses lèvres. La jeune fille , froide

comme l'eau du torrent, levait ses yeux au ciel et lui demandait grâce : la lune, resplendissante et sereine, était environnée d'étoiles. •

La solitude remplissait la terre d'un mystérieux silence, silence digne du grand tombeau de la vie.

La jeune vierge ressentit alors une douleur profonde : elle voulut pousser des cris, et sa voix ne se fit point entendre; elle voulut pleurer, ses yeux lui refusèrent des larmes ; elle tomba morte, du bord de la grotte dans les profondeurs de l'abîme.

De ses cendres naquit le jaguey, qui étend ses bras et couvre d'ombrage la largeur de l'entrée.

Une fois par an l'arbre se couvre de fleurs, de fleurs blanches comme l'oranger et odoriférantes comme le lis. Ce jaguey est le corps de Mara; le parfum des fleurs, l'àme de l'Indienne. Chaque année, à l'anniversaire de sa mort, des pleurs se font entendre du fond du Cangre ; et alors, à la clarté de la lune, une colombe, blanche comme la neige, les

accompagne de son mélancolique roucoulement.

Pauvre Indienne ! Elle eut compassion d'un esprit infortuné , elle lui donna les blanches fleurs de son âme si pure, et elle a été transformée en jaguey.

Telle est la tradition de Mara, descendante du cacique Gatobanama.

MAMN ET AITORYIC MARIMARI

MARAN ET AITORVIC MARIMARI

Les branches du Bio-Bio prennent naissance non loin du volcan d'Antuco et divisent les territoires du Chili et d'Arauco.

Le volcan se trouve à l'est de la Conception ; d'épais tourbillons de fumée annoncent sa mystérieuse existence.

Quel feu inextinguible nourrit ses entrailles? Pourquoi Dieu enferme-t-il ce brasier ardent au fond de son cratère? Quelle

est la cause de l'intermittence de sa vie extraordinaire ?

Ses éruptions ont, par une étonnante fatalité, été toujours pour les Indiens les préludes de grands événements.

S'il est en fureur lors de la nouvelle lune , ils croient que Dieu bénit les tribus et qu'il versera sur elles la paix et l'abondance ;

S'il s'éteint au déclin, qu'il lance sur le monde l'esprit de discorde et de guerre.

Le volcan était couronné par des nuages de fumée épaisse qui sortaient à torrents de son cratère , et la lune naissante et majestueuse inondait la terre de sa clarté.

Une tribu de Moluches se reposait sur le flanc de la montagne et se préparait à la marche. Elle était commandée par le cacique Lallin-Clou, l'araignée noire.

Une autre de Ranqueles s'avançait des bords du fleuve Rouge. Elle était commandée par Pullu-Thapi , l'àme d'Agi, l'Indien le plus brave des Andes.

Une autre de Thehuelches, de ceux qui occupent les montagnes et les pampas, et

qui se retranchent dans les déserts sans eau ni arbres qui bordent la côte de Saint- Georges, s'avançait rapidement sous la conduite de Gaine -Buta, le grand ennemi.

Des bors du fleuve Gauten étaient partis, turbulents et joyeux, les bataillons de Them- Cani, le vieil ami, le plus noble des caciques. Il était chef de sa race par son origine royale, et par sa sagesse, sa valeur et sa force d'âme.

Ces tribus venaient camper sur les bords du lac de Nahuel-Huapi. Elles venaient y célébrer le grand traité de paix, et les sauvages guerriers présageaient d'heureux jours en voyant à la clarté de la lune les épais nuages que vomissait le montAntuco.

Aitorvic, l'étoile de la tribu, accompagnait son père Them-Cani. Délicate comme le jasmin, mélancolique comme le chant du rossignol, innocente comme la tourterelle dans son nid, qu'elle était belle!

A dix-neuf ans, la couronne de l'hyménée devait l'unir pour toujours au cacique Pullu- Thapi.

Son mariage devait sceller le pacte des innombrables races qui peuplent les Andes, et de ce pacte devait naître une alliance perpétuelle et une paix bienfaisante.

Tout se préparait pour le moment solennel.

Les tribus des Andes, des bords de la mer, des pampas, des gorges du Cauca-Mujida, des versants du fleuve Rouge et du Zalaza; les tribus qui avoisinent la Conception et l'embouchure du fleuve Noir, qui coule de l'est à l'ouest entre la Patagonie et la République Argentine, toutes venaient sous la conduite de leurs caciques.

La nuit était fraîche et paisible ; la lune et les étoiles brillaient du plus vif éclat sur l'azur des cieux. Les herbes odoriférantes qui croissent sur les flancs de la montagne embaumaient l'air, et les bords du cratère étaient enflammés comme un anneau de feu.

Them-Cani, dans une de ses batailles, avait recueilli du milieu des cadavres ennemis le corps d'un capitaine à qui une flèche empoisonnée avait traversé la poitrine. Le

cacique, plein de pitié, lui donna des herbes contre le poison ; de longues semaines s'écoulèrent, et le captif finit par guérir.

Le capitaine tendit une main amie au noble Them-Cani, devint son compagnon, et le suivit dans les combats contre les Patagons.

Them-Cani offrit au capitaine de le reconduire dans sa patrie , de partager avec lui ses trésors; il ne savait comment consoler la tristesse de son ami.

C'était le soir du jour marqué pour la grande alliance. Le capitaine était assis sur le bord silencieux du lac de Nahuel-Huapi et il s'entendit appeler par une voix craintive.

Une Indienne, des plus belles et des plus délicates, et rapide comme une flèche, se précipite, inondée de larmes, au cou du captif.

— Capitaine, lui dit-elle, tu veux m'abandonner pour toujours! Tu désires me voir mourir ! Si tu t'éloignes d'ici , ce n'est que dans l'éternité que tu me reverras : la douleur fermera mes yeux. Hélas ! je sens

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une tristesse si grande qu'elle me laisse à peine respirer !

— 11 le faut, Aitorvic, lui répond le capitaine. Ton union avec Pullu-Thapi doit terminer la guerre sanglante des tribus. Pullu- Thapi t'aime. Je m'éloignerai de ces contrées pour que tu sois heureuse et que les tribus te bénissent.

— Non ; amour de mon âme, répondit l'Indienne, non : ce cœur bat et vit pour toi, pour toi seul... Loin de toi, la lumière que voient mes yeux est obscure; loin de toi, l'air que je respire m'étouffe. Ne m'abandonne pas , parce que ton adieu sera le dernier moment de ma vie !

— Aitorvic, la trahison et l'ingratitude ne sont jamais entrées dans mon âme. Ton père m'adonne l'hospitalité dans sa tente, et sans mettre une gaze entre ton lit et le mien. Il s'est confié dans l'ami qu'il a laissé dormir au foyer de son innocente fille, pure comme un ange. Il a bien fait, parce que mon âme est comme la sienne. Hélas î tu voudrais me déchirer le cœur en m' entraînant vers Fin-

gratitude et le crime ! Le ciel a mis un abîme entre nous. Cette lune, ces étoiles, je ne les verrai pas plus longtemps sur les bords du Nahuel-Huapi ! Pour toi, ange béni de mon cœur, c'est la dernière fois que tes oreilles entendent ma voix. Mais éternellement, dans la solitude de mon âme^ j'écouterai ton accent doux comme le miel, et ton sourire et tes larmes, je les emporterai dans la tombe. Aitorvic, adieu! que le Seigneur te bénisse !...

Il déposa sur son front un baiser avec la tendresse d'un père, d'un frère, d'un ami, d'un amant, et il s'éloigna de l'Indienne qu'il regardait à travers les larmes dont ses yeux étaient inondés.

Aitorvic pencha la tête, pâle comme un lis.

— Au revoir dans le ciel ! s'écria-t-elle en tombant à terre presque morte.

Le capitaine s'éloigna de Nahuel-Huapi en suivant les bords du fleuve Noir.

Them-Cani, caché derrière un tertre, l'arc et la flèche en main, écoutait les amants

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infortunés. Sa main lâcha la corde, et, au départ du capitaine , il assista à la douleur de sa fille qu'il vit tomber évanouie.

Le capitaine, sans retourner la tête, descendait , rapide comme un daim , les bords du fleuve.

Therc>-Cani allait l'appeler; mais, chef des Aucas, il était engagé avec les tribus Huelches, et Moluques, et Nancheles; et le lendemain matin, Aitorvic devait être l'épouse de Puliu-Thapi.

L'Indien contemplait sa pauvre- fille étendue sur l'herbe.

Quelques instants après , il la vit se relever et regarder tremblante de tous côtés.

Them-Cani l'appela, mais Aitorvic, en proie à la douleur, s'approche du fleuve et se précipite dans sa profondeur.

De la hauteur où il se trouvait, Them- Cani ne pouvait s'élancer dans le courant impétueux. D'un autre côté, il fallait marcher un certain temps pour arriver au bord du fleuve. Du haut du tertre, il éclata en cris lamentables Et pendant ce temps,

sa fille descendait entraînée par les flots et enveloppée dans l'onde écumeuse.

L'infortunée s'était précipitée dans le fleuve pour y trouver la mort. Tantôt elle reparaissait à la surface, tantôt les ondes la poussaient contre les rochers, et le torrent l'avait déjà entraînée fort loin.

Them-Cani suivait les bords en jetant des cris qui troublaient la quiétude profonde de la nuit. Il ne pouvait s'élancer dans les flots , parce qu'il ne savait où se trouvait sa fille.

La lune était claire ; il semblait que le soleil éclairait la terre : partout régnait un immense silence.

« Aitorvic, Aitorvic, ange de mon âme, prends pitié de ton père ! » s'écriait le cacique.

Le cacique eût voulu par ses plaintes pénétrer les profondeurs du fleuve et attendrir sa fille par sa douleur; mais l'infortunée avait perdu tout sentiment, et les flots la roulaient vers la mer.

Dieu voulut que le corps de la mourante

reparût quelques instants à la surface 9 comme un cygne endormi sur le courant.

Un homme assis sur le rivage l'aperçut et se précipita dans les flots. Il lutta contre le courant, plongea de tous côtés comme un poisson, et, quelques moments après, il reparut avec le corps d'Aitorvic.

Them-Cani, qui s'était placé plus bas pour disputer aux ondes le trésor de son cœur, % vit celui qui s'était élancé dans le fleuve revenir à terre avec son précieux fardeau.

Il remonta le courant jusqu'à l'endroit où il s'était assis sur l'herbe , et Them-Cani l'aperçut tenant sa fille appuyée sur son cœur, rappelant sa chaleur par son poncho dont il la recouvrait, et mouillant son front de larmes que son âme semblait distiller goutte à goutte.

Them-Cani assistait, au travers des arbres, à cette scène déchirante et sublime.

La fille du cacique commença à respirer ; elle ouvrit les yeux, et l'étonnement se peignit sur sa physionomie. x

L'Indienne crut s'être réveillée dans

l'éternité. Elle enlaça ses bras au cou du capitaine; elle le regarda silencieuse avec cette mélancolie sublime que le pécheur ne connaît point, qui est la vie de l'innocence éprise d'amour, mélancolie céleste qui doit être l'esprit de Dieu et qu'on ne peut définir sur terre ; mélancolie que sentent les âmes justes aux heures ou la douleur vient durement les étreindre , alors que l'espérance s'envole et qu'il n'y a de consolation que dans la charité céleste; mélancolie qui est l'idée du pardon et de la miséricorde divine.

Them-Cani voulut s'avancer et presser dans ses bras un ami si noble et si cher; mais il craignit que sa voix ne trahît sa présence, et, comme c'était une âme forte, il resta immobile et caché parmi les herbes.

Aitorvic éclatait en sanglots; comme une folle, elle baisait le front du capitaine; enfin, se mettant à genoux, les mains jointes, les yeux inondés de larmes, elle lui dit d'une voix déchirante :

— Ton adieu sera le dernier moment de ma vie. Reviens, ô mon amour ! à la tente de

Them-Cani. Je lui dirai que je t'adore ! Ton adieu sera le dernier moment de ma vie.

Le capitaine lui répondit d'une voix lamentable,, étouffée par les sanglots :

— Écoute-moi, étoile de la tribu d'Auca : si je devais être cause que Them-Cani verse une seule larme , je maudirais ta mémoire. Si tu veux que je te bénisse, que tes souvenirs soient l'âme de mon âme, jure-moi que tu vivras pour être la consolation de ses vieux ans. Tu dois, toi, faire finir la lutte sanglante qui remplit de deuil et de désolation les sommets des Andes, les pampas et les plaines fertiles. Le ciel l'a ainsi permis. Que la volonté de Dieu s'accomplisse! Vis pour que je bénisse ta mémoire jusqu'au dernier moment de mon existence. Tu me le jures, Aitorvic de mon âme?

— Oui, je te le jure, répondit l'Indienne, comme si elle faisait un effort surhumain.

Le capitaine la plaça sur ses épaules , l'emporta,, et au lever de l'aurore il arriva à la tente de Them-Cani qui, frappé d'étonnement, les suivait protégé par l'obscurité.

— Adieu ! lui dit-il en la laissant à la porte de la maison paternelle. Que l'ange du Seigneur te garde ! Mets à ton cou cette médaille de la Vierge. Ne m'oublie jamais ! Adieu! jeune cacique; adieu, pauvre ange de mon cœur!

La jeune Indienne retenait le capitaine dans ses bras, sans lui rien dire. Elle pleurait, elle pleurait abondamment; elle le regardait avec une douleur . infinie Puis,

désolée, elle dirigea ses pas vers le hamac de son père.

— Jeune cacique, rappelle-toi ton serment, lui cria le capitaine pendant que la jeune fille, retournant la tête à chaque pas, comme éblouie par un éclair, élevait au ciel ses mains jointes et suppliantes, invoquait la pitié de cette âme si forte, si loyale et si généreuse.

Elle resta quelque temps au fond de la tente en suivant de ses yeux les pas rapides de cet homme qui traversa bientôt le fleuve pour ne revenir jamais plus ni à la tente , ni aux bords du Nahuel-Huapi.

Them-Cani lai cria alors :

— Attends, que je te presse contre mon cœur!

Le capitaine se jeta dans les bras de son ami. Il y eut quelques instants d'un silence éloquent.

— Si je pouvais te donner ma couronne, lui dit l'Indien tout ému , je la mettrais à l'instant même sur ta tête. Si je n'avais promis à Pullu-Thapi la main d'Aitorvic, et si de son union ne dépendait la paix des tribus, elle serait ton épouse ; et le cacique des Aucas , le consolateur de mes dernières années, ce serait toi.

Mais les tribus réunies aux alentours du Nahuel-Huapi attendent la chute du jour pour célébrer le pacte solennel. Les Huelches sont terribles. Le feu ravagerait les plaines où règne la paix, et le sang coulerait à torrents; les veuves et les orphelins me maudiraient si, à cette heure, Aitorvic ne venait réaliser ma promesse.

Que la volonté de Dieu s'accomplisse !

Tu es bon, et tu connais jusqu'au fond de

mon cœur, puisque tu as vécu sous ma tente. L'amour de mon âme et celui d'Aitorvic ne te manqueront jamais. J'enseignerai ses enfants à te bénir. Tout l'or que je possède est à toi, comme tous mes troupeaux; et tout ce qui m'appartient, je te le donne.

— Non, cacique , garde-le et sois heureux, répondit le capitaine plein d'émotion; je rentre dans ma patrie, et je n'ai besoin de rien. Ne m'oublie jamais.

— Que le ciel t'accompagne et te protège! Un jour peut-être je te payerai ma dette, lui répondit solennellement le cacique.

Ainsi se séparèrent ces deux bonnes âmes.

Le cacique revint à Nahuel-Huapi, et le capitaine franchit les frontières de la Conception, et, quelques heures après, il s'embarqua pour l'Europe dans le port de Tabcaguano.

A la chute du jour, Aitorvic devint l'épouse de Pullu-Thapi. Elle arriva devant le cacique pâle comme la mort : les tempêtes de la douleur avaient brisé les feuilles du lis , et le lis était flétri !

Les jeunes filles l'accompagnèrent jusqu'à l'entrée de la chambre nuptiale en jetant des fleurs sous ses pieds.

Pullu-Thapi était saisi d'étonnement et Them-Cani regardait avec mélancolie.

Les tribus remplissaient les airs de leurs chants d'allégresse ; elles dansaient autour

des époux. La nuit était douce et le ciel azuré.

Hélas ! le ciel !... que de fois il est serein ! que de fois en souriant il abandonne le naufragé au milieu d'une mer remplie d'ouragans!... Alors, où est l'espérance? En Dieu... oui, en Dieu !

La jeune vierge entra dans le lit nuptial, se coucha sur des plumes légères de marabout... et se réveilla dans l'éternité.

Elle fut épouse pour arroser de ses larmes le chemin du lit nuptial à la tombe.

L'ange, en sentant la chaleur étouffante d'un cœur étranger, en proie à la détresse, ploya ses ailes, au lever du jour.

Elle cessa d'être vierge pour mourir martyre, suffoquée par une douleur infinie, et elle dirigea son vol vers la région éternelle des bienheureux.

Hélas! dans cette région incompréhensible pour celui qui n'a pas de foi, combien de victimes relèveront leur front couronné de jasmins, de roses et de lis!... combien de fronts seront marqués du sceau de la

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douleur et du martyre!... combien d'anges condamnés à l'enfer de la peine, par l'ambition, la vanité et l'ignorance brutale des mortels ! . . .

Il n'y a point de consolation, point de larmes, rien où l'on puisse chercher un refuge.

Le silence de la tombe et la demeure d'un Dieu miséricordieux, voilà l'avenir des âmes infortunées !

Avenir vague et grand, mais plus doux que celui de s'étouffer, sans mourir, plein de honte au milieu du dégoût et dans la dégradation de l'esprit, au milieu des nauséabondes caresses d'une àme stupide, indifférente ou antipathique.

Les caciques jurèrent sur le cadavre d'Aitorvic une paix éternelle. Ils le portèrent sur leurs épaules au Cauca-Mugida,, l'ensevelirent au milieu de sables d'or et fermèrent l'entrée du tombeau par une pierre de granit qui subsiste encore sur ce sommet. Puis chaque tribu rentra dans >son sauvage territoire . laissant la victime de son union en-

fermée et solitaire jusqu'au jour du jugement éternel.

Le dard de la douleur resta cloué au cœur de Them-Cani. Les souvenirs de sa fille venaient à chaque instant attrister son âme. Rien ne pouvait consoler ce père infortuné. Les mois et les ans s'écoulaient, et le temps, dans son cours, rendait sa vue plus faible. sa main plus débile. Son unique consolation, l'idée de la mort, remplissait jour et nuit son cœur affligé.

Livré à ces méditations et à la tète de sa nombreuse tribu , il s'approchait un jour des frontières de la Conception et se préparait à la guerre contre les dominateurs étrangers.

Tout à coup sa tribu se groupe : Lallin- Glou et ses Indiens étaient cachés dans l'épaisseur des bois; protégés par les vallées et les grottes obscures, ils attendaient l'ennemi.

Them-Cani fait avancer sa troupe jusqu'aux frontières mêmes de la Conception.

Les Huelches et les Patagons étaient innombrables, et, malgré leur nombre im-

mense, il semblait qu'il n'y avait pas un seul morte] dans ces épaisseurs sablonneuses.

Le calme était profond : l'agitation des herbes, le silence des rossignols, le va-et-vient des torches enflammées, pouvaient seuls faire connaître l'embuscade des sauvages.

Une caravane espagnole s'avançait sans crainte; le nombre de ceux qui la composaient était grand. Ils venaient avec solennité, les épées au côté, les arquebuses suspendues aux épaules : c'était plutôt en fête qu'en guerre qu'ils accompagnaient le vénérable évêque du Chili, qui avait franchi la frontière pour visiter les peuples et administrer aux fidèles le sacrement de la confirmation. La caravane était arrivée au milieu de la vallée. Alors, sur un signal de leurs chefs, les tribus cachées descendent des sommets, sortent des étroits sentiers et, avant que les Espagnols qui entouraient l'évêque aient eu le temps de dégainer le fer, ils les enveloppent d'une nuée de dards au milieu de crie sauvages. Tous furent massacrés...

Percé par une flèche, le vénérable évêque était aussi tombé; Pullu-Thapi le tenait sous ses pieds, et se préparait à lui traverser le cœur quand Them-Cani para le coup.

a Arrête-toi, cacique, lui dit-il d'une voix de tonnerre, cet homme est mon ami ; les ans n'ont pas effacé de. mon cœur sa douloureuse mémoire. »

L'évêque, revenu de son étonnement, fixa les yeux sur le sauvage qui le couvrait de son poncho, pour que les flèches des Patagons ne pussent le blesser. L'évêque, qui n'était autre que le capitaine Maran, reconnut Them-Cani et se jeta dans ses bras.

Les Indiens, qui s'étaient partagé les dépouilles de la caravane et qui s'étaient déjà revêtus, les uns des habits pontificaux et de la mitre, les autres des aubes des chanoines et des acolytes, ou des uniformes des soldats, regardaient avec étonnement Them-Cani et cet homme qu'ils étaient déjà disposés à brûler vif.

Pullu-Thapi et Lallin-Clou voulaient le tuer, mais la tribu de Them-Cani l'entoura

avec la rapidité de l'éclair et, en un clin d'œil, elle forma une muraille impénétrable de piques et de flèches qui le protégèrent contre l'attaque que préparaient les Huelches et les Patagons.

La paix allait être rompue.

— Pourquoi ta tribu nous barre-t-elle le passage avec ses armes? dirent à Them- Cani les caciques pleins de rage. L'amitié entre frères n'existe-t-elle déjà plus? La vieille haine recommence-t-elle?

— Cette paix ne sera pas rompue, répondit Them-Gani, ténébreux comme la tempête.

Elle me coûte la vie de ma propre fille , et, s'il le faut, je la scellerai de nouveau de mon sang; mais celui que vous voulez sacrifier est mon ami : il m'a accompagné dans les combats aux jours de ma jeunesse , il a dormi dans ma tente, et vous ne le toucherez pas tant que le sang coulera dans mes veines.

— Il mourra, reprit Pullu-Thapi^ furieux comme un tigre ; il m'a condamné à l'abandon éternel et je le brûlerai lentement, à petit

feu. sans le quitter des yeux jusqu'à ce qu'il soit réduit en cendres.

— Il ne mourra pas, s'écria le noble Them- Cani d'une voix terrible et prêt à viser avec sa flèche le cœur de Pullu-Thapi. Il ne mourra pas; il a sauvé ma fille des ondes du fleuve Negro. Si j'ai été l'être le plus malheureux de ces montagnes en permettant qu'Aitorvic fût ton épouse et que ce mariage cimentât la paix des tribus, tu ne le tueras point, ni toi, ni personne.

— Le sang coulera à flots, s'écria dans sa frénésie Pullu-Thapi, qui appela sa tribu.

— Il coulera à torrents, lui répondit Them- Gani, qui donna à ses Indiens le signal de la guerre.

— Consultez les anciens avant de décocher la flèche de l'arc, leur dit Lallin-Glou en s'interposant entre les deux chefs terribles.

Les caciques se tenaient silencieux. Sur le front de Pullu-Thapi on lisait la vengeance, sur celui de Them-Cani le calme d'une âme résolue.

« Que les anciens décident, » s'écria Pullu-

Thapi, taciturne et maudissant entre ses dents par l'âme de son père.

Les anciens se réunirent pour porter leur jugement.

L'évêque Maran était devant eux : il les regardait impassible. A son côté se tenait Them-Cani, comme l'ange de la justice éternelle, le trait dans sa main; et les chefs inquiets se préparaient au combat.

Après une longue délibération, le plus âgé des Indiens se leva et dit d'une voix solennelle :

— Jouez le grand patio (prêtre) à la chueca.

— Et qui le gardera pendant que durera la partie? demanda Them-Cani.

— Toi, qui es le plus juste et le plus loyal des Aucas, répondit le vieillard.

Alors Them-Cani fit élever, au milieu de la vallée, une petite cabane où il protérgea l'évêque et contre les rayons du soleil et contre les flèches des Indiens.

« Ami, lui dit-il en l'y laissant, ma tribu te garde ; je vais à présent jouer ta vie contre tes ennemis : demande à Dieu de me donner

la chance... » Et il se dirigea vers le lieu où l'attendaient avec impatience Pullu-Thapi et Lallin-Clou.

Les tribus formaient un cercle immense.

D'un côté étaient assis ceux qui servaient de juges, vis-à-vis avaient pris place les anciens avec les chefs autour d'eux.

Il régnait une rumeur infernale ; la plaine ressemblait à un gouffre de tourmentes épouvantables. A ces cris et à cette agitation vous eussiez dit le bruit confus de la mer en courroux.

Quand Them-Cani entra dans l'enceinte, il se fit un profond silence.

— Them-Cani, lui dirent les caciques, tu jures que, si tu perds la partie, le patio nous appartiendra ?

— Je le jure, répondit l'Indien en lançant sur eux un regard terrible.

— Et nous aussi, nous jurons d'accomplir ta volonté, si tu gagnes, répondirent l'un après l'autre Lallin-Clou et Pullu-Thapi.

On traça alors les trois grandes lignes du jeu : au centre de celle du milieu, on plaça

Tos à qui chaque coup de masse devait faire franchir les deux intervalles égaux marqués à droite et à gauche. Celui-là gagnait la ligne dont le coup lançait l'os hors des lignes tracées. Comme l'adversaire, à ce jeu, envoyant donner le coup, pouvait le parer en recevant l'os soit au ras de terre, soit en l'air, et le renvoyant avec une impulsion égale ou plus grande , il fallait, pour triompher et lancer l'os hors des limites, une agilité et une force extraordinaires.

La partie se faisait en cinq lignes. Elle commença au milieu du plus grand silence et de l'attention la plus vive.

Les uns étaient tenus en suspens par le respect dû à la vertu de Them-Cani, les autres par le spectacle de voir la vie d'un homme jouée à la chueca, tous par l'idée que de cette partie pouvait dépendre la paix ou la guerre des tribus.

Pullu-Thapi se plaça au milieu du cercle; son coup terrible fit sauter l'os lancé comme un éclair ; et il eût dépassé la ligne, si Them- Cani, aussi léger que le vent, ne l'eût arrêté

et ramené au centre. Mais Lallin-Glou le reçut et, d'un coup vigoureux, le lança hors de la ligne.

Les quatre premières lignes furent beaucoup et longtemps disputées. Pullu-Thapi en gagna deux, deux autres Lallin-Glou et Them-Cani.

La vie de l'évêque dépendait d'une ligne. Them-Cani avait le front soucieux, dans ses yeux se peignaient l'agitation et l'inquiétude.

— Le sort pourrait-il m'abandonner! s'écria-t-il en levant les yeux au ciel, et, comme un éclair, il alla, avant de disputer la dernière ligne , à la cabane où se trouvait l'évêque.

— Ami, lui dit-il, ta vie dépend d'une ligne : demande à Dieu de me protéger et de donner de la force à ce bras tremblant et affaibli par les ans.

— Que le jeu continue, lui répondit l'évêque, Dieu te protégera.

Et Them-Cani rentra dans le cercle ; les caciques impatients l'attendaient, et ceux qui immolaient les victimes aiguisaient déjà la hache du sacrifice.

Le trouble agitait l'âme des spectateurs; les rides du visage de Them-Cani annonçaient la guerre.

C'était à Lallin-Clou qu'il revenait de donner le coup sur l'os pour la dernière ligne. Il le fit voler avec force dans les airs. Mais Them-Cani l'arrêta dans sa course, et le coup qu'il lai donna fut tel qu'il le brisa en deux morceaux, en le lançant des deux côtés au delà de la limite.

La multitude éclata en applaudissements et en cris de joie.

« La vie du grand patio t'appartient, lui dirent les caciques en concentrant leur désespoir; fais de lui ce que tu voudras. »

Them-Cani vola à la cabane où il trouva l'évêque à genoux, en prière, et résigné à mourir.

« Je t'ai sauvé, lui dit-il, le cœur ivre de joie : monte sur la croupe de mon cheval et passons promptement la frontière avant que la haine de Pullu-Thapi recommence. »

Ils marchèrent huit heures sans s'arrêter, çt le neuvième, au point du jour, Them-

Cani entrait dans sa grande chaumière d'Arauco.

« Grand patio, lui dit-il, tu es hors de danger. Repose -toi maintenant dans mon hamac, mange mes pommes, et dors. »

L'évêque prit cette nourriture frugale, et la tristesse remplit son cœur quand il vit abandonné le lit où tant de fois il avait béni Aitorvic en fermant les yeux au sommeil.

Them-Cani, silencieux, l'observait:

— Pauvre ami! dit-il, en lui baisant tendrement les mains ; tes souvenirs te brisent , comme moi.

— Oui, répondit l'évêque : ils ont été la cause de la tristesse de ma vie , et avec eux je descendrai dans la tombe.

— 0 ma pauvre fille ! s'écria l'Indien, fondant en larmes. Hélas ! le ciel l'a voulu ainsi!

— Respectons la volonté de Dieu , dit l'évêque en baissant la tête.

A la chute du jour, l'Indien fit monter de nouveau son ami sur la croupe de son cheval et, franchissant la frontière, il entra vers minuit dans la ville de la Conception. De là il accompagna l'évêque à Santiago, et le bon pasteur, pleuré comme mort, vint, entouré de son peuple, à la cathédrale faire sa prière à l'autel de la Vierge.

Là l'Indien le quitta, et avant de partir il lui dit :

« Grand patio , deux fois je t'ai sauvé la vie : maintenant tu es près de moi ; du sommet des Andes je veillerai sur toi, prie le Seigneur Dieu que ma pauvre Aitorvic soit heureuse. »

De nombreuses années s'écoulèrent, et chaque printemps l'évêque recevait deux petits lamas qui venaient de naître, cent plumes d'autruche, pleines de grains d'or, que lui envoyait Them-Cani, comme tribut et preuve de son invariable amitié.

En J 712, un grand tremblement de terre ébranla le Chili; la ville de Santiago le ressentit.

L'évêque venait de la cathédrale à son palais par une galerie souterraine qui mettait son appartement en communication avec la chapelle du grand autel.

Le tremblement eut lieu au moment de son passage ; la voûte qui formait le souterrain s'écroula et ensevelit l'évêque.

Les fidèles le cherchaient ; personne ne pouvait deviner où il était, et sa disparition étonnait tout le monde.

L'envoyé de Them-Cani qui portait les présents se trouvait à la porte du palais. En apprenant la nouvelle de la disparition, il vola comme un éclair à la frontière.

Vingt-quatre heures après, monté sur un cheval noir, Them-Cani entrait dans la ville de Santiago.

Il visita la maison épiscopale , parcourut cent fois la cathédrale dans toutes les directions. Tout en méditant, assis devant l'autel de la Vierge, il se rappela qu'il y était arrivé

la première fois guidé par l'évêque au moyen d'un passage souterrain conduisant de sa demeure à l'autel.

Il se dirigea alors vers la porte par où il était entré et il la trouva fermée. Il appela, mais en vain...

11 revint au palais voir si la porte de sortie était ouverte ; il la trouva aussi fermée.

Sa pénétration lui fit jeter les yeux sur le sol, et il crut distinguer les marques des pas d'un homme.

« Ah! dit-il, celui qui est entré n'est pas sorti. Mon ami est dans le souterrain. »

Sur son indication, on commença des fouilles dans toutes les directions. Déjà le jour venait , et l'on n'avait pas encore rencontré l'évêque.

Them-Cani creusait la terre comme un désespéré là où son intention l'avait dirigé. Enfin il détacha les pierres qui fermaient la voûte du passage, et, comme un serpent, il se glissa dans le souterrain.

« Ami ! » s'écria-t-il quand il fut dans l'intérieur, et sans crainte de voir la voûte ache-

ver de s'effondrer ; ami, où es-tu? répétait-il dans son affliction.

Mais personne ne répondait.

Alors il s'étendit, et, appliquant son oreille contre la terre, il entendit, au loin et presque imperceptible, le soupir d'un homme qui agonisait.

« C'est lui ! » dit-il en saisissant de nouveau la pioche et en écartant avec une incroyable activité les décombres qui l'empêchaient d'avancer.

A peine avait-il rejeté les dernières pierres qu'il vit la voûte du souterrain s'effondrer avec fracas. Il jeta un cri d'effroi, de crainte qu'elle eût étouffé son ami.

Il pénétra comme un fou dans la galerie en ruine, sans s'inquiéter des crevasses de la voûte prête à s'écrouler de toutes parts.

Il avait fait cinq ou six pas quand il se heurta, dans l'obscurité, contre le corps de l'évêque, resserré entre deux pierres, presque mort de soif et de faim , sans connaissance et froid comme la glace.

L'Indien le retira des décombres aux

yeux de la population étonnée et qui le contemplait dans un religieux silence.

Le pasteur de Santiago resta plusieurs heures sans revenir à lui ; enfin il reprit ses sens.

Them-Cani était à ses pieds, le regardant avec amour et versant des larmes.

— Que Dieu te bénisse, cacique! lui dit l'évêque en ouvrant les yeux. Je n'ai pas besoin de le demander, je suis sûr que je te dois la vie pour la troisième fois !

— C'est vrai, répondit l'Indien en imprimant un baiser sur son front; et je te l'ai sauvée pour ne plus me séparer de toi. parce que tu es mon unique consolation, et que depuis la mort d'Aitorvic je suis un pauvre vieillard abandonné.

Partout mon peuple me bénit; ma charité remplit les frontières de la Conception. Je maintiens la paix chez les tribus et je laisse les missionnaires prêcher leur Dieu dans les pampas désertes et sur les sommets les plus élevés des Andes.

Et Dieu sourit avec amour à ma tribu, et

personne ne pleure ni ne maudit l'heure de ma naissance.

Mais au milieu de tant de gloire , grand patio, j'ai dans le cœur une tristesse qui afflige mon âme depuis le lever du soleil jusqu'au moment où il disparaît de l'horizon.

Cette douleur infinie, cette solitude au milieu de ma grande tribu, personne ne l'allège. Je lève les yeux au ciel, et le soleil, la lune, les étoiles, la voûte immense qui s'étend sur ma tête, tout est désert pour moi.

Je porte mes regards sur la terre semée de villes et de montagnes , de volcans et de fleuves, de plaines fertiles et de fleurs, et l'air que j'y respire me suffoque.

Je cherche dans la vieillesse de l'homme et dans la jeunesse des vierges, dans l'enfant qui commence à ouvrir l'intelligence à la raison, la vérité et la consolation, et je ne les trouve point.

La terre que je foule me paraît un vaste cimetière; ses murs, les limites du monde; son toit, le ciel ; ses vers rongeurs, l'humanité qui se traîne au milieu de la poussière

de son orgueil, de sa jalousie, de sa cruauté effroyable.

Je suis fatigué de souffrir, grand patio . je ne veux pas vivre davantage...

Mes yeux peuvent à peine voir, mes mains tremblent, mes pas commencent à être incertains, l'étourdissement m'achève. Je sens un dégoût profond, je n'espère en rien , je ne crois rien.

La science des anciens de ma tribu et la sagesse de tes missionnaires me font pitié.

Je sais que je ne sais rien; que tous les mystères de la vie et de la mort sont impénétrables, ainsi que tous les phénomènes qui forment la création et le monde visible et invisible, environné de toutes parts d'air, de lumière et de ténèbres.

Grand patio, tu es mon unique consolation, je veux que mes yeux se ferment à tes côtés.

L'évêque Maran, attendri, écoutait le sauvage si vénérable par ses ans , si beau par sa noble figure, si grand par les vertus et la sainteté de son cœur fort et sublime.

Il observa que le cacique , en prononçant les dernières paroles, baisait un objet qu'il portait au cou.

Les yeux de l'évêque avaient perdu la vivacité de la jeunesse, et ce n'était qu'avec peine qu'il distinguait les corps à une certaine distance.

— Que baisent si tendrement tes lèvres? demanda-t-il au cacique.

— Une pièce que ma pauvre Aitorvic portait sur son cœur et que, la nuit de sa mort, j'ai trouvée dans ses mains. Elle la baisait encore quand ses yeux fatigués voulaient fuir la lumière bienfaisante du soleil, roi du ciel et de la terre.

— Cacique, lui dit l'évêque, ce n'est pas là le Dieu de l'univers. Il te donnera la chaleur, mais ne te consolera pas de tes peines. Baise cette médaille qui est celle de la Vierge Marie.

C'est moi qui l'ai mise au cou d'Aitorvic, le jour où je l'ai retirée mourante des ondes du fleuve. Alors, dans mon affliction, j'ai cru que cette heure était la dernière de sa vie :

29/j TRADITIONS AMÉRICAINES.

pour sauver son âme, j'ai pris l'eau du fleuve et je l'ai baptisée au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

Et dès ce moment, ta fille était chrétienne; elle est morte chrétienne, et elle sera placée au milieu des anges de la Vierge sainte.

Et moi, en la bap tisant, j'ai fait, cacique, le vœu de me consacrer à Dieu, s'il lui sauvait la vie. Aitorvic a vécu, je l'ai laissée à la porte de ton foyer, et j'ai rempli mon vœu. Aujourd'hui, je suis évêque du Chili. Chaque jour, dans ma prière et dans la sainte messe, je supplie Dieu pour l'âme de ta fille.

Peu à peu, à mesure que parlait l'évêque, l'Indien baissait son corps , fléchissait ses genoux. Enfin, les mains tremblantes et suppliantes, les yeux baignés de larmes , il dit en baissant sa tête vénérable avec recueillement :

— Grand patio, baptise- moi aussi, pour que, avec toi et avec Aitorvic, je puisse jouir de cette gloire éternelle où habite ton Dieu qui console l'infortune, qui est miséricordieux, grand et infini.

L'évêque Maran se leva sur son lit, et, sentant sa dernière heure approcher, il versa de ses mains tremblantes 'l'eau sainte du baptême sur la tête du cacique. Quelques heures après il expira. A peu de jours d'intervalle mourut aussi Them-Cani, cacique des Aucas, pleuré de ses tribus pour ses grandes vertus, et dont la bonté fera toujours l'admiration des races futures.

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