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LE SAINT DE GUANABACOA

A deux lieues de la ville de La Havane se trouve une ville appelée Guanabacoa.

C'est là que naquit le brave et très-redouté José-Antonio Gomez Ruiz Perez, ce capitaine fameux, qui fit passer un convoi de vivres dans les citadelles inexpugnables du Maure et de la Cabana, assiégées par les Anglais dans le dernier siècle.

Honneur au bon patriote ! La gloire , comme l'idée, ne périt jamais !

Le héros mourut prisonnier sur la terre étrangère : ses armes ont aujourd'hui pour légende :

Beatificamus eos qui sustinuerunt.

Les soutenus furent rois de Castille.

Cependant, aucun des descendants de cet Indien croisé avec le sang goth ne s'est jamais occupé de ses exploits.

Qu'importe aux cœurs justes et forts les grandes actions et la noblesse de leurs devanciers?

S'ils sont jindignes, à quoi leur serviraient-elles, sinon à augmenter leur mépris?

Les insensés peuvent avoir l'illusion de se croire honorés pour les actions des autres. Le geai se pare des plumes du paon.

L'humanité s'est beaucoup purifiée, et le monde marche de telle façon que personne ne croit que ce qu'il voit, et personne ne voit que la lumière qui l'éclairé.

La jeunesse ne se berce pas des rêves fantastiques de l'espérance, ni des délires du préjugé.

Toutes les croyances reposent aujourd'hui sur les ailes gigantesques de la vapeur et de l'électricité.

Ces deux éléments de vie et de mort ébranlent le vieux monde, et, rompant les limites du vide, ils atteindront peut-être les étoiles.

Le temps fait place au temps.

Le passé se détruit; les digues séculaires de l'antique vérité s'ébranlent.

Une secousse se fait sentir, si épouvantable que les sublimes lettres seules du percepteur Lévy brillent resplendissantes au milieu de la tourmente et de l'embryon du doute où l'avenir s'élabore.

Vous qui habitez toutes les régions de la terre, sachez-le, l'heure d'un monde nouveau est arrivée.

L'humanité va être assujettie à d'autres lois.

Le christianisme a fait la révolution morale des sentiments del'àme.

Ce qui arrive maintenant, c'est la révolution philanthropique des choses de la raison.

Le doigt qui traça les mots magiques le jour du banquet babylonien signalera la borne.

La borne, le monde l'ignore.

11 n'y a pas d'yeux qui la voient.

L'électricité et la vapeur sont le résultat de la lumière et de l'éclair ; le magnétisme? qui sait ce qui sera...

J'aime l'air, la lumière, tout ce qui dissipe les ténèbres.

Je veux respirer partout où je peux le faire à pleins poumons.

La reconnaissance est l'unique limite que reconnaît mon âme.

Vous tous qui avez donné une goutte d'eau pour apaiser ma soif, je vous bénirai toujours, parce que j'ai peur des temps à venir.

Cet ouragan, c'est la grande mer qui a passé par la terre...

Il dépasse la base ferme de mon esprit et de mon savoir, qui est comme celui de l'enfant; et cependant j'ai quarante-trois ans, et j'ai toujours médité.

Je vis par le cœur et l'intelligence!

Mon fluide électrique, c'est la charité ; ma lumière, c'est l'amour; mon libre arbitre, la pauvreté d'esprit. Je ne trouve de grand que le sourire du pauvre content de son sort ; la douceur du riche qui est humble, et la clémence du puissant qui est aimable, doux et miséricordieux.

Mon unique consolation , c'est Dieu ; ma foi, le christianisme; sa doctrine est sensible et claire comme les eaux d'un fleuve transparent. C'est pour cela que je l'aime. Après ce qui fait ma seule foi, la plus douce consolation de mon cœur, tout n'est plus que ténèbres et vain mensonge...

Que deviennent les empires, grands et petits? les riches et les pauvres? les superbes et les humbles? tout enfin, sinon une poignée de poussière?

Poignée de poussière que foulent avec

dégoût les générations qui viennent... Poignée de poussière que le vent entraîne pour la rendre plus vile, qu'il enlève, en se jouant de sa faiblesse, et qui blesse, avec sa graine stérile, jusqu'aux yeux immobiles des ânons qui la foulent.

Voilà pour toute la création : tout ce qui doit être le monde -nouveau est fondu aujourd'hui dans les immenses creusets et dans la grande fournaise où la raison et la philanthropie travaillent, et travaillent sans cesse leur œuvre, comme deux anges fous évoqués de l'enfer des condamnés.

En avant! en avant!... faisons le monde nouveau !

Moi aussi je travaille pour ce monde nouveau, et avec ces deux anges... Mais ce sont les traditions des temps qui ont passé;

Traditions que j'ai entendues enfant, en appuyant ma tête sur le sein de ma tendre mère, et qui composent aujourd'hui le trésor le plus doux de mes souvenirs;

De mes souvenirs candides, de la jeunesse de l'âme!

De la jeunesse de l'âme ! Pauvre illusion perdue!... Quand la réalité du monde nouveau arrivera, l'âme aura- 1 -elle une jeunesse?

Hélas! j'étais enfant alors... mes délices étaient le séjour de Guanabacoa; de Guanabacoa , berceau des Caciques et des femmes les plus belles!

Je te vois encore, ville bien-aimée, étendue au pied de la colline de l'Indien ; de cette colline aride et découverte, dont la ville me fit don , et au sommet de laquelle s'élève, depuis la conquête, une immense croix de bois, peinte en vermillon.

Je vois encore tes rues non pavées et tortueuses, tes maisons de bois et de guano; ta

modeste place; la source salutaire de Sainte- Rita, ouverte à coups de pioche, et ces quartiers déserts de Corral-Falso, habités par une population simple. Je vois de toutes parts tes cocotiers, tes guanabanas, tes tamariniers, tes anones, et cette variété de figuiers, de guis, et toutes ces herbes odoriférantes qui embaument l'air de leur parfum délicieux.

Mes yeux voient encore, de la terre étrangère, et quand la barbe commence à blanchir, ces matinées tranquilles et ces nuits sereines.

Un jour, en contemplant leur majesté infinie, je regardais la lumière brillante de tes étoiles. J'étais, tout enfant, assis sur une pierre, à la porte de la maison de mes aïeux, dans le quartier de Corral-Falso; et, pendant que j'avais mes regards fixés sur le ciel, j'ai entendu le bruit d'un grelot qui retentissait au loin d'une manière des plus lugubres, qui résonnait toujours, et jamais n'arrivait.

u Ave Maria purissima! l'âme en peine, » s'écria la négresse qui me gardait, et qui m'enleva dans ses bras et ferma la porte toute tremblante.

— Au lit, mon enfant, au lit! me dit-elle en me déshabillant et me couchant, semblable à une poule qui cache sous ses ailes ses tendres poussins menacés par la griffe du milan.

On entendait encore le grelot, et c'était cependant une heure auprès minuit. La négresse, s' enfermant dans la maison, priait âmes côtés, et continua de prier jusqu'à ce que le bruit se perdît à la fin et cessât.

Ma curiosité piquée m'empêchait de dormir : je voulais savoir, et, quand je la vis tranquille, je lui demandai tendrement :

— Maria, ma bonne gouvernante, pourquoi m'as- tu enlevé de la porte? As -tu peur?

— Oui, mon enfant; à onze heures du soir ne reste ni dans la cour, ni sur la porte.

Ce grelot que tu as entendu est celui de l'âme en peine. Depuis longues années, à cette même heure, qu'il pleuve, qu'il tonne, on voit à travers les ténèbres, avec son attelage de mules couvertes de draps mortuaires, un charbonnier pâle, très-pâle, comme la mort. Il ne dit rien, il ne sourit jamais, -et il court toujours; il court toute la nuit, sans jamais s'arrêter. Quand la cloche sonne une heure, il disparaît. Sur son passage, les chiens tremblent et n'aboient point; les coqs se taisent et se blottissent au milieu des poules.

Plusieurs fois, l'alcade José Antonio l'a poursuivi; plusieurs fois, la ronde de la Sainte-Hermandad a déchargé sur lui ses arquebuses; mais l'âme en peine a poursuivi son chemin avec ses mules invulnérables ; et, quand ils ont cru le saisir, il a disparu avec ses mules, sans laisser de trace sur la terre humide de la fraîcheur de la nuit.

Ma gouvernante me donna un baiser sur

Te front, et me couvrit avec les couvertures du lit. Je voulus en vain fermer les yeux; l'âme en peine me saisissait de crainte. Épuisé, je m'endormis enfin; mais mon sommeil fut tourmenté par d'épouvantables rêves.

En ce temps-là, il y avait à la ville de Guanabacoa un couvent de Saint-François; et dans ce couvent, un homme dont le nom et la famille étaient inconnus, orphelin de père, orphelin de mère, sans parents, sans amis. 11 était sans doute un fruit du crime et, exposé à la Maternité, il avait vécu d'aumônes, pour entrer ensuite dans l'ordre de Saint-François et servir comme clerc.

Ce jeune homme était délicat comme une fleur de printemps; sa physionomie et ses regards étaient pleins de tristesse, et sur son

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front on voyait retracée la résignation de l'âme.

Sa pénitence, son humilité, son grand amour pour l'étude, lui avaient gagné tous les cœurs de l'ordre; sans le vouloir, parce qu'il ne se croyait pas digne d'un si grand honneur, le jeune clerc fut examiné, fait frère, et, au bout de l'année, il était le prêcheur du couvent.

Sa parole était comme le miel. Parlait-il à un pécheur endurci, sa langue ressemblait à une épée de feu. C'était un prodige d'éloquence.

Il vivait dans une étroite cellule. Jamais le fil ni le coton ne touchèrent son corps. Ses vêtements étaient de laine ; les draps de son lit étaient de laine. Aussi jamais il ne mangea de viande, et tout son aliment se composa de légumes cuits.

Cet homme désirait la mort pour vivre de la vie éternelle. Pour y arriver, il fallait vivre, vivre sans pécher. C'était par conséquent de charité et d'amour de Dieu que se nourrissait cette âme bienheureuse.

Il était le confesseur, la parole, l'exemple et la lumière de l'ordre.

Il disait sa messe à quatre heures du matin ; puis il allait soigner les malades, instruire les enfants. Le soir, après le salut, pieds nus, la croix aux côtés, à la tête de la procession du rosaire, il traversait les rues de la ville, entrait au couvent à huit heures, et le lendemain il se levait pour aller demander l'aumône qui lui servait à nourrir les pauvres.

Cet homme voyait tout. Il y avait dans sa concentration quelque chose d'extraordinaire qui frappait le monde d'admiration.

Une fois, au milieu du chemin, un esclave, par méchanceté, lui cassa une jambe, et, en le voyant tomber si humblement, il vint, tout repenti, le secourir.

— Malheureuse créature, lui dit-il affectueusement, laisse-moi par terre, Dieu me protégera : fuis avant que la justice arrive !

Une autre fois, deux hommes luttaient et allaient se tuer; en voyant partir le coup homicide, il s'interposa, et sa poitrine reçut la blessure mortelle, et les deux

féroces adversaires tombèrent à genoux à ses pieds.

Son cœur était tout charité; sa main essuyait les larmes cle tous.

Voilà pourquoi les populations voisines, les habitants des villes, les étrangers qui venaient passer à Guanabacoa le temps des chaleurs , l'appelaient le saint de Guanabacoa.

A cette époque, il y avait sur la grande place une habitation, la plus grande du territoire. Elle était près de l'église, et elle offrait une forme carrée. Le rez-de-chaussée était orné de dix grandes fenêtres en bois, et le premier d'un balcon qui régnait sur toute la façade.

La porte d'entrée était grande : quatre pilastres en pierre et une forte chaîne détériorée par le temps indiquaient que , à l'époque de la conquête, ou à peu près, elle

avait servi de résidence aux gouverneurs, aux magistrats, ou à quelque inquisiteur.

Cette maison était inhabitée depuis cinquante ans environ. Ses portes, ses fenêtres, ses murs, étaient noirs et vermoulus par l'intempérie des saisons. Les poutres pourries de la toiture laissaient tomber des lianes de lierre et de pitayas ; les chauves-souris de l'église et les chats du voisinage étaient les uniques habitants de cette sombre demeure, dont personne ne connaissait le maître, dont les portes clouées à l'extérieur par de grosses pointes en fer restaient continuellement fermées.

Pourquoi la ville regardait-elle avec horreur cette maison où le jaune jaramago et l'herbe croissaient librement dans les salons et dans les cours.

C'est que, vers minuit, un gémissement extraordinaire troublait la solitude intérieure ;

C'est qu'une voix semblable à celle d'un mourant répétait avec un accent de mélancolie profonde :

— Malheur à moi!... malheur à moi!...

je tombe! ou je ne tombe pas!...

Puis un bruit sourd comme un bruit de chaînes que l'on traîne remplissait d'épouvante cette sombre demeure.

Tout rentrait ensuite dans le silence. Ce douloureux accent ne faisait aucun mal. Jamais il n'y eut de blessé une feuille des lierres verts qui croissaient partout; jamais on ne vit sur la poussière, que tant d'années y avaient amoncelée, la trace, soit claire, soit imperceptible, d'un animal ou d'un homme.

Vainement la justice avait fait garder la maison par ses alguazils pour épier le moment de Thélas ! lamentable et le bruit extraordinaire des chaînes.

Vainement l'Église avec ses exorcismes et son eau bénite avait cherché à conjurer cet esprit : personne n'avait pu découvrir ni le motif, ni la cause de ce mystère si étrange.

Tel croyait que c'était l'hélas! d'un avare qui y avait son trésor enfoui et qui venait de l'enfer pour le voir;

Tel, que c'était l'hélas ! d'un père qui avait laissé mourir ses enfants enfermés dans des souterrains inconnus, et qui venait tous les soirs pleurer sur leurs restes ;

Tel, que c'était l'âme du fameux Obando, bourreau de la reine Anacoana, ou celle de l'inquisiteur qui avait vécu dans la maison.

On se perdait en conjectures bizarres; mais chaque jour, à la même heure, quand l'horloge de la cathédrale sonnait minuit, l'âme en peine poussait avec un accent lugubre le cri qu'on entendait du dehors :

— Malheur à moi!... malheur à moi!...

Est-ce que je tombe, ou que je ne tombe pas?...

Dona Giomar Miraflores de Pulgaron était une femme d'environ soixante-dix ans, qui habitait à côté de la maison aux chaînes où l'âme apparaissait.

Célibataire, elle vint en Espagne, et célibataire elle y resta. Elle était très-heureuse, et le modèle des femmes bonnes.

La tradition ne dit pas l'époque de son arrivée, ni son origine; mais ses belles et éloquentes manières révélaient la noblesse de sa naissance.

Son arrivée à Guanabacoa était un mystère. Demoiselle, belle, sans duègne ni parents , elle fit beaucoup murmurer. Elle vécut obscure ; mais en la voyant fréquenter l'église , faire du bien aux pauvres , le peuple finit par lui croire de la bonté. Canonisée par l'opinion , doua Giomar fut regardée comme une femme importante, et à la fin citée comme le modèle des célibataires.

L'arrivée de l'inquisiteur Valdibieso répondit à son établissement sur la place de la ville. Malgré l'effroi que causait déjà dans ces temps la maison des chaînes, par suite d'une vieille tradition qui assurait que les sorcières y tenaient leur sabbat, plus courageux que tous, l'inquisiteur Valdibieso vint s'y établir avec toute sa suite.

Quelques instants après son installation dans la maison, ce ne furent plus les sorcières du lieu qui inspiraient de l'effroi : la scène avait changé.

Une âme en peine épouvantait toute la

suite de l'inquisiteur, et, peu de jours après, le quartier et la ville; mais l'inquisiteur continuait à vivre dans la maison des chaînes, et conjurait l'esprit avec l'aide de l'Église et de la justice.

Enfin, l'inquisiteur disparut plus tard sans que l'on ait jamais connu sa demeure. La maison se ferma, pour n'être plus habitée désormais; et l'âme continua à se plaindre vers minuit, soit que le temps fût clair ou obscur, serein ou orageux.

Y avait -il quelque fraternité entre les deux âmes, celle de la maison des chaînes et celle du charbonnier qui agitait le grelot dans le quartier du Corral-Falso?

La crainte qu'inspirent les choses surnaturelles, les préjugés des gens simples, se perdaient en conjectures et ne pouvaient répondre.

Mais cet hélas! ce bruit de grelots et cet impénétrable mystère semblaient le résultat de la même cause.

Quels mobiles, de ceux qui secouent avec violence le cœur audacieux de l'homme, leur

donnaient l'existence? Était-ce prodige ou volonté divine?... Était-ce perversité de quelque créature?...

On se perdait en stériles réflexions, quand une nuit de décembre, vers onze heures et demie, un frère déclouait tranquillement la porte de la maison des chaînes.

Le peuple regardait avec étonneraient ; son dessein faisait trembler les voisins simples et timides.

Ce moine, c'était le saint de Guanabacoa, qui, après avok ouvert la serrure de la porte, entra tranquillement dans la cour de la maison, couverte d'une herbe haute et épaisse. Il monta l'escalier, parcourut les salles, et s'assit enfin à l'extrémité de la galerie où chaque jour le cri de l'âme se faisait entendre.

Minuit sonna : le saint avait éteint sa lampe ; la nuit était obscure, le silence profond; pas une feuille ne s'agitait, et l'oiseau nocturne repliait ses ailes ; rien ne troublait la tranquillité profonde.

Le saint priait accroupi à l'extrémité de la

galerie* La dernière vibration de minuit retentissait encore à l'horloge, quand par l'escalier de la cour s'avança un spectre colossal. Il était couvert d'un noir manteau.

Au milieu de l'obscurité se confondaient les lignes de sa taille, de sa tête et de sa barbe blanche comme la neige.

D'un pas grave et mystérieux, il s'avança, et quand il fut près du saint, il s'écria d'une voix lamentable :

— Malheur à moi ! malheur à moi ! Est-ce que je tombe, ou est-ce que je ne tombe pas?

— Tu ne tomberas pas, homme de mauvaise foi ! lui dit le saint, en s' élançant d'un bond et en saisissant le cou du fantôme. Celui-ci le pressa dans ses bras de fer par une étreinte si cruelle et si terrible que si la pression avait duré un moment de plus, la mort du saint s'en serait suivie instantanément.

Mais le saint n'exhala ni un hélas! ni un soupir, et, presque étouffé, il tomba à terre comme mort.

L'âme en peine disparut.

Quand le saint reprit ses sens, il rentra au

couvent suivi d'une foule qui observait sur sa physionomie les marques d'une lutte terrible qui avait mis sa vie en danger, et que lui, dans sa patience et sa charité, ne révélait à personne.

La nuit suivante, le saint entra à la même heure dans la maison des chaînes ; il y attendit l'âme en peine. Minuit , une heure, deux heures, trois heures sonnèrent, et personne ne troubla le silence. Rien ne révélait qu'un être humain aurait pu passer par là.

Le saint revint la troisième nuit.

L'obscurité était très- grande : minuit sonna, l'âme ne vint pas. Alors le saint se dirigea au quartier du Corral-Falso ,

vers le lieu où se faisait entendre le grefot.

D'un épais amas de tamarins commencèrent à s'avancer lentement quatre mules couvertes de draps mortuaires, conduites par un homme grand , sec . dont le vent agitait la barbe blanche comme la neige.

L'attelage s'avançait peu à peu ; le conducteuf et les bêtes semblaient une émanation de l'enfer.

C'était le même grand fantôme de la maison des chaînes; il portait la même robe longue.

Le grelot de l'attelage , qui résonnait avec un son lugubre . vint enfin. Alors le saint s'élança à la bride de la première mule.

— Homme de mauvaise foi. lui dit-il d'une voix puissante, arrête tes pas et demande à Dieu pardon de tes fautes !

L'âme ne répondit rien ; mais une balle d'arquebuse frappa le saint qui tomba à terre et l'attelage le foula aux pieds.

Le lendemain, les habitants du Corral-Falso le recueillirent comme mort, et le portèrent au couvent.

Mais ni dans la maison des chaînes, ni dans le Corral-Falso, l'âme ne reparut.

Il y avait dix nuits que le voisinage était tranquille, quand le onzième jour, à minuit, le hélas! de la maison des chaînes et le grelot du Corral-Falso se firent de nouveau entendre.

Le douzième, à la chute du jour, un vieillard se présenta au couvent. *

— Prévenez le saint, dit-il d'une voix lamentable, qu'un homme qui se meurt a besoin de l'huile sainte.

Le saint souffrait encore des blessures que lui avait faites le barbare conducteur. Endo-

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lori, il se leva du lit, revêtit ses habits, prit l'huile, et donnant la lanterne à celui qui venait le chercher, il lui dit :

— Allons à la maison du moribond.

Chemin faisant, il méditait sur l'âme en

peine, et il disait en son cœur : « Quand l'esprit immonde est sorti d'un homme, il va dans les lieux arides cherchant du repos et il n'en trouve pas. »

En arrivant à une hum'ble chaumière de guano, très-éloignée du centre de la ville, le vieillard s'avança vers lui, et lui dit :

— C'est ici.

Dans la dernière chambre de la maison était couché le mourant. Il était gardé par une vieille femme, dans les yeux de laquelle brillait l'idée du crime.

Le vieillard déposa la lanterne et revint fermer la porte.

— Où est Dieu, dit le saint, on n'a pas besoin de s'enfermer.

Le vieillard ferma cependant, et revint dans la pièce obscure où se trouvait le malade.

Le saint était entré déjà, et il priait humblement à genoux près du lit.

La tête du malade était celle de l'âme en peine de la maison des chaînes, celle du charbonnier du Corral-Falso. Il avait les cheveux hérissés, la barbe en désordre, la figure livide, les yeux sinistres et injectés de sang.

En le bénissant, le saint observa que le vieillard qui était venu le chercher avec la lanterne prenait, au lieu de la lampe, un poignard aigu.

Il tourna les yeux, et il vit que le malade se levait et agitait un autre poignard plus long et plus brillant.

La femme était immobile et contemplait le commencement du crime de l'extrémité de la chambre.

L'àme en peine allait s'élancer de son lit sur le faible moine.

— Ne te lève pas, toi qui vas mourir; recommande-toi à Dieu, tu as à peine trois minutes d'existence; recommande-toi à Dieu, malheureux pécheur, et sauve ton âme!

dit le saint en étendant sur lui ses mains suppliantes, ses yeux pleins de charité, et en s' approchant du lit avec la croix d'argent ointe de l'huile sainte.

Le vieux fantôme sentit en ce moment une douleur aiguë, très-aiguë, qui le blessa au cœur et c[ui le laissa comme frappé de la foudre.

— Pitié! mon Dieu! s'écria-t-il, et il tomba mourant sur la terre.

— Mauvais chrétien, dit le saint au vieillard de la lanterne, laisse le poignard, et viens ici éclairer l'huile sainte !

Le vieillard s'approcha en tremblant pour éclairer l'extrême-onction ; la femme, qui était morte d'effroi, s'avança aussi, et mouilla de ses larmes les pieds déchaussés du saint de Guanabacoa, qui écoutait la confession de cet infortuné ;

De cet infortuné qui était l'inquisiteur Valdibieso, père de trois enfants qui vivaient enfermés depuis longues années dans un souterrain de la maison des chaînes , l'amant de doîia Giomar Miraflores Pulgaron , la

tl\h TRADITIONS AMÉRICAINES.

béate, qui était la femme se repentant de ses péchés aux pieds du saint. Ils aidaient à bien mourir l'inquisiteur qui , quelques minutes après, au milieu des douleurs les plus horribles, rendit son âme au Créateur en demandant miséricorde.

— Maintenant , doîla Giomar, va délivrer tes fils infortunés ; et puisque jusqu'à présent tu as vécu pour l'hypocrisie et le crime, vis dès à présent et jusqu'à la mort pour la vertu et la pénitence !

Les fils de dona Giomar devinrent bientôt une illustre famille très-bonne et très-chrétienne.

Et le saint de Guanabacoa, qui devait mourir cette nuit assassiné par la main de Valdibieso, vécut de nombreuses années admiré par sa grande charité et par sa grande sagesse. Il mourut après être devenu l'objet de l'amour et de la vénération profonde de la ville.

Cette tradition et la mémoire de sa vie exemplaires seront éternelles.

Le temps ne pourra de son linceul de

neige effacer ces souvenirs, que je conserve, des années tranquilles et heureuses de l'enfance; souvenirs que j'évoque maintenant avec la mélancolie la plus profonde de notre pauvre cœur, blessé par la main de la disgrâce qui ne finit jamais.

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