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LIVRE IV, AVANT-PROPOS

spécial à notre département , se retrouve, avec les variantes pour chaque pays, dans les Contes berbères, recueillis par Basset, les Contes des Paysans et des Pêcheurs, de Séhillot ; nous en avons aussi une version poitevine sous ce titre : Mouéte de quène (moitié de cane), puis c'est ailleurs Bout de canard, dans les Contes français de Ch. Marelle ; Coquelet en voyage, dans la littérature orale de la Picardie par Carnoy. Dozon, dans ses Contes albanais, nous donne aussi une variante de ce conte, et chez les Slaves du sud, sous ce titre : Coq et Poule, nous retrouvons encore les aventures de cette moitié de coq.

N'est-il pas vraiment curieux de voir ce conte répandu sur toute la surface du globe, — car nous avons abrégé la nomenclature — alors que de prime abord notre correspondant, d'ailleurs bien à tort, le supposait originaire des Ardennes belges?

Gomment s'est établi cette filiation? Comment un conte, depuis les antiquités les plus reculées, comment des Fables de la Fontaine, de si nombreux Contes de veillées, en embryon dans le Pantchatantra et \ Hitopadésa, deux recueils indous, ont-t-ils pu, à ce point, faire un corps distinct dans chaque nation? Il nous serait d'autant plus long de l'expliquer ici que ce que j'ai dit pour Moitié de Coq peut encore se prouver — comme je le prouve dans mon ouvrage — pour maints autres contes ardennais.

Je donnerai une dernière preuve du type commun et historique de tous les contes et je le prends à Buzancy, — en pleines Ardennes.

Le seigneur Jean d'Anglure, fait prisonnier à la croisade, revient enfin de captivité.

Pauvre, mal vêtu, il frappe à son château de Buzancy où personne ne le reconnaît. On le met à la porte comme mendiant, et pour comble de malheur, il apprend que sa femme va se ramarier, le croyant mort. Il se fait enfin reconnaître et les deux époux tombent dans les bras l'un de l'autre.

Telle est l'aventure du seigneur Jean d'Anglure, de Buzancy — dans les Ardennes, notez-le bien.

Or, j'ouvre les Contes de la Gascogne, recueillis par Bladé, et j'y trouve qu'un seigneur gascon est le héros d'une même aventure.

11 arrive à cent pas de son château, étant si mal vêtu qu'il avait l'air d'un mendiant. Jusqu'à la nuit il demeura caché; alors il frappa, sans peur ni crainte, à la porte du château :

— Pan! Pan!

— Pauvre, que demandes-tu?

LÉGENDES HISTORIQUES ET RELIGIEUSES

— Valets, qui commande ici?

— Pauvre, celui qui commandait ici est mort en Terre-Sainte. Demain sa femme se remarie.

Le seigneur monta l'escalier plus vite que le vent

Puis alors la scène de la reconnaissance dont voioi les dernières lignes :

— Pauvre, si cet enfant est ton fils, si je suis ta femme, prouve que tu as dit vrai.

— Femme, voici la moitié de mon contrat de mariage. Montre la tienne.

— C'est vrai, vous êtes mon mari.

Alors le seigneur embrassa son fils et sa femme. Tous trois se mirent à table et soupèrent de bon appétit...

On le voit donc, il ne faut pas tant dédaigner ces contes, ces légendes qui souvent sont de l'histoire et peuvent, sur l'origine des races, élucider de graves problèmes. On les recueille aujourd'hui comme les géologues, comme les anthropologistes recueillent ces fossiles, ces silex, ces crânes, ces haches préhistoriques qui leur servent à surprendre les secrets de la création. Ces contes, à nous, ils nous servent à établir l'unité de la race humaine, le passage des peuples civilisés venus d'Orient et laissant dans les pays qu'ils ont conquis, qu'ils ont arrachés à la barbarie ou auxquels ils sont mêlés, les traces de leurs croyances et de leurs mœurs.

Aussi me sera-t-il permis d'espérer que, poursuivant une œuvre utile, sérieuse sous une apparence futile à qui ne voit que la surface, on me permettra, en me facilitant mes enquêtes et mes recherches, de mener à bonne fin ce travail qui peut être d'un enseignement profond, ou tout au moins curieux, pour l'histoire de notre département.

(Petit Ardennais, numéro du 8 février 1889.)

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