L'HOMME ROUGE DE LA FORÊT D'ARDENNE
f~^\ ans la forêt d'Ardenne, il y eut, jadis, un ogre appelé « l'homme rouge. » 1 1 II y a de cela longtemps, bien longtemps, une jeune fille d'une beauté
A J merveilleuse, nommée Marie Dufour, avait, malheureusement, quelques
dartres vives sur la figure. Elle résolut d'aller à Attigny implorer saint Méen et se mit en route avec son amie préférée, la Garotte. En traversant la forêt, elles se perdirent. Très inquiètes, cherchant leur chemin, elles virent venir à elles un homme tout de rouge habillé et lisant « dans un livre sans lettres. » — « Vous êtes égarées, mes belles, leur dit-il, suivez-moi. »
(1) Sons ce titre Petits Souvenirs légendaires, nous avons rapporté les quelques légende? dont le souvenir est resté à l'état très vague dans les villages où nous les avons recueillies. Nous avons omis quelques traditions sur les lieux dits, car il faudrait pour élucider les origines, aujourd'hui en partie oubliées, de ces désignations, faire tout un ouvrage de reconstitution et d'hypothèses historiques. Même observation pour le séjour dans les Ardennes des rois mérovingiens et caroliugiens, séjour dont, à notre époque, les souvenirs sont bien nuageux, si nuageux même qu'il est difficile, à moins d'imagination subtile, de reconstituer la véritable légende ou la véritable histoire.
Nous avons, à la (in de certaines légendes, de certains contes, indiqué, mais seulement parmi les plus typiques, quelques similaires. Si notre volume avait la prétention d'être œuvre d'érudit, il eût été facile d'en indiquer un plus grand nombre. Mais, en faisant ces simples rapprochements, nous n'avons voulu prouver qu'une chose : c'est, que les légendes, les contes sont un peu les mêmes dans tous les pays et qu'ils découlent, malgré toutes leurs divergences, selon la belle théorie de M. Reinhold Kiialer, seulement d'une vingtaine de sources distinctes, tout au plus.
Nous ajouterons — pour rendre à César ce qui appartient à César — que les savantes gloses de .M. CosQUiNj à la suite de ses contes lorrains, nous ont fourni de précieuses indications.
Et, suivant l'homme rouge, elles marchèrent deux heures et arrivèrent enfin à une maison que cachaient de grands rochers et des arbres épais. Elles entrent et voient, devant une haute cheminée, un autre homme rouge faisant cuire, dans un immense chaudron, des pieds, des mains, des bras et des jambes d'hommes et de femmes. Elles veulent fuir, mais la porte s'est refermée, impossible de sortir. « Où iriez-vous, d'ailleurs, leur dit l'homme rouge, il fait noir, il pleut, vous vous perdriez encore dans les bois, montez vous coucher. » C'est ce qu'elles firent, mais ne s'endormirent pas et entendirent, à peine dans le lit, des bruits d'assiettes, de couteaux, des voix et des rires. Puis, le repas terminé, ce fut un bruit de couteaux qu'on aiguisait. Heureusement que Marie Dufour et la Garotte purent s'échapper par une lucarne, à l'instant même où l'homme rouge entrait dans la chambre pour les égorger. Elles rentrèrent chez leurs parents, ne songeant plus à leur pèlerinage d'Attigny et, depuis ce jour, on ne revit jamais plus l'homme rouge de la forêt.
Dans le Petit Ardennais du 27 novembre 1889, notre excellent ami, André G'orneau, a consacré cette très jolie page à la « Forêt d'Ardenue » : « Qui ne connaît la forêt des Ardennes ?
« Les auteurs des romans de la chevalerie ont chanté ses luxuriantes splendeurs et le monde de la féerie l'a choisie, avec la mystérieuse forêt de Brocéliande, pour y accomplir ses enchantements. C'est dans la forêt des Ardennes, la forêt vierge de la muse française, que les quatre fils Aymon ont chevauché sur le cheval Bayard, don de la fée Or lande ; c'est sous ses mélancoliques ramures que, la nuit, galope le coursier magique dont le sabot enchanté sème d'éclairs fulgurants le sol qu'il dévore; c'est dans la forêt des Ardennes que l'écho répétait les joyeuses fanfares du cor fabuleux de saint Hubert ; c'est encore dans la forêt des Ardennes que se passent les principales scènes d'une délicieuse comédie de Shakespeare : Comme il vous plaira.
« Mais qu'on ne s'y trompe pas. La forêt des Ardennes célébrée dans les livres de chevalerie et par Shakespeare, n'est pas la forêt historique à travers laquelle la Meuse conduit à la dérive le touriste charmé. Vous ne trouverez clans ces halliers ni le manoir d'Herbeumont, ni le châteaufort de Bouillon, ni la grotte de Saint-Remacle.
« La forêt des poètes n'a pas d'itinéraire connu ; aucune carte routière n'en fait mention, aucun géographe ne l'a défrichée. Ses limites sont à ce point imaginaires que tout récemment l'Opéra-Comiquc vient de jouer une œuvre remarquable : Esclarmonde, dont l'action a pour théâtre une forêt des Ardennes située entre Blois et Constantinople. Et, détail curieux, cette forêt contient une mer intérieure. On le voit, le domaine de l'imagination est sans bornes. La forêt des Ardennes, écrit François-Victor Hugo (celle de la féerie, bien entendue), rassemble dans sa pépinière unique toutes les végétations connues : le sapin du Nord s'y croise avec le pin du Midi. If chêne y coudoie le cèdre, le houx s'y acclimate à l'ombre du palmier. Dans ses taillis antédiluviens, l'arche a vidé toute sa ménagerie : le serpent de l'Inde rampe dans les hautes herbes qu'effleure le daim effaré ; le rugissement de la lionne y fait envoler un essaim de cerfs. Et comme Shakespeare en parle de cette forêt fabuleuse ! — Écoutez ce que dit le vieux Duc exilé de Comme il vous plaira :
« Eh bien, mes amis, mes frères d'exil, la vieille habitude n'a-t-elle pas rendu cette vie plus « douce que celle d'une pompe factice? Cette forêt n'est-elle pas plus exempte de dangers qu'une « cour envieuse ? Ici nous ne subissons que la pénalité d'Adam, la différence des saisons. . . Doux « sont les procédés de l'adversité; comme le crapaud venimeux, elle porte un précieux joyau dans « sa tête. Cette existence a l'abri do la cohue publique révèle des voix dans les arbres, des livres « dans les ruisseaux qui coulent, des leçons dans les pierres, le bien en toute chose. »
« La forêt des Ardennes n'a pas eu pour habitant, comme la forêt de Brocéliande, l'enchanteur Merlin ; mais à l'abri de ses chênes séculaires se sont livrés des combats épiques ; ses lianes folles se sont écartées pour laisser passer des couples d'amoureux tendrement enlacés, et sur les écorces de ses bouleaux, Orlando a écrit pour l'éternité le nom lumineux de sa chère Rosalinde. . . L'Ardenne est un pays légendaire. Tout parle à l'imagination dans celte contrée illustrée par 1rs hauts faits des paladins chimériques et des héros de l'histoire. A côté des quatre fils Aymon, n'avons-nons pas Bayard et Turenne, et Condé, h; vainqueur de Rocroi? Le fantastique et le réel marchent donc de compagnie. »
Dans le roman de Parthè'nope de Blois. l'Ardenne est représentée comme une forêt ■< hideuse et enchantée » qui, dans sa plus grande étendue, n'avait jamais été foulée par les pieds de l'homme, et dans laquelle les esr/ares étaient exposés à être dévorés.
« Jadis, la « sombre et formidable Ardenne, >< dont les forêts actuelles ne sont plus qu'uu faible reste, occupait tout l'espace qui s'étend de l'Escaut au Rhin. On ne se hasardait qu'avec précaution dans ses gorges peuplées de sangliers et d'autres bêtes fauves ; l'imagination des bûcherons
cl des chiissuurs y errait aussi îles monstres fantastiques. La légende nous raconte de nombreux prodiges qui se sont vus dans cette forêt redoutable. Les chevaliers qui couraient le monde, à la recherches des aventures ne pénétraient qu'en frissonnant dans les halliers des Ardennes. De nos jours, les bois ont été, en grande partie, abattus; des villes et des villages entourés de culture se sont établis dans tous les fonds de la vallée, au bord des eaux courantes; mais le plateau proprement dit, est encore presque partout inhabité. Les paysans n'y conquièrent que lentement le sol rocheux à peine revêtu d'une mince couche de terre végétale, éloigné des formations calcaires qui pourraient servir à l'amender. » — Elisée Reclus : La France, p. 822. Voir Maurï : Les Forêts de la Gaule ancienne.