LE BOIS DE TAILLE-GUEULE
Sous le roi Louis XIV, un certain Gauthier, de Grandpré, s'était enrôlé dans le régiment de Royal-Champagne. D'un caractère querelleur, il ne laissait passer aucune occasion de batailler, mais ne cherchait pas, il faut le dire, à tuer son adversaire. Il se contentait de lui faire, proprement, une jolie estafilade qui, partant du front et, sur son passage, entamant le nez, s'arrêtait à la bouche. D'où ce surnom qui lui fut donné de Taille-Gueule, comme d'autres, suivant la coutume d'alors, s'appelaient Belle-Humeur, la Grenade ou Fanfan-la-Tulipe.
Libéré du service militaire, il « revint au pays » et fut choisi, pour êlre son garde-chasse, parle seigneur de Grandpré. Or, un jour qu'un escadron de cavalerie faisait étape dans le village, un maréchal-des-logis, tapant sur l'épaule de Gauthier, lui dit : « Vous avez là un singulier surnom, camarade? — Tu n'en saurais porter un aussi beau, reprit Taille-Gueule, en allongeant au cavalier un formidable soufflet. Et vous, ajouta-t-il, s'adressant aux autres buveurs attablés avec lui, je suis votre homme, quand vous le voudrez. » — Vite, alors, tous d'aller sabre en mains au bois le plus proche. On dégaine et Taille-Gueule, après quelques passes, tuait deux de ses adversaires et en blessait un troisième, si bien que les survivants demandèrent grâce. Il est vrai qu'ayant, lui aussi, reçu un coup de sabre en pleine poitrine, il mourait quelques jours après.
C'est depuis cette époque que ce bois, en souvenir de ce drame, fut appelé le bois de Taille-Gueule.