LA LÉGENDE DE L'HOTEL DU GRAND-TURC
Le 19 juin 1815, après la bataille de Waterloo, l'armée française battant en retraite, Napoléon Ier arrivait à Maubert-Fontaine. Un seul lancier l'accompagnait. Ce fut à l'hôtel du Grand-Turc — il existe toujours à Maubert — qu'il s'arrêta. Il y mangea deux œufs frais, dit-on, et s'y reposa quelques heures. Son incognito ne fut trahi que le lendemain, lorsqu'après son départ arrivèrent les officiers de sa suite. La maîtresse de l'hôtel vendit plus de cent fuis la table sur laquelle l'empereur
LÉGENDES HISTORIQUES ET RELIGIEUSES
avait mangé, et plus de cent fois le clou où son chapeau avait été accroché. On montre aussi la chambre où coucha Napoléon.
Cet hôtel du Grand-Turc fut, sous les premières années de la Restauration, tenu par une hôtelière ultra-légitimiste, et tout voyageur qui n'affichait pas ses opinions pour le roi était sûr d'y être plus que mal reçu. Or, un jour, un jeune officier, peu satisfait de la réception qui lui était faite, résolut d'en tirer vengeance. « Madame, dit-il en partant à la propriétaire du Grand-Turc, si je ne connaissais vos principes, je ne permettrais pas que l'auguste voyageur qui doit passer à Maubert mît le pied chez vous, mais je me fie à vos sentiments royalistes. Donc Sa Majesté Louis XVIII, voyageant incognito, viendra chez vous, et c'est à votre discrétion que sa vie se trouve confiée. »
Or, ce fameux voyageur n'était qu'un ancien notaire aussi corpulent que le roi. Il ne demandait qu'un lit pour se reposer.
L'hôtelière, toute la nuit, fit monter la garde par son mari à la porte de « l'auguste voyageur, » et, le lendemain, parée de ses plus brillants atours, elle entrait dans la chambre de son hôte, lui demandant la permission de lui présenter son déjeûner. Ce qui lui fut très gracieusement octroyé. Alors, elle s'approcha du lit, et s'agenouillant, elle lui offrit une tasse de chocolat dans une tasse de fine porcelaine avec une cuillère d'or.
— Sire, dit-elle, je n'ai pas violé et ne violerai pas l'incognito que Votre Majesté veut garder; mais mon cœur ne m'a point trompé, j'éprouve, aujourd'hui, un indicible bonheur : celui d'offrir à Votre Majesté l'assurance de mon sincère attachement et de mon profond respect.
Et le voyageur, qui étouffait de rire, eut pourtant la force de répondre :
— Madame, ou vous êtes folle, ou vous voulez me mystifier. Je ne suis ni roi de France ni roi de Navarre, mais seulement un paisible voyageur tout prêta boire votre chocolat à votre santé et à la santé du roi.
Pendant de longues années, cette légende, dont le souvenir est aujourd'hui perdu, se contait aux veillées de Maubert-Fontaine. — Voir Lépine : Histoire de Roeroi.