LE CHEVAL BAYARD
On affirme que tous les sept ans, revenant dans les forêts des Ardennes, le cheval Bavard se tient quelques minutes sur une roche qu'il frappa jadis de ses quatre pieds au point de laisser très visible l'empreinte de ses fers. Il hennit très fortement et disparait, mais s'il est possible d'entendre ses hennissements, il est fort difficile de le voir, car personne ne peut se vanter de l'avoir vu. Il apparaîtrait surtout dans les environs de Château-Regnault, entre les « pointes des quatre fils d'Aymon » et à cet endroit qui fut la « Table de Maugis. »
Voici ce que nous lisons dans l'Histoire des vaillants Chevaliers, quatre fils Aymon, chap. XXX (Comme Richard de Normandie présenta au roi les frères de Regnault et comme quand le siège fut levé, le cheval Bayard fut jeté daus la rivière) :
« Quand Regnault fut parti, Richard et ses frères se préparèrent pour aller trouver Charlemagne; aussitôt ils sortirent de Dordogue et s'en allèrent à la tente du roi qui fut joyeux quand il les vit; il ordonna à ses barons d'aller au devant. Roland dit : « Voici les trois frères fort dolens « que Richard amène. » Quand ils furent devant le roi, ils s'euorgueillireut, puis Allard dit : '< Notre frère Regnault vous salue et se recommande à vos bontés, il renvoie le duc Richard de « Normandie et l'a prié de nous recommander à vous, car il est outre-mer, pour faire votre com- « mandement. » — « Amis, dit le roi, soyez les bienvenus puisque nous sommes bons amis, si je « peux voir retourner Regnault, je l'aimerai autant comme Roland, mon neveu, car il est de « grande valeur. »
« Quand il eut parlé aux frères de Regnault, il baisa Richard et lui demanda : « Quelle " prison, quelle viande Regnault vous a-t-il donnés ?» — « Sire, répondit-il, je n'ai, de ma vie, été si « bien traité. » Le roi commanda, alors, que chacun décampât pour s'en aller auprès de Liège. Quand ils furent sur le pont de la Meuse, il vit amener Bayard, le bon cheval de Regnault. Quand il le vit, il lui dit : « Ah ! Bayard, tu m'as irrité bien des fois, mais je suis venu à bout de me venger. » Alors il lui fit lier une pierre au cou et le fit jeter par dessus le pont, dans la rivière de la Meuse. Bayard alla au fond. Quand le roi vit cela, il en eut grande joie et dit : « J'ai tout ce que j'ai « demandé, enfin le voilà détruit. » Bayard frappa tant des quatre pieds qu'il vint à bout de la casser (la corde) et il revint sur le bord. 11 se mit à hennir hautement, puis il prit sa course avec tant do rapidité qu'il semblait que la foudre le poussât. Il entra dans la forêt des Ardennes. Charlemagne, voyant que Bayard était échappé, en fut fort irrité. Mais" tous les barons en furent fort satisfaits. Beaucoup de gens disent que Bayard est encore vivant dans le bois des Ardennes; mais quand il voit homme ou femme, il fuit et on ne peut l'approcher... »
Cette légende est, à coup sûr, très différente de celle que raconte M. H. de Nîmal dans ses fantaisistes Légendes de la Meuse. En voici un extrait à titre de simple rapprochement :
« ... Dans l'emportement de leur course folle, les fils Aymon et à leur suite toute l'armée impériale n'ont guère fait que parcourir un immense cercle. Si bien que, vers le soir, ils étaient à peu près revenus à leur point de départ. Les quatre frères, toujours poursuivis, arrivent ainsi au sommet du rocher qu'on a, depuis, appelé la Roche à Bayard, et qui, à cette époque, n'était pas encore séparé du reste de la montagne comme il l'est aujourd'hui.
« A leurs pieds l'abîme, la Meuse grondante et profonde. Derrière eux et les serrant de près, plus de mille chevaliers la lance en arrêt! Plus d'espérance!
« — Vive Dieu ! s'écriait déjà Charlemagne, enfin je les tiens, les louveteaux. Qu'on ne les « tue pas! Je les veux vivants pour les déshonorer. Je les ferai tondre, je les enfermerai dans un « couvent; ils confesseront les femmes et les enfants; ils mourront très gras et très vieux. »
« — En retard, Charles, trop en retard ! » Les quatre frères, ensemble, ont enfoncé leurs éperons d'or dans les flancs de leur monture. Bayard a levé sa tête fière, s'est ramassé sur ses quatre pieds. 11 bondit comme un cheval ailé et il va retomber tranquillement, de l'autre côté de la Meuse, pendant que les quatre frères se signent et remercient Notre-Dame. »
Voir aussi dans les précieux manuscrits inédits de M. Chéri Pâli fin, Les Ardennes, déposés
LÉGENDES HISTORIQUES ET RELIGIEUSES
aux archives de Rethel, une dissertation sur : Le pas de Bayard; La Table de Maugis, et aussi la Grotte des Fées (territoire de Belair).
Voici, d'ailleurs, ce qu'à propos de la Table de Maugis, nous lisons dans le Guide du Touriste en Ardenne, par Léon Do.m.martin :
« Les pointes des quatre fils d'A ymon (à Ghàteau-Regnault), à la cime de l'arête rocheuse, avaient pour complément la Table-Maugis qui se trouvait à mi-côte du versant nord-ouest, à une soixantaine de mètres au-dessus de l'auberge Valet. C'était une roche aplatie, posée horizontalement en façou de dolmen et portée sur trois pitons. La légende qui consacra les pitons supérieurs aux quatre fils d'Aymon avait très équitablement réservé la table au cousin Maugis, enchanteur de son état. Uu aimable farceur de Monthermé imagina, une belle nuit, de faire choir la pierre à l'aide de crics et, cette nuit-là, le cousin Maugis n'eut plus de table. La pierre resta longtemps sur le sol. On finit par eu faire des cailloux à macadam. Aujourd'hui tout a disparu et il y a une carrière à la place. Telle est l'histoire lamentable et véridique de la Table-Maugis à Ghàteau-Regnault. »
En ce qui concerne les sauts plus ou moins prodigieux faits par Bayard et l'empreinte de ses sabots plus ou moins fortement incrustés sur les pierres, les légendes sont nombreuses dans les Ardennes françaises et belges. Dans la vallée de la Lesse, sur un roc près de Dinant, se voient deux empreintes figurant les pieds d'un cheval. Les quatre fils d'Aymon, poursuivis par Charlemagne, sont montés sur Bayard qui, d'un saut, franchissant la Lesse, pique droit vers la Meuse et arrive par le chemin d'Herbeuval au-dessus des rochers où se trouve la fameuse « aiguille » à laquelle il a donné son nom. De là il passe par dessus la Meuse et laisse encore sur le rocher l'empreinte de ses sabots.
« Sur la côte immense qu'ils possèdent près de leur ville, les Dinantais montrent l'empreinte d'un pied de cheval. Ils soutiennent qu'elle fut faite par Bayard, le coursier des quatre fils d'Aymon, lorsqu'il partit pour s'enfoncer dans les sombres forêts. La légende dit qu'on le rencontre quelquefois encore, fort préoccupé du sort de ses quatre cavaliers. » — Pimpurniadx : Guide du Voyageur en Ardenne.
Le Pas de Bayard se trouve non loin de la frontière franco-belge, sur le territoire du hameau de Remonchamps. Daus son bon prodigieux, le cheval aurait franchi une lieue !
Nous lisons dans Sébillot : les Personnages historiques dans la Tradition.
« D'après une légende locale constatée par l'abbé Boucheron et Ducrest de Villeneuve, on appelle « Saut de Rolland » doux groupes de rochers non loin du bourg de Dampierre, entre lesquels coule la rivière de Cantacha.
« Rolland aurait, un jour, franchi avec son cheval la distance de cent mètres qui sépare ces deux rochers, et cela à plusieurs reprises.
« Une première fois, ce fut pour le bon Dieu, un bond de son coursier le lança sur la rive opposée.
« Une seconde fois, ce fut pour la bonne Vierge, et un effort de son généreux palefroi le reporta à l'endroit d'où il était parti. Enfin, il essaya de sauter une troisième fois pour sa dame.
« Mais ce fut pour son malheur. L'infortuné Rolland et son coursier tombèrent au fond du précipice et périrent dans leur chute. On voit encore, gravés sur la pierre, les trous d'un fer à cheval : ce qui vient à l'appui de cette légende. »
Les pieds du cheval de feu qui portait Satan jusqu'au col de Nino en Corse, lorsqu'il allait voir saint Martin, ont laissé leurs empreintes en rouge ineffaçable sur un rocher que les gens de Létia montrent, non sans quelque orgueil, à qui les veut voir. — D'après Chanal : Voyage en Corse.
Dans la légende du Roi d'Ys (version de Souvestre : Le Foyer Breton, le cheval de Gradlam laisse l'empreinte de ses sabots sur le rocher de Garrec, d'où il s'élance en un bond formidable.
On annonce un prochain volume du Docteur Berangek-Ferauu : Les Pierres à légendes. Y trouverons-nous des similaires pour nos Ardennes ?
LE PRINCE COLIMÉ
C'était, dit-on, le fils naturel de Pépiu-le-Bref. Il passa à Revin, dans la solitude, le célibat et la prière, des jours ignorés de l'histoire, mais, affirme la légende, bien connus des pauvres. Ardemment pieux, il avait fait construire une route large de douze pieds qui allait en ligne droite, comme les voies romaines, au prieuré de Notre-Dame-de-Revin et qui existe encore, mais à l'état de sentier tronqué, étroit et dit : La Ruelle Colimé. Ayant su, nonobstant l'àpreté du sol, attirer par ses bienfaits des familles de colons qui fixèrent leur demeure près de la sienne, il leur légua, en toute propriété, neuf cents bonniers de bois qui étaient à lui et créa, ainsi, le bourg qui s'appela Revin, du nom dû prieuré.