LA LÉGENDE DES ABEILLES
En 1719, racontc-t-on dans le village, un jeune garçon d'Amblimont, fatigué d'avoir fauché depuis le matin, s'étendit sur le pré, les jambes écartées, pour prendre un instant de repos. Une abeille vint se poser sur l'un des boutons de son pantalon. D'autres abeilles s'y posèrent aussi, si bien qu'en peu de temps le pantalon de ce faucheur en fut entièrement couvert. Admirant la rareté du fait, notre jeune homme se garda bien de bouger et resta deux heures dans la même position pendant qu'une jeune fille allait chercher une ruche à miel dans laquelle on ramassa l'essaim qui fut conservé. La légende ajoute que la jeune fille ne voulut jamais se marier et que le garçon, devenu veuf après quelques années de mariage, se fit religieux. Tous les deux moururent la même année, en 1771.
Que signifie cette légende des abeilles '? Faut-il y voir un souvenir confus, vague de la légende de Leutard, que nous raconte, dans sa célèbre Chronique, Raoul Glaber, moine de Gluny, chronique écrite de 1031 à 1044 et comprenant les événements qui se passèrent de l'année 987 à l'année 1 0 4-4 ? En tout cas, voici ce passage, que nous traduisons du latin. Le rapprochement est d'autant plus curieux que Chàlons et Amblimont se trouvent relativement assez proches l'un de l'autre, dans la même zone géographique. En tout cas, c'étaient village et ville de l'ancienne Champagne :
« Sur la fin de l'an mille — écrit Raoul Glaber, — il s'éleva dans les Gaules, au bourg des Vertus, canton de Chàlons, un homme du peuple nommé Leutard, que l'on pouvait prendre pour un envoyé de Satan, comme les suites de son entreprise l'ont assez prouvé. Ce Leutard s'était endormi, un jour, dans les champs et, pendant son sommeil, il crut voir un essaim d'abeilles pénétrer dans son corps, puis en sortir par la bouche, lui faire une foule de piqûres et se mettre à lui parler en lui commandant des choses impossibles à l'homme. Épuisé par ce songe pénible, il se lève, revient chez lui, renvoie sa femme, prétendant se fonder sur un précepte de l'Évangile pour justifier ce divorce. R entre ensuite à l'église, foule aux pieds la croix et l'image du Christ, persuade aux paysans qu'il agit ainsi d'après une révélation merveilleuse de Dieu et leur enseigne que c'est une chose tout à fait vaine et superflue de payer la dîme. Sa réputation d'homme sage et religieux lui lit de nombreux prosélytes. Mais il fut bientôt confondu par GerMus, évéque du diocèse, et se voyant vaincu et abandonné du peuple, qu'il avait espéré séduire, il se jeta dans un puits, où il trouva la mort. »