LOUISON L'AMBASSADRICE
En 1754, naissait à Rethel Louise-Pierrette Clavagède, dite Louison. Blonde, d'une taille élancée, admirablement jolie, mais ne trouvant pas à se marier malgré sa beauté, son honnêteté, qui ne pouvaient, hélas! lui donner une dot, elle alla trouver à Paris une de ses parentes, fruitière sur le quai de l'Ecole. Un jour s'arrête devant son étalage une voiture attelée de deux chevaux blancs. Dans cette voiture un général en grand uniforme, à côté de lui une fillette à laquelle Louison apporte deux oranges. Elle était si fraîche, Louison, elle avait caressé si mignonnement, se rappelant son chien favori, laissé à Rethel, l'épagneul couché sur les genoux de la petite demoiselle, que le lendemain elle entrait au service du général, rue Saint-Louis au Marais, pour être, en quelque sorte, la compagne de sa fille. Et six ans après, le général ayant perdu sa femme, on recevait à Rethel des lettres de faire-part ainsi conçues : « Monsieur le général Canclaux et sa famille ont l'honneur de vous faire part de son mariage avec Mademoiselle Louise-Clairette Clavagède. — Monsieur et Madame Clavagède ont l'honneur de vous faire part du mariage de leur fille Louise-Pierrette avec le général Canclaux. » Et c'est ainsi que, plus tard, Louison devint ambassadrice lorsqu'en 1797 son mari fut nommé à Naples ambassadeur de la République française. Louison l'ambassadrice — comme on l'a toujours appelée à Rethel, — comtesse douairière de Canclaux, dame d'honneur de l'impératrice Marie-Louise dont elle fut aussi l'amie, mourut à Rethel en 1833, ayant toujours gardé, dans sa position inespérée et au milieu des honneurs qui l'entouraient, son ineffable bonté.
Cette histoire de Louison l'ambassadrice, très populaire à Rethel, est absolument véridique et même, rigoureusement, ne devrait pas figurer dans ce volume exclusivement consacré à des légendes. Mais, comme précisément, cette histoire de Louison tend à s'embellir et à devenir légende avec le temps, nous avons cru devoir en fixer ici les traits principaux. Consulter, surtout, au sujet de « Louison l'ambassadrice, » les manuscrits inédits de M. Chéhi-Pauffin, « Les Ardennes illustrées, » déposés aux archives de Rethel. J.-B. -Camille Canclaux, né à Paris en 1740, mourut à Paris en 1817. Colonel du régiment de dragons-Conti, quand arriva la Révolution, il prit une part active aux guerres de la Vendée. Célèbre par sa défense de Nantes, il se signalait aussi à Quiberon et organisait en 179G le noyau de l'armée d'Italie qui fut si souvent victorieuse avec Bonaparte. Successivement ambassadeur à Naples, en Espagne, il commanda en chef la 14° division militaire, fut inspecteur de cavalerie, enfin sénateur, grand-aigle et comte de l'Empire, ce qui ne l'empêcha pas, en 1814, d'adhérer à la déchéance de Napoléon. Il fut alors nommé pair de France.
SAINT ORICLE ET SAINT JUVIN
Saint Oricle, qui vivait à l'époque des invasions germaines, était curé de Senuc.
Il avait pour disciple un moine nommé Juvin. Dans un voyage qu'ils firent ensemble, ils arrivèrent sur les bords de l'Aisne qu'il leur fallut traverser pour continuer leur route et ils passèrent la rivière à gué à ce même endroit qui s'appelle, aujourd'hui, le gué de Mmc Anciaux. Mais il faut vous dire aussi que les deux sœurs de saint Oricle, Oricule et Basilique, étaient du voyage, et comme elles furent obligées de relever leur robe pour entrer dans l'eau, Juvin qui marchait derrière elles, s'écria, ne pouvant retenir son admiration : « Oricle ! Oricle ! Ob ! que tes sœurs ont de belles cuisses ! » Fort irrité, comme on le pense bien, de celle remarque inconvenante, Oricle admonesta sévèrement son disciple : « Juvin! Juvin! lui dit-il, voici que tu entres en tentation et que tu te laisses aller à des désirs coupables.
Dieu se serait-il donc éloigné de toi? Pour te punir, je te condamne à garderies cochons jusqu'à la fin de tes jours. » Et depuis ce moment, jusqu'à sa mort, Juvin garda les cochons dans les forêts de l'Argonne. Au plus profond du bois coulait une petite source où Juvin venait souvent boire et se reposer. Ce fut longtemps un lieu de pèlerinage. Dans cette source étaient trempés, pour qu'ils fussent guéris, les cochons atteints de ladrerie. Mort, Juvin fut canonisé, et clans l'église du village qui porte son nom il est représenté, sous forme de statue, tenant un bâton à la main et ayant à ses pieds deux cochons.
Quant à Oricle, peu après qu'il se fût séparé de son disciple Javin qu'il avait condamné à garderies pourceaux, il était masssacré par les Vandales, sur» les hauteurs de Senuc, à l'endroit même où se trouve, aujourd'hui, le cimetière de ce village. Mais, une fois que les Vandales se furent éloignés, Oricle ramassa sa tête qui gisait à quelques pas, détachée de son corps, la prit dans ses bras et la porta jusqu'à une fontaine située à peu de distance de Senuc, sur la route de Grandpré. Là, il lava cette tête et rentra ensuite dans Senuc ; puis, ayant adressé quelques exhortations pieuses aux habitants, il laissa retomber sa tête et, alors seulement, il mourut.
La fontaine où s'arrêta saint Oricle est un lieu de pèlerinage où se rendent les personnes atteintes de surdité et, dans l'église de Senuc, on voit une statue du saint tenant sa tête dans ses mains. On dit aussi qu'après avoir lavé sa tête, il traça sur une pierre, proche de la fontaine, une croix avec son sang. Cette pierre, d'où l'empreinte de la croix n'avait pas encore disparu, fut un objet de vénération jusqu"en 1570. A cette époque, elle fut brisée et mise en miettes parles protestants. Oricle, Oricule et Basilique furent réunis dans le même cercueil. En 925, dit la légende, la tombe s'étant ouverte, le cercueil en sortit de lui-même : preuve évidente que les trois bienheureux, se plaignant d'être oubliés, demandaient qu'on leur « rendît des honneurs. » Les populations pieuses de cette époque n'y manquèrent pas. Plus tard, lorsque Hérimar, abbé de Saint-Rémy, voulut placer chacun des trois corps, ou du moins ce qui restait de ces trois corps, dans trois châsses séparées, un miracle — lequel (?) — s'y opposa et, toujours depuis ce temps, ils restèrent unis dans la mort, comme ils étaient restés unis dans la vie.
Voir surtout, au sujet do saint Oricle et de saint Juvin les Centuries de Do.u Gannerox où se trouvent ces' deux légendes, mais plus développées, particulièrement en ce qui concerne saint Juvin.
L'origine des légendes de saints portant leurs tètes dans leurs mains est assez simple.
11 était d'usage au moyen-àge de représenter les saints en indiquant, par une attitude spéciale ou par un attribut particulier, l'acte principal de leur mission religieuse. Les martyrs notamment étaient représentés avec l'instrument de leur supplice : saint André avec sa croix, saint Laurent avec son gril, sainte Catherine avec sa roue, etc. Comme saint Denis, par exemple, avait été décapité, on le représenta, afin de rappeler sa décapitation, avec sa tète à ses pieds, puis, pour plus de symétrie, dans ses mains. Le peuple qui, quoi qu'on en ait dit, entendait fort mal le symbolisme, s'imagina bientôt et conta qu'il l'avait en réalité portée. (Voir Alfred Maury : Essai sur les Ler/endes jiieuses du moyen-âr/e.
Conclusion : 1° Tous les saints morts de la décollation ayant été représentés pareillement tenant leur tète, la même légende a dû se former sur eux tous; 2° l'antiquité, ignorant la décollation et ne représentant pas ses héros dans l'attitude de leur supplice, n'a pas pu avoir des légendes analogues.
Nous avons sous les yeux un petit livre rarissime : La Vie de saint Juvin ermite et confesseur, par M. PiERQii.N, prêtre, curé de Chatel. (A Nancy, en 1732.) M. Pierquiu ne fait pas mention de cette légende des sœurs d'Oricle dont les jambes si belles liront perdre toute retenue à saint Juvin. Voici d'ailleurs une partie du sommaire (Livre li : « ... Saint Juvin perd son père et sa mère qui laissent, par leur mère, deux petites fdles orphelines. — 11 les élève dans la piété. — Sagesse de ces filles, -- Dr quelle façon Juvin, après avoir été esclave sous plusieurs seigneurs, s'affranchit
lui-même. — 11 se verni à Marc, comte de Dormoy pour avoir de quoi marier ses sœurs. — Ce qu'était ce seigneur et comment il devint comte de tout le Dormois et gouverneur de Steuay. — Marc lui fait garder les moutons. — Admirable conduite de Juvin en cet état de berger. — Son maître, coûtent de sa fidélité, lui confie les pourceaux qu'il avait dans le bois de la Serre... » On voit la différence entre la légende et l'histoire qui, peut-être, n'est à son tour elle-même que de la légende.
Au nombre des saints ou saintes qui furent martyrisés dans les Ardennes, sainte Gertrude est particulièrement célèbre, notamment au village de Vaux-en-Dieulet.
Voici ce que raconte la légende. Gertrude, fille d'un seigneur idolâtre, roi ou duc de Brabant, s'étant convertie au christianisme, fut obligée de fuir la colère de son père : « Elle arriva au territoire d'Argogne, en un village où s'adoroit un démon laid et difforme, dont il retint le nom de Yau-Dieu-laid. Or, se trouvant fort altérée pour les longues fatigues du chemin sans qu'il se présentât aucune fontaine pour estancher sa soif, elle obtint de Dieu, par sa prière, qu'une, source d'eau vive vint à rejaillir avec abondance; qui fait que le ruisseau porte le nom de Sainte Gertrude. Comme donc la sainte vierge reposoit proche de la fontaine, voicy que ses frères arrivent tout-à-coup, qui l'ayant abordée, taschent par de belles promesses de la faire retourner au logis paternel, la menaçant en outre de mauvais traitements, si elle persistoit en sa résolution ; mais leurs charmes n'eurent aucun effet sur ses volontés, tant le saint amour avoit jeté de profondes racines en son cœur : et prévoyant l'issue du combat; elle les requit de lui accorder quelques heures pour se préparer à la mort. L'ayant obtenu, elle pria Dieu ensuite que ses frères se pussent endormir l'espace de quelque temps, afin que, pendant leur sommeil, elle eût le loisir d'aller sur une montagne voisine pour s'offrir en holocauste par quelque élévation d'esprit au divin époux de son àme : ce qui arriva; mais estant éveillés, et ne trouvant plus leur sœur proche de la fontaine, ils cherchèrent partout, comme des lions acharnés, pour la mettre en pièces ; et l'ayant rencontrée sur cette montagne, priant à deux genoux contre un arbre, ils la transpercèrent de flèches, immolant à leur rage cette sainte colombe par un sanglant martyre. »
L'ORIGINE DE REGNIOWEZ
Il y a environ cinq cents ans, un seigneur, qui chassait, se perdit dans l'immense forêt des Ardennes. Il lit vœu d*élever une chapelle à l'endroit même où il retrouverait son chemin. Après avoir erré longtemps à travers sentiers, il arrivait enfin à l'endroit dit Renauclvoic, c'est-à-dire voie du renard, et, alors seulement, il reconnut sa route. Dès le lendemain, pour ne pas faillir à sa parole, il faisait défricher le terrain par des moines-mathurins. Une année après, la chapelle était construite et, petit à petit, venaient se grouper autour d'elle les maisons qui formèrent le village de Renaudvoie, dont le nom se changea en Regniowez.