LE CHATEAU DU DIABLE
Il y a de cela longtemps, bien longtemps, un seigneur, — la le'gende ne dit pas son nom — voulut faire bâtir un château-fort sur les rochers qui surplombent les eaux si limpides de la Semoy et donnent à la vallée cet aspect pittoresque, sauvage, que ne se lasse jamais d'admirer le touriste. Comme son voisin, le suzerain du château de Linchamps dont on aperçoit encore les ruines imposantes au-dessus du village de Nohan, il prétendait, sans doute, commander le passage de la rivière et prélever un droit sur les bateliers.
Mais, comment faire élever ce château? Il n'était pas riche, ce seigneur, et bâtir sur le flanc, ou même sur la crête de ces rocs abrupts, semblait chose presque surhumaine. Il eut donc recours à Satan (c'était assez l'usage il y a longtemps) qui, bon diable, promit au seigneur, en échange de son âme, de lui élever dans l'espace d'une seule nuit et avant le premier chant du coq le plus beau château qu'il y eût au monde.
Donc marché conclu et Satan, le soir même, se mit à l'œuvre. Aussi bien n'y avait-il pas une minute à perdre et le château grandissait à vue d'œil tant les lutins, les diablotins et les diables étaient actifs à maçonner, à charpenter, à menuiser. Mais, ils menaient si grand tapage, qu'un coq réveillé dans son sommeil, juste au moment où allait être posée la dernière pierre et croyant le jour venu à cause des feux follets qui éclairaient ce travail nocturne, poussa un cocorico retentissant.
— Ah! le Malavisé ! s'écria Satan, écumant de rage.
Et d'un seul coup de sa puissante patte fourchue, il démolit le château dont toutes les murailles, s'effondrant, dégringolèrent avec un bruit terrible dans la Semoy.
De ce château il ne reste plus trace aujourd'hui, mais, au pied même du roc, la Semoy vient se briser contre de grosses pierres, à fleur d'eau, qui la barrent dans son passage et font un remous saisissant.
« La Malavisée. » — C'est le nom d'une maison solitaire, sur les bords de la Semoy, entre Ilaulmé et Tournavaux. À peu près môme légende à Ecly. Un pauvre paysan ne peut faire reconstruire sa grange qui tombe en ruines. Le diable s'engage à lui en élever une belle pendant la nuit. Elle sera terminée avant le chant du coq et en échange le manant lui donnera son àme. Marché conclu, mais la femme du fermier, au moment où le diable va poser la dernière tuile, éveille le coq et, par une ruse quelconque, le force à chanter. Le diable dupé est obligé de prendre la fuite, laissant une belle grange solidement construite et pas achevée, sauf cette dernière tuile ! Cela se passait au temps de Godefroy de Bouillon dont le nom est resté si populaire chez nous.
Voici, encore, la légende du pont de Rilly. Le diable s'était engagé à construire ce pont, en une seule nuit, à condition qu'on lui abandonnerait l'àme de la première personne qui le passerait, avant le lever du soleil. Quelques minutes avant que le soleil parût, on s'arrangea pour faire passer le pont à un chien, si bien que Satan se trouva joué par ceux-là même qu'il avait cru prendre.
Dans Pimpurniaux : Guide du Touriste en Ardenne, une légende belge, du pays de Remon-
champs : A la suite de violents orages, la rivière ayant envahi, emporté son moulin, le meunier de cette région se trouva fort embarrassé pour le reconstruire. 11 fit appel au diable. En échange de son âme qu'il lui donne, Satan s'engage à lui élever un moulin tout neuf avec une maison à côté. « Si à la fin de la troisième des nuits qui allaient suivre, le chant du coq se faisait entendre sans que le moulin eût marché, Satan renonçait aux bénéfices de son contrat. » .Mais la femme du meunier qui avait tout entendu arrêta son plan et fit, par artifice, chanter les coqs du voisinage. « Voyant qu'il était joué, le diable n'eut qu'à lever la main et tous les matériaux qui avaient servi à construire le moulin, se détachant de leur base, roulèrent jusqu'au bas de la côte et s'entassèrent à l'endroit où on les voit encore aujourd'hui (écrit en 1856). Un cadavre humain emporté dans cet affreux pêle-mêle avait roulé jusqu'au bord de la rivière; c'était la femme du meunier. Pour racheter l'àme de son mari, l'infortunée avait généreusement sacrifié sa vie en arrêtant les ailes du moulin qui allaient s'ébranler juste au moment où chantaient les coqs. »
Egalement dans Pimpuisniaiix, légende similaire pour Le Moulin des Cuvettes dans la commune de Ville-du-Bois, et l'église d'Avioth, construite par le diable (Ardennes belges).
On retrouve daus presque tous les pays de Fran.ce cette légende du diable qui, ayant promis de construire pendant la nuit une maison, un château, un pont, un édifice quelconque, se laisse maladroitement surprendre par le chaut du coq : Citons-en quelques exemples venant des points extrêmes de la France. En Picardie, le conte intitulé : Le Fermier Tkolomé et le Viable (dans CariNOy : Littérature orale de la Picardie) ; en Gascogne : Le Diable dupé (dans le recueil de Bladé) ; La Princesse aux cheveux d'or (dans le recueil de Luzel) etc., etc. En Corse, un coq blanc, que réveille le bon ange de saint Martin, pousse un cocorico strident et met en fuite le diable au moment même où il allait poser la dernière pierre d'un pont.
Le diable que mettent en scène les légendes est généralement « bonhomme » pour ne pas dire un imbécile : il arrive quand on l'appelle et, moyennant un pacte, accorde ce qu'où lui demande. Et cela peut paraître surprenant, car presque toujours il est berné, bafoué, trompé par ceux-là même qui l'appellent à son secours, à moins que sa proie ne lui soit arrachée par l'exorcisme des prêtres. 11 n'est donc pas heureux dans ses paris, pas plus que dans ses luttes. 11 est vrai que nos conteurs lui attribuent, gratuitement, une stupidité peu ordinaire, car il est fort rare qu'il rencontre plus sot que lui.