LE PUISET DES NONNES
Entre Ilarrieourt et Germont coule un petit ruisseau appelé « Le Puiset des Nonnes, » qui va se jeter dans la Bar. Voici d'où lui vient ce nom.
C'était au temps jadis, alors epue Jésus-Christ et ses saints, prenant une forme humaine, voyageaient sur terre pour mettre à l'épreuve les bons et les méchants. Or, un soir, le fils de Dieu arriva dans les Ardennes, seul, ayant laissé en route saint Pierre son compagnon, et, fatigué, harassé, ne pouvant aller plus loin, il s'arrêta devant un couvent de nonnes, un peu avant Germont.
Ce couvent n'avait pas fort bonne réputation, car les nonnes, qui étaient autant de vierges folles, avaient transformé en un lieu de scandaleux plaisirs cet asile de la prière et de la paix. Elles étaient surtout dures aux malheureux, les rudoyaient, et jamais pauvre n'avait été secouru par elles, y
Donc Jésus-Christ, sous la forme d'un vieillard couvert de haillons, amaigri par la faim, perclus, pouvant à peine se soutenir, frappa à la porte.
— Toc ! Toc !
— Qui est là?
— Un pauvre vieillard mourant de faim, ne pouvant continuer sa route tant il est fatigué et qui vous demande pour la nuit un abri et un morceau de pain.
— Passez votre chemin, répondit une voix rude, notre couvent n'est pas pour les mendiants et les coureurs de nuit.
Mais il se trouva que la servante, plus humaine, dit au vieillard.
— Entrez dans ma cellule, vous vous y reposerez et vous partagerez mon repas. .
Jésus-Christ entra : il mangea, dormit quelques instants assis sur un escabeau, puis s'étant éveillé il dit à la charitable servante :
LÉGENDES HISTORIQUES ET RELIGIEUSES
— Ma fille, prenez ici tout ce qui vous est précieux et suivez-moi! Ils sortirent.
Or, à peine avaient-ils fait quelques pas que la servante lui dit :
— J'ai oublié de prendre ma cornette, permettez que j'aille la chercher.
— Allez, ma fille, répondit le vieillard.
Mais au moment même où eSle se retournait pour revenir sur ses pas, elle vit le couvent qui s'effondrait et ses ruines tout aussitôt recouvertes par des eaux boueuses sur lesquelles surnageait sa cornette.
Quant au vieillard, il avait disparu.
D'après une autre version de cette légende, ce nom de « Puiset aux Nonnes » viendrait de ce que les religieuses y donnaient des rendez-vous galants, sous prétexte, disaient-elles à leur supérieure, d'aller puiser de cette eau qui était plus fraîche, plus pure que partout ailleurs. Ce ruisseau, aflirme-t-on dans le pays, est très profond, et son lit est hérissé de rocs et de roches ; sans doute les ruines de ce fameux couvent dont il ne reste plus trace. — D'après une lettre de M. V instituteur de Germant.
On donne à plusieurs lacs, à plusieurs étangs, en France, la même origine légendaire. Nous citerons, entre autres, cette tradition normande :
» Près de la ville de Fiers, se trouve un bois où l'on voit un étang. Ce lieu est isolé et silencieux et le mirage des grands arbres estompe la surface de l'eau de teiutes si sombres qu'on se prend a rêver de quelqu'etîrayaut mystère qui se cache comme un limon impur au fond de ces eaux dormantes.
« Il y a beaucoup d'années — raconte la légende — existait sur cet emplacement nu couvent fondé par un pécheur repentant eu expiation de ses fautes. Durant les premiers temps, les moines y menèrent si sainte vie qu'ils édifièrent toute la contrée par leurs exemples. Mais le couvent devint riche et somptueux et, peu à peu, ils s'écartèrent de la règle. L'église du monastère demeura fermée, les chants religieux cessèrent de retentir sous ses voûtes, une clarté triomphante ne vint plus illuminer ses sombres vitraux et la cloche du couvent ne fit plus entendre son tintement matinal pour réveiller tous les choeurs à l'amour de Dieu. En revanche, le réfectoire réjoui de mille feux ne désemplissait ni le jour ni la nuit; des chœurs bachiques, où perçaient des voix de femmes, frappaient tous les échos de leur sacrilège harmonie, et les éclats d'une folle ivresse annonçaient au voyageur et au pèlerin passant devant l'enceinte du monastère que le sanctuaire de la dévotion et de l'austérité s'était transformé en Babel d'impiétés et de dissolution.
k Or, il arriva que la veille d'une fête de Noël les moines, au lieu d'aller célébrer l'office, se réunirent pour un profane réveillon. Cependant, quand vint l'heure de minuit, le frère sonneur étant à table avec les autres, la cloche qui, d'ordinaire, se faisait entendre à cette heure pour appeler les fidèles à la messe, commença à sonner d'elle-même des plus majestueuses volées. 11 y eut alors dans le réfectoire un moment de silence et de profonde stupeur. Mais un des moines les plus résolus, essayant de secouer cette terreur glaçante, entoura d'un bras lascif une femme assise à ses côtés, prit un verre de l'autre main et s'écria avec insolence : « Entendez-vous la « cloche, frère A sœur? Jésus-Christ est né, buvons rasade à sa santé ! » Mais aucun d'eux n'eut le temps de boire : un flamboyant éclair comme celui de l'archange entrouvrit la nue, et la foudre, lancée par la main du Très-Haut, frappa le couvent qui oscilla sous le choc et tout à coup s'abîma dans les entrailles delà terre. Les paysans qui s'étaient empressés d'accourir à la messe ne trouvèrent plus qu'un petit lac d'où l'on entendit le son des cloches jusqu'aux premières lueurs du jour.
« Chaque année, disent les habitants du pays, on entend encore, le jour de Noël, les cloches s'agiter dans le lac, et c'est seulement pendant cette heure où les moines sont occupés à faire retentir le pieux carillon que ces malheureux damnés obtiennent quelque soulagement aux tourments infernaux qui les consument de leurs dévorantes atteintes. » — Amélie Bosquet : La Normandie merveilleuse.