LA CHÈVRE D'OR
En l'an 1320, le château-fort de la Roche, bâti, comme l'indique son nom, sur un pic escarpé dominant la Sormonne, avait pour seigneur Jacques, fils de Nicolas, baron de Rumigny. Or, au nombre de ses serfs, se trouvait un pauvre homme, père de six enfants, aussi misérable qu'il fût possible de l'être, n'ayant pour toit qu'une hutte délabrée ouverte à tous les vents, pour toute richesse que trois ou quatre verges de terre lui donnant à peine de quoi ne pas mourir de faim, et une chèvre que, tous les jours, menait paître sa femme nommée Poncelte.
— Comment, se disait-elle à toute heure, comment vivre et faire vivre nos six enfants ? Y a-t-il sur terre gens plus malheureux que nous ?
Un matin qu'il n'y avait rien à manger dans la hutte, elle partit plus désespérée que jamais avec sa chèvre et, tout en cheminant, elle pleurait, elle se lamentait. Enfin, n'y pouvant plus tenir :
— Qu'au moins nous ayons du pain, le diable vint-il nous l'apporter !
— Me voici, dit Satan qui apparut aussitôt, vends-moi ton âme, je te la paierai ce que tu me demanderas.
■ — Prends-la donc, fit la femme, et fais que ma chèvre soit changée en chèvre d'or.
— Qu'il en soit ainsi, reprit Satan, et quand tu mourras, je viendrai chercher ton âme.
Puis il disparut, laissant la chèvre changée en une chèvre d'or. Étonnée, heureuse d'avoir conclu avec Satan, même au prix de son âme, un marché qui devait lui assurer la richesse, pour elle et les siens, Poncette voulut emporter son trésor. Mais, malgré tous ses efforts, elle ne put l'enlever, la chèvre étant devenue aussi lourde que du plomb et semblant enracinée.
— Mon doux Jésus ! cria-t-elle à bout de fatigue, mon doux Jésus, aidez-moi à reprendre ma chèvre !
Mais à peine avail-elle dit ces mots que, la terre s'entr'ouvrant, Poncelte et sa chèvre étaient précipitées dans un souterrain sans issue, en même temps qu'une énorme pierre fermait tout aussitôt la fissure par où elles étaient disparues. Ainsi furent ensevelies Poncette et sa chèvre d'or. Mais, continue la légende, pour avoir douté de Dieu et s'être moqué de lui après avoir invoqué le diable, elle restera toujours vivante sous terre, pleurant et gémissant, car la nuit, parfois, on entend des plaintes sortir de ce souterrain où nul, depuis cette aventure, n'a pu et n'a osé pénétrer.
Il existe à peine quelques traces de ce château, qu'au commencement du dix-septième siècle fit raser Turenne. La légende rapporte qu'autrefois un paysan essaya de dégager la pierre donnant
accès au souterrain, mais plus il s'efforçait de la dégager, plus elle semblait s'enfoncer. — D'après une communication de M. Wauthier, d'Eteignères.
Cette pierre — ou mieux ce bloc — se voit encore à l'endroit où elle est tombée, s'étant détachée d'une roche; elle pèse, au moins, cent mille kilogrammes.
Les « anciens » d'Eteignères racontent que cette chèvre d'or apparaissait quelquefois la nuit. On supposait autrefois qu'elle gardait, dans de longs souterrains, des trésors immenses. Pour s'en emparer, les habitants du pays, au siècle dernier, le curé en tête revêtu de ses ornements sacerdotaux et portant le Saint-Sacrement, se rendirent en procession jusqu'à l'entrée des cavernes donnant accès dans ces souterrains. Qu'advint-il de cette expédition? On raconte encore que les habitants d'Eteignères furent, il y a de cela longtemps, bien longtemps, obligés de défendre ces mêmes trésors contre une troupe d'aventuriers ayant pour chef un certain Mchm. Il y eut pas mal de coups de fusils d'échangés, mais, outre que ces bandits ne purent se partager la plus petite pièce, ils moururent tous d'une façon affreuse (?).
Dans sa Monographie du marquisat de Moncornet, M. Lépine raconte aussi une légende intitulée la Chèvre d'or; mais elle n'a rien de commun avec la légende de Poncette. Cette chèvre, dont parle M. Lépine, d'après les traditions locales, vivait dans les bois d'Anchamps. Elle avait sur le front deux cornes en or, d'où son nom. Les loups, même affamés, la respectaient. Elle fut cependant prise, une nuit, par un bricoleur. Dès ce jour, toutes les chèvres, tous les moutons du pays devinrent la proie des loups.
11 existe (Voir J. Dardenne : Guide du Touriste en Ardenne) pour le château de la Haute-Roche, victime de l'invasion de 1 55 î et dressant ses pans de murs ébréchés au sommet d'un escarpement rocheux à pic sur le Viroin, une légende qui, sous le nom de Gatte d'or, se reproduit eu maint endroit de la contrée, forme wallonne de la légende universelle du trésor gardé par un animal quelconque, chèvre ou dragon, peu importe. C'est la tradition provençale de la Cabra d'or, et alors, le trésor en question a été pris ou du moins enfoui par les Sarrazins, les uns disent sous le tombeau de saint Rémy, d'autres, dans l'ancienne grotte de Corde, d'autres, dans les rochers de l'ancienne ville des Baux-Prés de Saint-Rémy. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que nos paysans attribuent aussi aux Sarrazins les vieilles monnaies trouvées dans le sol. Ils les appellent même des Mahomet.
.Même légende dans Pimpubniaux, sous ce titre : La Gatte aux crottales d'or. Nous croyons devoir la résumer, tant les légendes de la frontière belge et les légendes exclusivement ardennaises sont souvent entremêlées, s'il m'est permis de parler ainsi :
« Un jeune seigneur de l' Ardenne belge — la tradition ne le désigne pas autrement, — chassant un jour dans la bruyère au-delà de Chevron, se laissait entraîner à la poursuite d'un daim qui le conduisit au fond d'un vallon arrosé par une petite et sauvage rivière. Fatigué de sa course, ayant perdu la piste de son gibier, il s'endormit, sur la prairie. A son réveil, il vit un spectacle étrange : une dame jeune et resplendissante de beauté se tenait à quelques pas de lui. Mise avec une élégante simplicité, elle tenait d'une main une baguette de coudrier, de l'autre elle conduisait en laisse une jolie chèvre couverte d'une toison dorée. »
Tout naturellement le chevalier devient amoureux de « cette belle dame. » Or, c'était la fée de la Lienne, petite rivière qui traverse le pays.
« J'accepte votre foi, dit-elle au chevalier, mais mon séjour sur terre a été limité et bientôt viendra le moment où je céderai la place à celle de mes sœurs qui doit me succéder ici. »
Mais la passion se préoccupe peu du lendemain. Pourtant, lorsque le terme accordé à la fée de la Lienne fut expiré, « il lui fallut quitter la terre et dire adieu à l'homme qui n'avait cessé d'être 'pour elle un amant empressé. Toutefois, elle voulut lui laisser un souvenir : ce fut sa chèvre, la gatte aux crottales d'or. Ce trésor inestimable devait rester dans la famille de son amant aussi longtemps qu'elle serait représentée par des mâles....
« En 108 ï, la cruelle épidémie qui ravageait les provinces belges s'étendit jusqu'en cette
contrée, emportant le châtelain et ses trois fils. La descendance mâle s'éteignit avec eux, et le jour même où la branche collatérale prit possession du château de Griinbéville, la foudre le réduisit en cendres. Et chacun put voir, alors, au milieu des tourbillons de fumée et de flammes, la gatte aux crottales d'or s'élever vers le ciel. »
Voir aussi, dans Pimpuhniaux, la chèvre aux cornes d'or qui, tous les samedis, vers minuit, fait le trajet d'IIermanmout au château de Salin, dans l' Ardenne belge :
« Cette chèvre n'est autre chose que l'ancien fermier qui allait rendre ses comptes au seigneur quand finissait la semaine. On trouverait difficilement, dans cette région un paysan qui voulût s'aventurer le samedi entre onze heures et minuit, craignant de rencontrer li c: nsi — le fermier, — c est-à-dire la chèvre aux cornes d'or. »
Tout proche est enfoui un trésor : celui du comte de Salin. C'est Satan qui le garde et toutes les ruses pour tromper sa vigilance ont échoué.
« Un jour, un paysan, croyant être plus heureux que les autres, cherchait le trésor et, creusant avec sa pioche, crut entendre un son métallique. <i Jel sins » — je le sens, — s'écria-t-il tout joyeux. Mais survint tout aussitôt un éboulement, et le coffre s'enfonça plus profondément encore. »
LÉGENDES HISTORIQUES ET RELIGIEUSES
LE MAHWOT ET LE KARNABO
Dans la vallée de la Basse-Meuse ardennaise, il existe une croyance populaire qui paraît être fortement enracinée. Voici d'ailleurs la légende telle qu'elle m'a été racontée en wallon par la veuve Bébert-Hiaya :
Un animal malfaisant se tient dans le fond de la Meuse. Il s'appelle « le Mahwot. » Il est amphibie. 11 court sous les eaux d'un bout du fleuve à l'autre, de Revin jusqu'à Liège. Il est gros comme un veau et a la forme d'un lézard.
Il ne sort de la Meuse que très exceptionnellement et lorsque de graves événements vont survenir. Son apparition sur terre est un signe précurseur de désolation,de mort, de sang, de guerre prochaine ou de peste. Il sort aussi de l'eau à l'appel des mères courroucées contre leurs enfants qui ne veulent pas obéir. Le Mahwot a-t-il déjà dévoré beaucoup d'enfants ? On ne le sait pas au juste, mais les bambins le redoutent, surtout quand la maman leur dit :
— Vlà le Mahwot, si lu riti tais nai, dji vas ffouaire mindjie (voilà le Mahwot, si tu ne te tais de suite, je vais te faire manger).
Cette menace produit toujours son effet.
De vieilles nonagénaires, aujourd'hui mortes, m'ont affirmé, il y a quelques années, avoir rencontré, une nuit de juillet 1870, cette horrible bête à Revin et à Givet.
Sur le plateau de Rocroi, dans la région de Regniowez, le Mahwot change de nom et s'appelle le Karnabo. Il a, dit-on, une figure presque humaine, mais avec les yeux d'un basilic et un nez en forme de trompe.
La légende locale dit que, depuis de longues, très longues années, il est enfermé dans une ardoisière abandonnée.
Les méfaits, les méchancetés du Karnabo sont innombrables et servent de texte à maints contes des veillées d'hiver.
Son horrible sifflement nasal paralyse ou asphyxie ceux qui passent trop proche de l'ardoisière, et fait mourir les bestiaux.
On raconte que ce monstre, aussi redouté que méchant, n'est pas d'origine ardennaise. La légende le fait naître de l'union monstrueuse d'un bohémien qui traversa la région, au temps jadis, et d'une goule alors âgée de soixantesept ans.
La légende dit encore que ce bohémien, père du Karnabo, était un sorcier, et lès sorts qu'il jeta dans le pays sur gens et bêtes sont si nombreux qu'ils ne se peuvent compter. Puis, un beau jour, il quitta les Ardennes et n'y revint jamais. Mais il avait transmis à son fils sa puissance diabolique et, entre autres privilèges, celui de guérir les panaris, le jour du vendredi-saint, en prononçant des paroles cabalistiques, en psalmodiant des incantations magiques.
Un jour, une jeune fille osa aller le trouver dans son ardoisière. Dès qu'elle fut proche de l'entrée, le Karnabo bondit de son souterrain, au plus profond duquel il l'entraîna. Depuis cette heure néfaste, on n'a jamais revu ni la jeune fille imprudente, ni le Karnabo, et l'orifice de l'ardoisière a été muré « par ordre (?). »
En temps d'orage, on entend encore et les gémissements de la pauvrette et le terrible rugissement nasal du Karnabo.
Cette croyance au Mahwot et au Karnabo ne puise-t-elle pas son origine dans
quelque e'vénement historique, dans quelque fait réel dont le souvenir précis s'est aujourd'hui perdu ? En tout cas, elle est encore des plus vivace dans cette région des Ardennes.
Reproduit textuellement d'après une communication écrite de M. Waithier.