LA LÉGENDE DE JEAN D'ANGLURE
Alors qu'il guerroyait en Palestine contre les Sarrazins à la dernière croisade, Jean d'Anglure, seigneur de Buzancy, fut fait prisonnier. Or, comme c'était un brave soldat en même temps qu'un homme loyal, il devint l'ami de « Melec-Mala ('?), fils du Sultan. » Après dix-huit ans de captivité, il lui fut enfin permis de revenir en France, ayant juré, « sous le serment des chevaliers, » qu'aussitôt arrivé à Buzancy il enverrait sa rançon par deux de ses vassaux.
Il rentre donc dans sa seigneurie, revoit son château. Mais, hélas ! lui, le seigneur d'Anglure, il est méconnaissable, car il a beaucoup souffert sur la terre étrangère, loin des siens, et il s'est étrangement émacié. Il s'est courageusement battu, aussi sa figure est-elle couturée de balafres et a-t-il perdu un œil; bien des soins lui ont manqué, aussi est-il presque couvert de haillons.
Mais que sont les souffrances, lorsqu'on foule le sol de la patrie ? Qu'importent les privations d'an tan, lorsqu'on va, enfin, presser sur son cœur une femme aimée à laquelle on a toujours pensé chaque jour, chaque heure, chaque minute, et dont le souvenir vous a fortifié dans la mauvaise fortune ?
Il se présente à son château, ne voulant pas, d'abord, se faire connaître, pour mieux surprendre tous ceux qui lui sont chers, pour que leur bonheur soit plus complet.
— Que voulez-vous? lui demande-t-on durement.
— J'arrive de Palestine, je suis un ami de Jean d'Anglure et porte de ses nouvelles à ceux qu'il n'a jamais oubliés.
— Passez votre chemin, imposteur ! mendiant !
Mais dans le château tout semble en liesse : il s'en inquiète, il interroge, on veut alors lui répondre :
— La châtelaine se marie demain, le seigneur d'Anglure étant mort en Palestine depuis tantôt dix-huit années.
11 insiste tant et si bien qu'il est introduit auprès de celle qui est sa femme. Il réussit à se faire reconnaître d'elle, surtout en lui rappelant — dit la légende indiscrète — certains signes cachés qu'elle a sur le corps. Ils tombent dans les bras l'un de l'autre. Jean d'Anglure a enfin repris possession de son château, de sa seigneurie. Tous ses vassaux l'acclament, car il fut toujours juste et humain.
Mais il n'a qu'une parole ; il lui faut réaliser sa rançon. 11 vend son château, il vend ses terres, charge d'or et d'argent deux mulets et part avec son domestique pour la Terre-Sainte, car il veut, lui-même, dégager sa parole de loyal chevalier.
Le Sultan revoit alors son ancien prisonnier : il ne peut cacher et son étonnement et son admiration.
— 0 loyal Français, s'écrie-t-ih brave chevalier ! je ne veux rien de toi ; il m'a suffi d'apprécier ton admirable loyauté ! Reprends ton or, reprends ton argent, accepte aussi ces riches cadeaux que je vais te faire comme au plus généreux de
LÉGENDES HISTORIQUES ET RELIGIEUSES
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mes ennemis, mais, en retour, promets-moi, une fois revenu dans ta seigneurie, d'y faire construire un temple à Mahomet.
— Le temple sera construit, répondit Jean d'Anglure.
Cette promesse fut tenue, et c'est pour cela qu'on s'est souvent étonné de voir en pleines Ardennes, a Buzancy, un temple élevé en l'honneur du prophète d'Allah.
L'épisode de ce second mariage qu'avait projeté la châtelaine d'Anglure paraît être une légende greffée sur la véritable histoire de Jean d'Anglure. De ce temple à Mahomet, il reste encore d'importantes ruines. C'est, par exemple, dans la mosquée que se trouvent les écoles de garçons et de fdles. On conserve aussi des figures d'animaux, un cep de vigne, sculptés dans la pierre et qui servaient à l'ornementation de ce temple. Jusqu'à la Révolution, il eut un gardien.
Une note manuscrite, inédite, conservée dans les archives de Mézières et transmise par M. Notret de Saint-Lys, maire de Buzancy en 1825, dit qu'il est fait allusion à cette aventure sur les tablettes de plomb trouvées dans l'église de Buzancy. C'est une erreur, cette histoire de Jean d'Anglure en Palestine est absolument traditionnelle, et sur ces tablettes sont seulement insci'its les noms et la généalogie des seigneurs d'Anglure.
Dans les caveaux de cette église ont été découvertes deux momies paraissant remonter au dix-septième siècle et fort bien conservées : un homme et une femme, tous deux châtelains d'Anglure. La femme, assise sur une chaise, est encore vêtue de sa robe, qui n'a pas trop souffert des atteintes du temps.
Dans les Contes gascons (Recueil Bladé), nous voyons qu'un baron de la Gascogne est le héros d'une même aventure :
« 11 arrive à cent pas de son château, étant si mal vétu qu'il avait l'air d'un mendiant. Jusqu'à la nuit il demeura caché, alors il frappa, sans peur ni crainte, à la porte du château : « — Pan ! pan !
« — Pauvre, que demandes-tu ?
« — Valet, qui commande ici '?
« — Pauvre, celui qui commandait ici est mort en terre sainte. Demain sa femme se remarie.
« Le seigneur monta l'escalier plus vite que le vent... »
Puis alors la scène de la reconnaissance dont voici les dernières lignes :
« — Pauvre, si cet enfant est ton fils, si je suis ta femme, prouve que tu as dit vrai.
« -- Femme, voici la moitié de mon contrat de mariage. Montre la tienne.
« — C'est vrai, vous êtes mon mari.
Alors le seigneur embrassa son fils et sa femme. Tous trois se mirent à table et soupèrent de bon appétit... »
D'ailleurs, cette légende, mise en opéra comique (Raoul de Cre'qiqj) et multipliée au moyenàge sous plusieurs formes, semblerait prouver que l'aventure fut assez fréquente. Généralement, tout finit bien pour le paladin, qui rosse son ennemi juste au bon moment, retrouve une épouse aimante et une fortune encore intacte.
A rappeler encore l'histoire du « sire de Bénac, » un seigneur pyrénéen. Il partit, lui aussi, guerroya longuement et revint juste à l'heure où son rival, le baron des Anglu, allait s'unir à Marthe de Baudéan, la prétendue veuve de Bénac. Bénac se présenta, terrible et menaçant, au moment où le prêtre va bénir les époux. Mais le pauvre sire avait tant souffert dans ses pérégrinations et était tellement défiguré que sa femme refusa do lui faire accueil. Seul, son vieux chien le reconnut et l'accompagna dans la retraite où le chevalier, découragé, s'en alla finir sa triste vie.