LA FLEUR D'OR
Il y a de cela plus cle cent ans qu'à Villy, une nuit d'hiver, Gilles Prugnon, enragé fumeur, rentrait des champs, sa pipe à la main, mais ne pouvant l'allumer parce qu'il avait perdu son briquet.
Il traversait mélancoliquement le Pré de la Forteresse — où s'élevait autrefois un château féodal, rasé par le duc de Bourgogne après le siège de Villy, en 1443 — lorsqu'il aperçut à terre, et luisant dans l'obscurité, des tisons enflammés.
— Oh ! oh ! se dit-il, cela tombe bien et les bergers ont eu une heureuse idée de faire du feu ; je vais donc enfin allumer ma pipe.
Il se baissa pour ramasser une braise, puis erTmême temps qu'il allongeait la main, il recevait un coup sec sur les doigts. Instinctivement, il retira la main, mais trop préoccupé d'avoir du feu, trop impatient de fumer, il l'allongea une deuxième fois : encore un coup plus sec que le premier. Et chaque fois qu'il allongeait la main, il recevait un nouveau coup.
— Voilà, fit-il, qui est vraiment singulier ; il y a donc ici des sorciers invisibles qui se chauffent ?
Et, regardant attentivement à sa droite et à sa gauche, il vit, semblant garder le feu, deux lions, la patte en l'air et prêts à lui décocher un nouveau coup de griffe s'il tentait encore de prendre du feu.
Gilles Prugnon s'enfuit épouvanté.
Le lendemain, il revint au Pré de la Forteresse, à l'endroit même où lui était arrivé cette singulière aventure : plus de charbons incandescents, plus de lions veillant, mais, à la place, une belle fleur jaune dont les pétales étaient autant de pièces d'or. Vite, il voulut s'en emparer. Il tendit la main et reçut, comme la veille, un coup sec sur les doigts; mais cette fois, les lions étaient invisibles.
Encore plus épouvanté, Gilles Prugnon s'enfuit.
Cependant, il revint encore au Pré de la Forteresse. Cette fois, il ne vit pas la fleur d'or et ne sut même plus reconnaître où elle avait poussé.
Car il faut vous dire que, dans ce pré, Jehel, seigneur de Villy, avant de mourir, cacha jadis tous ses trésors dont il confia la garde à deux lions, et que cette fleur jaune est une fleur d'or engendrée par toutes ces richesses enfouies sous terre.
Cette fleur d'or, raconte la légende, et ces deux lions ne se montrent qu'une fois tous les cent ans. Et cependant la centième année a déjà passé sans que personne ait vu et la fleur et les lions. D'ailleurs, à quoi bon, puisque les lions font si bonne garde qu'on ne pourrait s'emparer du trésor et que le lendemain on ne peut plus retrouver la place où, dans le pré, a poussé cette belle marguerite jaune.
Cette légende nous a été contée par M. Debant, instituteur, alors à Villy.
Les trésors cachés dans des souterrains que gardent des fées, des lutins, ou des cavernes dont l'ouverture a été bouchée a la suite d'un éboulcment, d'un cataclysme, d'un phénomène naturel quelconque, sont très nombreux dans le monde entier. Nous retrouvons pareille légende dans toute l'Europe, dans les Indes, en Chine, en Arabie, etc., etc. ; mais on comprend qu'il nous est impossible de les citer. Rapportons toutefois, à titre de curiosité, cette légende que nous lisons dans l'ouvrage de M. Dembkavoski : Deux mois en Espagne :
« On croit aux trésors cachés par les Maures dans les murailles de l'Alhambra. La garde en est confiée à un taureau indomptable qui fend les montagnes d'un coup de corne, et à deux chevaux sauvages appelés : l'un, le Décapité parce qu'il n'a pas de tête, l'autre, le Velu, à cause de son long poil. Le taureau se promène la nuit entre le cimetière de la ville et le palais, et ne sera dompté que lorsqu'une vierge nommée Marie, accompagnée de deux autres vierges nommées
LÉGENDES HISTORIQUES ET RELIGIEUSES
aussi Mario, et tenant par la main droite un garçon nommé Juan, aura le courage de placer la paume de sa main gauche entre les cornes du taureau qui, dès ce moment, deviendra plus doux qu'un agneau. »
Dans Salammbô, voir, chapitre V, « Tanit. » Le Zaïmph, caché au plus profond du bois, est, par surcroît, protégé, défendu par des animaux chimériques.
Quelquefois les trésors sont gardés par des squelettes. Dans la Légende de l'Italie du sud, que rapporte M. de Mohtillet, une grotte contient un trésor précieux que gardent des squelettes gigantesques, toujours prêts à se ranimer et à frapper, jusqu'à la mort, le téméraire qui tenterait de pénétrer dans la grotte.
Au nombre des similaires les plus curieux, citons un conte Scandinave : Swcnd : un conte albanais recueilli par Dozon : Le Lion aux Pièces d'or; et un conte slovaque recueilli par Léger : Le Berger et le Dragon.
Chez les Bourguignons et les Lorrains, les Vouivres gardaient pour le diable des trésors enfouis sous les ruines. C'étaient ordinairement d'affreux serpents à la téte surmontée d'une escarboucle de grand prix, ou bien des fées qui, au lieu d'un œil, avaient au milieu du front un diamant lumineux qu'elles ôtaient pour boire dans les sources. Celui qui en trouvait un obtenait richesse et en jouissait paisiblement jusqu'à la fin de ses jours. Cette croyance existe encore dans le Jura. — A. Challamel : Me'moires du Peuple français.
Voir sur les gnomes, les esprits, les fées et les animaux gardiens de trésors : Les Curiosités infernales, p. 259-272.