BALAN, FRANCHEVAL ET PONT-MAUGIS
Tout proche de la frontière ardenuaise, en Belgique, les quatre fils d'Aymon, Renaud, Allard, Guichard et Richard, pour se défendre de leurs ennemis, avaient construit une immense forteresse. Et comme elle était bâtie sur une montagne, ils l'appelèrent Montfort.
Elle ne pouvait être prise que par trahison.
Or, un soir, un guerrier se présentait devant le pont-levis de cette forteresse.
— Qui êtes- vous? lui demandèrent les hommes de garde?
— Hernier, ennemi de Charlemagne, ami des quatre fils d'Aymon.
— Entrez !
— Bien !
Hernier put donc pénétrer dans la forteresse. Or, pendant la nuit, il y introduisit, par surprise, mille soldats de Charlemagne qui incendièrent Montfort. Réveillés par le crépitement des flammes et aussi par les hennissements de leur brave cheval Bayard, les quatre fds d'Aymon massacrèrent Hernier et ses mille soldats; mais le lendemain ils furent forcés d'abandonner le chàteaufort.
Laissant leurs armées qui devaient les rejoindre, ils convinrent de partir, chacun de son côté, et choisirent un lieu de rendez-vous. Ce fut dans les Ardennes, entre Noyers et Wadelincourt, proche d'une" fontaine qu'abritait un arbre gigantesque, aujourd'hui disparu, mais qui a laissé le nom de Yarbre Renaud à l'endroit sur lequel jadis il s'élevait.
Un jour que les quatre frères se reposaient à l'ombre de ses branches touffues, voilà qu'arrive leur père, le vieux duc Aymon, fidèle allié de l'empereur Charles. Aussitôt il provoque ses fds en combat singulier.
— Nous ne nous battrons jamais contre notre père, répondent Renaud, Allard, Guichard et Richard.
— Traîtres! lâches, s'écrie le vieux duc.
Et, furieux, il s'élance contre ses quatre fds qui cherchent plutôt à éviter les coups qu'à les rendre. Cependant Allard est terrassé ! Renaud le dégage et le prend en croupe sur son merveilleux cheval Bayard.
— Fuyons! Fuyons, dit Renaud, allons, mon bon Bayard, vite, vite !
Et le cheval qu'enorgueillit ce double fardeau, — car il porte deux preux, — s'élance et, d'un seul bond gigantesque, franchit dans l'espace deux grands kilomètres. Mais comme il ne retomba pas sur terre d'aplomb, il faillit désarçonner Allard et Renaud.
— Balan ! Balan ! lui cria Renaud, c'est-à-dire dans le vieux langage ardennais : Balance! balance! reprends ton aplomb.
Et c'est depuis cette aventure que, dans cet endroit, aux portes mêmes de Sedan, prit naissance le village qui s'appelle Balan.
Mais, de Balan et toujours pour soustraire les deux frères aux poursuites du vieux duc Aymon, Bayard fit encore un saut plus prodigieux. Cette fois il retomba sur ses quatre pattes sans broncher.
Renaud, alors de sa main le caressant :
— Franc cheval! tu es un brave, Bayard, franc cheval!
Et, à ce même endroit où Bayard avait touché terre, s'éleva le village qui porte le nom de Franoieval.
Sans doute, Allard et Renaud, grâce à Bayard, avaient pu fuir le vieux duc Aymon, mais leurs armées étaient toujours poursuivies, harcelées. Elles arrivèrent rompues de fatigue devant un torrent infranchissable et ne savaient comment le franchir quand, heureusement, leur chef qui commandait la retraite, Maugis, fds du duc d'Aigremoat et cousin des quatre fds d' Aymon, prit une énorme pierre et la plaça en travers du torrent.
Sur cette pierre passèrent les troupes et là fut fondé le village qui s'appelle Pont-Maugis, près Sedan.
On montrait encore, au commencement du siècle, cette fameuse pierre sur laquelle se voyaient de légères empreintes de pas, mais elle fut jetée dans la Meuse et, depuis, n'a jamais pu être retrouvée.
Les quatre fils, d'Aymon, très populaires dans les Ardennes, ne paraissent pas cependant avoir laissé une légende caractéristique et spéciale au pays, à moins que de nos jours le" souvenir ne
LÉGENDES HISTORIQUES ET RELIGIEUSES
s'en soit perdu, car nous n'avons guère entendu, à leur sujet, dans les Ardennes, que le roman de Huon de Villeneuve. Disons cependant qu'on trouva, il y a quelques années, à. Marc-Saint- Juvin,deux cercueils en pierre renfermant des éperons et une lance. Les paysans affirmèrent qu'à cet endroit avaient été enterrés les quatre fils d'Aymon. Dans toutes leurs pérégrinations au milieu des forêts ardennaises, ils sont — d'après les légendes locales — accompagnés de leur cousin « l'enchanteur Maugis » qui, pour les soustraire aux poursuites de Ghaiiemagne, les fait disparaître dans des nuages qui s'élèvent de terre dès que Maugis a répandu certaine poudre blanche dont il ne se sépare jamais.
Disons aussi qu'on ne peut guère parler des quatre fds d'Aymon sans signaler l'existence dans « la forêt de Mazarin » d'un chêne qui s'appelle : Le chêne des quatre fils d'Aymon. Cet arbre est de toute beauté et, à une certaine hauteur, se partage en quatre branches d'une symétrie parfaite.
La tradition raconte encore que l'un des quatre fils d'Aymon aurait habité le château de Stoune. Chaque nuit, a l'heure convenue, il allumait un grand feu sur la hutte appelée, aujourd'hui, le pain de sucre, annonçant ainsi à ses trois autres frères qu'il était toujours en vie.
On remarquait aussi, dit la légende, qu'aux mêmes moments, de pareils feux s'allumaient à Omont, à Bourcq et à Montfaucon.
Ces feux n'étaient-ils pas les signaux télégraphiques dont se servaient nos aïeux?
Où était exactement ce château de Montfort? Il est difficile de préciser. Dans ses Légendes de la Meuse, M. Henri de Nimal place à Diuant ce château de Montfort, mais dans les Ardennes on affirme qu'il était à Chàteau-Regnault. Voir, dans le manuscrit inédit des Ardennes illustrées, aux archives de Rethel,une dissertation de M. Ciiéhi-Pauffin sur ce château de Montfort.
M. Hubert écrit dans ses Mélanges d'histoire ardennaise : « Le voyageur qui visite aujourd'hui Chàteau-Regnault chercherait vainement les traces de son ancienne forteresse. Il n'en reste aucun vestige. Seulement, il y a quelques années, on voyait encore, au milieu des roches, sur le flanc de la montagne, une grande pierre carrée à laquelle on donnait, dans le pays, le nom de Table de l'ont-Maugis et que certains antiquaires considéraient comme un monument druidique. Peut-être faudrait-il se contenter de ne voir dans cette table de Maugis qu'un débris des murailles féodales. Si cette opinion n'est pas la plus savante, elle est, croyons-nous, la plus probable. La légende des quatre fils d'Aymon est représentée â Chàteau-Regnault par quatre roches qui se dressent sur le sommet de la montagne au pied de laquelle s'étend le village et qui, vues de loin au clair de lune, figurent assez bien quatre gigantesques cavaliers. »
« Regnault. tant qu'on voudra, Château c'est une autre affaire. Et il n'y en a pas plus que sur la main. Cependant, en y regardant mieux, on arrive à découvrir les traces d'un manoir qui datait du treizième siècle et tirait son nom d'un certain Rinaldus, l'architecte. Donc rien de Renault, l'aîné des quatre fils d'Aymon...
« Quant à leur légende, il n'est guère possible de préciser les circonstances qui nous la font retrouver ici, pas plus qu'à d'autres endroits du sol ardennais. Ces personnages de l'épopée carlovingienne emplissent la région de l'antique forêt personnifiant la lutte opiniâtre contre l'établissement de la puissance suzeraine. Leurs noms restaient attachés à des ruines célèbres (dans les Ardennes belges et françaises) telles que le château d'Amblève en aval d'Aywaille, celui d'Aigremont à l'entrée du vallon des Awirs près d'Engis, celui de Montfort sur l'Ourthe, celui de Renantein à Malmédy, etc., etc. >< — Jean d'Ardenne (Léon Doimnartin) Guide du Touriste en Ardcnne (belge).
« Montfort et Poulseur, dans l'x\rdenue belge, avaient, jadis, chacun son château; ils ont, aujourd'hui, chacun leurs ruines. .. Les traditions locales rattachent les destinées de ces deux manoirs ruinés à celles de ces héroïques paladins appelés les quatre fils d'Aymon. Montfort serait le château d'où ils auraient longtemps bravé la puissance de Charlemagnc ; Poulseur, la position occupée par l'empereur, pendant les seize mois qu'il tint ses adversaires assiégés. Mais en admettant que la légende eût un fond de vérité, lequel l'emportera des nombreux châteaux qui réclament l'honneur d'avoir abrité les quatre frères ? Sera-ce Renarstein sur la Warge ou Neufchâteau sur l'Amblève, ou Montfort sur l'Ourte, ou Dhuy sur la Méhaigne, ou Aigremont et Poil vache sur la Meuse?... L'histoire est sobre de détails sur les deux forteresses de Montfort et de Poulseur. Montfort fut détruit dans les dernières années du quinzième siècle. La tour de Poulseur était encore intacte au seizième siècle, et sou état actuel (écrit en 1836) permet de supposer que sa ruine s'accomplit sous l'action lente des dégradations occasionnées par la négligence des propriétaires. » — Pimperniaux : Guide du Touriste en Ardenne.
Voir Duvivier : L'ancienne forteresse de Chàteau-Regnault, dans la France littéraire d'octobre 1847.
Ce que nous disions des quatre fils Aymon s'applique aux héros bien connus du cycle carolingien : Doon de Mayence, Ogier le Danois — ou mieux l'Ardennois — le chevalier aux Cygnes, l'un des ancêtres de Godefroy de Bouillon. Nous n'avons pu recueillir sur eux aucune légende vraiment caractéristique, et certains souvenirs bien confus ne paraissent être que des réminiscences plus ou moins complètes des poèmes de la Bibliothèque bleue.