L'OUYEU DES GROS-BOIS
Au siècle dernier, en 1785, le couvent (Je Laval-Dieu comptait au nombre de ses moines un certain frère Gauthier qui aimait passionnément la chasse. Un dimanche matin, suivant son habitude, il endossa la gibecière, s'arma d'un fusil et alla battre le bois longtemps avant l'office. Mais une fois sur la piste du gibier, sa passion prit le dessus, et il n'entendit pas le son des cloches annonçant la messe. En vain les religieux l'attendirent-ils quelques instants : ils durent commencer la messe et la stalle de Gauthier resta vide.
Pendant ce temps là, en plein bois, il « examinait le pied » et, fier d'avoir si bien trouvé, il se lançait sur la trace en s'écriant :
— Que le diable m'emporte si ce n'est pas un loup ! Fatales paroles !
Peu après il apercevait la bête au milieu d'un fourré, la visait et la tuait : c'était un renardeau !
A cette vue, Gauthier se rappelant son imprécation, se prit à trembler. Mais trop tard, car, déjà, Satan était devant lui, sous la forme d'un « petit vieillot » tout noir, aux pieds fourchus, au front cornu et traînant une longue queue. Glacé de frayeur, Gauthier s'efforce de l'éloigner, mais Satan ne bouge pas, rivé à terre comme par une force supérieure; il veut l'exorciser, et instinctivement cherche son chapelet, il ne le trouve pas.
Le petit vieillot ricanait.
— Tiens, dit-il, lui tendant un parchemin, signe !
— Quoi?
— La vente que tu me fais de ton âme, en échange de l'argent que lu vas recevoir.
— Comment signerais-je ? Je n'ai pas d'encre.
— Pique-toi à la veine et signe avec ton sang.
Au même moment, se fit entendre un son argentin : c'était la cloche du couvent qui se balançait dans les airs pour annoncer la Levée de Dieu.
— La levée de Dieu ! s'écria Gauthier plein d'effroi !
— Oui ! la levée de Dieu au couvent, riposta Satan, mais ici, en plein bois, moi aussi je vais faire la communion.
Et sortant de sa poche un mélange hideux de liquides puants, il communia, faisant force gestes grotesques, sous les espèces du vin.
LÉGENDES HISTORIQUES ET RELIGIEUSES
Puis lorsqu'il eut terminé cette parodie :
— Eh bien ! veux-tu signer?
— Non !
— Soit ! j'emporte alors ton âme et ton corps. Si tu signes, ton âme seule m'appartiendra et ton corps te restera; mais pour reconnaître ma très grande bonté, tu feras toutes les nuits treize fois le tour des Gros-Bois, en criant : « Taïaut ! taïaut ! » en excitant les chiens comme si tu étais en chasse.
Gauthier signa et Satan disparut.
Et depuis ce jour fatal, le pauvre moine quittait chaque nuit sa cellule et parcourait treize fois les Gros-Bois, animant ses chiens imaginaires et criant de distance en distance, aussi fort qu'il le pouvait : Ouh ! ouh! ta! ta! taïaut! taïaut! taïaut !
On lui donna dans le pays le nom d'Ouyeu, c'est-à-dire de crieur. Personne ne le vit jamais, mais tout le monde l'avait entendu et peut être même, aujourd'hui, quelques bonnes femmes l'entendent-elles encore.
Voir : Histoire de Gespunsart, par l'abbé Pkchenard ; M. Hubert Colin, dans ses Biographies et Histoires ardennaises, parle aussi de Vouyeu de Gespunsart, mais il a dénaturé la légende traditionnelle en l'enjolivant de détails et d'ornements littéraires pris dans son imagination. Nous l'avons rapportée ici, telle qu'elle est racontée dans le pays.
Rappelons à ce propos que dans son volume cité, II. Hubert Colin a pris pour texte do quelques unes de ses narrations, certaines légendes locales. Mais, en les développant, il leur a l'ait perdre tout leur caractère traditionnel. Ce ne sont alors que de jolies fioritures sur un canevas tout exprès choisi.
Le mot ouyeu est resté dans le langage local du pays de Gespunsart. Criez-vous, ou même parlez-vous très haut en causant, on ne manquera pas de vous dire : « Tais-toi donc, tu cries comme Vouyeu des Gros-Dos.
Harcy avait aussi son ouyeu, dit Ouyeu de Doby, du nom de l'étang de Doby, qui se trouve non loin de la gare actuelle de Rimogne, à un kilomètre et demi d'Harcy. Ce Ouyeu n'était ni un moine, ni même l'âme d'un moine ; mais un auimal étrange, horrible — que personne d'ailleurs n'a jamais vu — et terrifiant chaque nuit toute la contrée par les cris sinistres qu'il poussait. L'entendait-on : « Voilà l'ouyeu qui nous appelle, disait-on, vite, rentrons ! » Et on se claquemurait au plus profond de sa demeure.
A signaler encore deux ouyeux, l'un à Châtillon, où Fou disait également a qui parlait trop haut : « Tu cries comme un ouyeu, » et qui n'était qu'un fantôme errant chargé d'une borne qu'il devait remettre à la place où il l'avait prise quand, en chair et en os, il vivait sur terre ; l'autre à Warnécourt et à Prix.
C'était un farfadet, tout de rouge habillé et dansant la nuit, dans les bois qui séparent Prix de Warnécourt, en criant aussi fort qu'il le pouvait : « Ah ! ah ! ah ! » et modulant ces cris sur les notes la, fa, ré. On l'avait surnommé « le bauieux » du bois de Prix. — Communiqué par M. A. Louis.
A Etrépigny, ce n'était pas un ouyeu, mais une ouyeuse appelée la Demoiselle de la Garenne, dont le fantôme, la nuit, revenant dans les bois chercher une pantoufle perdue, poussait des cris affreux.
Les Ardennes belges ont — ou eurent — une « oyeuse » célèbre : Mélusine, la fée de l'Alzetfe, qui fut l'épouse de Sigefroid, seigneur de Kocrich. Sigefroid, en se mariant, avait promis de la laisser seule dans sa chambre, pendant vingt-quatre heures, le premier soir de chaque mois et de ne chercher ni à la voir ni à lui parler. S'il violait sa promesse, il la perdait à jamais.
«... N'y tenant plus, il appliqua ses yeux au trou de la serrure. Qu'aperçut-il ? Sa femme nue qui se baignait dans un immense bassin, tenant à la bouche la clé d'or de son appartement et laissant voir le bas de son corps que terminait une queue de poisson. Stupéfait, Sigefroid ne put retenir un grand cri, auquel répondit un cri de Mélusine, au moment même où le rocher du château s'entrouvrait pour l'engloutir... Mélusine, néanmoins, n'a pas quitté ces lieux : elle habite toujours les souterrains du bock et, parfois la nuit, on l'aperçoit au-dessus du pont gigantesque séparant de la Ville-Haute (Luxembourg) ce formidable bastion. C'est surtout lorsqu'un malheur menace sa cité chérie, qu'elle se montre et pousse des cris plaintifs... » — Plmpurniaux : Guide du Touriste en Ardenne.
Voir clans Monnier et Vingtrinier : Traditions du Forey, du Bugey, etc., la légende du « Crieur des Bois » et aussi, dans Grimm, de nombreuses légendes « d'Esprits crieurs, » etc., etc.