‹ Traditions, coutumes, légendes et contes des ArdennesChapitre 312 sur 392 · L'OUYEU DU PONT-DES-AULNES · texte numérisé non relu

L'OUYEU DU PONT-DES-AULNES

Il y avait autrefois, aux Mazures, un château-fort appartenant à un seigneur nommé Perreau. Il y avait aussi, non loin des murs de ce château, une petite abbaye où vivaient des religieuses de Notre-Dame-de-la-Consolation, au nombre desquelles il s'en trouvait deux d'une rare beauté. Or, le seigneur Perreau, qui avait eu fort souvent occasion de les voir et surtout de les admirer, en devint subitement amoureux; il voulut même, plusieurs fois, les attirer dans son manoir et leur faire agréer ses impudiques propositions.

Un jour qu'il cherchait dans son esprit le moyen de réussir, fût-ce même par violence, il ne trouva d'autre expédient que d'appeler le diable à son secours.

— Me voici, dit Satan qui, s'attendant toujours à être appelé, se trouvait à ses côtés ; me voici, que me veux-tu ?

— Il y a, lui répondit Perreau, dans une petite abbaye proche de mon château, deux religieuses merveilleusement belles et qui résistent à mon amour. Peux-tu me les livrer ? Tu auras tout ce que tu exigeras de moi.

— Eh bien, reprit Satan, tu auras les religieuses en échange de ton âme que tu vas me donner ; dans trente ans je viendrai la prendre, â moins que tu ne meures avant cette époque.

— Affaire convenue, dit Perreau; amène-moi les religieuses dès ce soir même. A peine était-il nuit, et au moment où messire Perreau venait de faire éclairer

ses appartements et servir son souper, qu'il vit entrer les deux religieuses. Elles lui exprimèrent leur étonnement de le voir en si belles dispositions, le messager qui les avait envoyées leur ayant dit qu'il était dangereusement malade et réclamait des soins ainsi que des prières. Perreau les reçut avec joie, leur fit mille politesses, puis, ayant ordonné à ses gens de fermer toutes les portes du manoir, elles se trouvèrent prisonnières, à la merci de leur ennemi.

Ce qui se passa, cette nuit-là, au château des Mazures, est toujours resté enseveli dans les plus profondes ténèbres. Aucun historien, aucun chroniqueur n'en ayant été témoin, rien n'eu a transpiré dans le pays, sinon que l'on attribua à Perreau la suppression de l'abbaye de Notre-Dame-de-la-Consolation qui eut lieu quelque temps après.

Mais trente ans s'écoulent rapides pour ceux qui vivent dans la retraite comme pour ceux qui habitent des palais somptueux. Or, pendant ce temps, messire Perreau ne fut pas heureux. Un fils unique qu'il avait eu de sa femme, morte en lui donnant le jour, avait été tué en combattant, et il le pleurait encore lorsque le souvenir de son marché vint lui rappeler que bientôt l'heure fatale sonnerait pour lui.

Un soir, en effet, il vit tout à coup son château éclairé comme il l'était à pareil soir il y a trente ans et un souper splendide servi comme à cette époque. Puis, Satan, qui avait présidé à tous ces apprêts, lui apparut soudain, armé de pied en cap.

— Je viens, dit-il, chercher ton âme : tu me l'as vendue, elle m'appartient. Perreau, voulant courir à ses armes pour se défendre, se leva précipitamment,

mais, dans son mouvement si brusque, il renversa l'un des flambeaux allumés qui mit le feu aux tentures et aux tapisseries. Bientôt le château était la proie des flammes.

Et le diable, pendant que brûlait le manoir, s'étant emparé de sa victime, la porta sur un arbre, au beau milieu de la forêt de Mannessart, où il la fit languir, souffrir et crier pendant trois jours après lesquels il la précipita dans un gouffre profond qui porte encore, aujourd'hui, le nom de « Trou-Perreau. »

Or, pendant longtemps, chaque année, quand revenait cette même nuit si tragique, on entendait gémir et crier dans le bois l'âme infortunée de messire Perreau, et c'est pour cela qu'il fut appelé par « les anciens » l'Ouyeu du Ponl-cles- Aulncs.

Voir les notes à la légende précédente.

Page 126, en notes, nous signalions d'après Pimpurniaux, Guide du Touriste en Ardenne (par erreur nous avions attribué cette note à M. Fricotteau) — la légende du Bayeux — mieux de l'ouyeu des Mazures. Cette légende, toute ardennaise, appartenant au cycle des oui/eux, ou crieurs de nuit, nous la résumons en suivant le récit de M. Pimpurniaux :

« Le bois des Marquisades se trouve proche des quatre chemins qui conduisent aux Mazures, à Laifour et à Dcville. Cet endroit est celui que le Bayeux — le crieur — a choisi pour théâtre de ses exploits nocturnes. Le voyageur attardé qui se trouve en ces lieux maudits, lorsque minuit sonne, est certain d'entendre des cris de détresse semblables à ceux poussés par un malheureux qui se noierait : Cris de chouette, disent les esprits forts du pays. Le plus sûr est toujours d'invoquer son bon ange et de faire le signe do croix.

« Jadis, il y a de cela fort longtemps, vivait aux Mazures un riche paysan appelé Nicolas et surnommé Mochet — émouchet — tout autant à cause de ses habitudes que de sa physionomie rappelant celle d'un oiseau de proie. Jamais sobriquet n'avait été mieux appliqué. Rien ne coûtait à Nicolas pour augmenter son trésor, devenu son seul souci, son unique fin. Bassesses auprès des forts, menaces auprès des faibles, tromperies et faux serments envers tous n'étaient que jeux pour cet âme intéressée. Tout lui était bon, autant le pauvre denier de la veuve que la pièce d'or du riche. Jamais il n'avait voulu prendre femme dans la crainte, ayant une famille à nourrir, de pouvoir moins amasser. Lui demander un service, si léger fut-il, c'était perdre sa peine. Pour économiser son huile, il eût refusé d'allumer sa lanterne et de marcher au secours d'un voisin égaré.

«... Un jour qu'il avait assigné rendez-vous dans un cabaret de Revin à un paysan dont il convoitait l'héritage, il se trouva, revenant aux Mazures, pris par la nuit. Il lui fallait bien cependant traverser le bois et suivre un sentier à peine tracé, au milieu de ces brouillards épais si fréquents en octobre. 11 se perd, et tout à coup une lumière apparaît dans le lointain. Nicolas se croit sauvé. 11 marche et tombe dans un marais.

« ... Il voit alors la lumière maudite arrivant à lui, voltiger au-dessus de sa tète. C'était une lumerotte dont la flamme trompeuse l'avait égaré. Plus il fait d'efforts pour sortir du marais, plus il s'y enfonce. Au moment où il sent que sa tète va disparaître dans le bourbier, il entend sonner minuit à l'église des Mazures. Il pousse un cri désespéré d'angoisse. Comme pour répondre à son appel, des centaines de lumerottes s'élèvent de tous les points du marécage et commencent autour de lui une danse terrible. Enfin lorsque la tête de l'infortuné a disparu et que le gouffre bourbeux s'est refermé sur lui, l'infernal sabbat cesse, tout redevient silencieux.

« Depuis lors, chaque nuit, à l'heure même où il s'est enfoncé dans le marais, Nicolas quitte son lit boueux et, de nouveau, fait entendre le cri sinistre qu'il poussa lôrsqu' arriva son heure dernière. 11 erre à la recherche de cette même lumerotte qui l'a égaré et, s'il rencontre un voyageur qui n'a pas su conjurer les puissances infernales, il s'empare de lui. Toutefois il ne lui est pas donné de l'entraîner au fond du gouffre, où force lui est de rentrer une heure après qu'il en est sorti... »

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