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LES GABELOUS D'AUTRECOURT ET LA FLUTE ENCHANTÉE

Il y avait autrefois à Autrecourt un contrebandier, le désespoir et la terreur des gabelous, car, outre qu'il mettait chaque jour leur sagacité en défaut, il n'eût pas hésité, en un moment périlleux, à les envoyer voir dans l'autre monde si par hasard on y faisait de la contrebande aussi adroitement que sur terre. Il passait encore pour quelque peu sorcier ; aussi n'aimait-on pas trop à savoir si, vraiment, il était aussi habile faux-saunier qu'on le prétendait. Un jour, par exemple, qu'il revenait de Raucourt portant sur ses épaules un gros sac de sel qu'il y avait acheté, car à Haucourt il se vendait meilleur marché que partout ailleurs, il rencontra les gabelous qui l'arrêtèrent et lui dirent :

— Pour cette fois, contrebandier, nous te tenons ! c'est bel et bien du sel que tu portes dans ton sac.

— Voire ! ouvrez-le donc !

Ils déficelèrent le sac et furent tout penauds de le trouver plein de lentilles.

— C'est bien! c'est bien! contrebandier, maugréèrenL-ils, nous savons que tu es quelque peu sorcier, mais nous finirons bien par te pincer un jour.

— À savoir, ricana le contrebandier en rechargeant sur ses épaules son sac de lentilles qui toutes redevinrent autant de grains de sel.

Mais, s'il était fort simple de dire : « Nous finirons bien parte pincer un jour, » il n'était pas aussi facile aux gabelous d'arriver à leurs fins. Aussi ruminèrent-ils des mois et des mois pour savoir comment ils pourraient prendre sur le fait ce maudit contrebandier qui leur donnait tant de fil à retordre. Après avoir longtemps cherché, longtemps remué dans leurs cervelles, après s'être dit : il faudra faire ceci, il faudra faire cela, et n'ayant su se résoudre à rien, ils imaginèrent, en fin de compte, d'aller chez le contrebandier un jour qu'ils le soupçonnaient en maraude sur la fronlière. Ils trouvèrent sa fille qu'ils effrayèrent tant et si bien qu'elle les laissa fouiller dans toute la maison où ils découvrirent une immense quantité de marchandises, d'une provenance plus que douteuse et qui eussent suffi à faire prendre haut et court toute une armée de faux-sauniers. Ils les déclarèrent de bonne prise et, par surcroît, ils emmenèrent avec eux la fille, pensant que le contrebandier, s'il ne tenait pas à sa contrebande, aimerait, au moins, assez son enfant pour commettre une imprudence qui le conduirait au gibet.

Ils partent donc avec la fille et le butin

Bon ! Mais voilà le contrebandier revenu de la frontière. Il voit que les gabelous ont mis sa maison au pillage et qu'ils ont emmené sa lille.

— Ah! c'est comme ça, dit-il, eh bien ! nous n'avons pas fini de rire! A moi, ma bonne mule ! A moi, ma flûte enchantée !

Il prend alors sa flûte, enfourche sa mule, pique des deux et rejoint les gabelous qu'il aperçoit sur la grande route, tout joyeux de leur double capture.

— Eh ! eh ! les amis, leur crie-t-il de loin, m'est avis que vous ne m'attendiez pas si tôt? mais j'ai sur moi de quoi vous réjouir et je vais vous jouer un air de ma façon.

Aussitôt, embouchant sa flûte, il en tira des sons stridents qui firent entrer en danse les gabelous, et plus il jouait, plus ils dansaient, sautaient sans trêve ni merci.

— Grâce! grâce! contrebandier, gémissaient-ils lamentablement et pouvant à peine parler, tant ils étaient essoufflés,' grâce ! grâce !

Mais le contrebandier, faisant la sourde oreille, jouait toujours; et plus fort que jamais, les gabelous se trémoussaient, se décarcassaient, tiraient la langue, criant d'une voix de plus en plus étranglée : « Assez! Assez! »

Il eut enfin pitié d'eux quand il les vit prêts à mourir d'épuisement.

— Eh bien, soit, gabelous, leur dit-il, je vais donc vous laisser reposer, mais me rendrez-vous ma fille et me promettez-vous de ne jamais mettre le nez dans mes affaires? Sinon, je recommence, et en avant le quadrille !

— Contrebandier, contrebandier, nous le le promettons, répondirent les douaniers terrifiés.

— C'est bien! Mais si un jour vous me manquiez de parole, ma petite flûte, qui ne me quitte pas, vous rafraîchirait la mémoire partout où je vous trouverais, et, cette fois, je ne vous lâcherais que lorsque vous auriez rendu au diable vos âmes de sales gabelous.

11 mit donc sa flûte dans sa poche et les gabelous trouvèrent encore la force de s'enfuir à toutes jambes sans demander leur reste. Quant au contrebandier, il put,

CONTES DIVERS

jusqu'à la fin de sa vie, faire son métier de faux-saunier sans être jamais inquiété ou poursuivi.

Nombreux sont dans les contes les instruments enchantés faisant danser ceux qui les entendent ; nous les trouvons, par exemple, dans les contes suivants : La Flûte du berger Megot, conte gascon de la collection Cenac-Moncaut ; Le Petit Bossu. Rene'eetson Seigneur, contes lorrains recueillis par Cosquin ; Le Violon merveilleux, La Flûte et l'Anneau enchante', contes de la Picardie et de l'Artois ; Les Trois Souhaits, conte breton; La Flûte de Courtebotte, conte gascon de la collection Bladé; L'Air merveilleux, conte irlandais dans Loys-Bruyères; un conte de Grimm : Le Tailleur dans les épines; Un conte breton: Le Pacte; un conte berrichon rapporté par Carnoy : Les Aventures de Marchand, et enfin, pour ne pas allonger cette nomenclature, un conte recueilli dans la Kabylie par M. Rivière : Le Joueur de flûte; quelques contes bretons : Campoués et le Talisman, Les Trois Fnh-es paresseux, etc., etc.

Voir plus loin : Le Berger du pont des Aulnes, conte des Ardennes.

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