‹ Traditions, coutumes, légendes et contes des ArdennesChapitre 334 sur 392 · LE CURÉ, LE MAITRE D'ÉCOLE ET LE COCHON · texte numérisé non relu

LE CURÉ, LE MAITRE D'ÉCOLE ET LE COCHON

11 y avait une fois à Tagnon un curé qui, pour sa provision d'hiver, gardait un cochon dépecé et salé. Il en avait tiré aussi d'excellents houdins, et chaque fois qu'il visitait ces appétissantes provisions, il se frottait les mains, se réjouissait, disant : « Certes non, je ne mourrai pas de faim cet hiver. » Puis, comme il était charitahle, il ajoutait : « D'ailleurs les pauvres en auront leur part. »

Mais il avait compté sans son grand ami le maître d'école, qui, tous les jours, le venait voir et lui volait, dès qu'il tournait le dos, soit une grillade, soit de la graisse, soit un boudin.

Le curé, cependant, finit par s'apercevoir que ses provisions diminuaient à vue d'ceil, si bien qu'il dit au maître d'école :

— Maître d'école, on me vole mon cochon, si jamais je tiens le voleur!... - Curé, c'est vrai, on vous vole votre cochon, répondit le maître d'école, si jamais vous tenez votre voleur!...

CONTES DIVERS

Cette menace lui ayant suscité quelques sages réflexions, il craignit d'être découvert s'il continuait plus longtemps ce manège. Le rusé maître d'école imagina donc, un jour, de prendre un pot de graisse et d'en barbouiller la bouche de tous les saints de plâtre qui ornaient l'église, et, tout joyeux de son stratagème, il « s'emmène » chez le curé.

— Curé! curé! j'ai trouvé les voleurs, venez voir!

Dare-dare ils courent à l'église et le maître d'école montrant alors tous ces saints dont les figures reluisaient de graisse :

■ — Les voilà, dit-il, ceux qui mangent votre cochon !

— C'est ma fine vrai ! s'écria le curé tout stupéfait; mais voyez donc ce grand goinfre de saint Pierre qui devrait donner le bon exemple aux autres, il en a la g ueule toute pleine ! Coquins ! voleurs ! vous allez me le payer !

Et s'armant alors d'un gros bâton, il tapa si bien et si fort sur l'échiné de tous ces saints de plâtre qu'en un rien de temps il les mit tous en miettes.

Depuis ce jour on ne vola plus de cochon à M. le Curé puisqu'il n'y avait plus de saints pour les manger, mais jamais il ne se douta de ce mauvais tour que lui avait joué son ami, le rusé maître d'école.

Nous avons aussi recueilli à Pauvres, dans le pays de Vouziers, une deuxième variante de ce coûte. Le maître d'école vole des morceaux de lard daus le saloir, puis quand il est vide il va chercher tous les saints de pierre qui sont dans l'église, les réunit en rond autour du saloir, leur met à chacun une fourchette à la main, appelle le curé et lui dit : « Curé, voici vos voleurs. » Le curé indigné se saisit d'un bâton et réduit en miettes tous les saints.

Sur la frontière franco-belge, entre Sedan et Bouillon, le récit devient scatologique. Le maître d'école ayant insinué au curé que saint Eloi lui volait ses jambons, la statue du saint est mise en morceaux. Arrive une grande fête, il faut absolument que la statue soit toujours dans sa niche. Le petit vacher communal, que l'on barbouille de mélasse, fait l'office du saint et cm lui a bien répété la leçon : « Quand tu entendras : Saint Eloi, bénis tes fidèles, lui a dit le curé, tu étendras les bras et tu feras les gestes que tu me vois faire lorsque je donne la bénédiction. » Le petit vacher exécute de point en point tout ce qui lui a été commandé, et ceux qui assistent à la messe ne peuvent assez admirer la puissance du saint. Mais voilà que pris d'un certain besoin, le petit vacher se met à uriner : « Miraque! Miraque! » crie la foule, croyant recevoir une aspersion d'eau bénite, et plus fort que les autres crie le curé. — « Oh! r/n'est ni miraque, ni mirauque, ni mirauquaite, riposte le facétieux vacher, si tu n'mu deschende mie, j'chi co! »

Les histoires de statues de saints barbouillés de lard ou de crème sont fort nombreuses en France. Nous nous contenterons de citer, entr'autres similaires dans : Blason populaire de Villedieu-les-Poù'les, par V. Brunet (XXXIII) : le curé de Villedieu et saint Eloi.

Page 1