FAY ET LE PROCUREUR MAHUT
11 y avait au temps jadis à Mussot, écart de Viel-Saint-Remy, un paysan fùté, madré, plus malin à lui tout seul que père et mère. Il s'appelait Fay, tout court. Or, ce Fay avait une vache et cette vache, un jour, lui donna un veau si grand, si beau, si gras, qu'on n'aurait su en trouver un pareil dans tout le pays de Champagne. Ce qu'ayant appris trois bouchers, ils vinrent au Mussot, mais l'un après l'autre, ne s'étaut pas donné le mot, voir le veau, le peser, le soupeser et, finalement, l'acheter.
— Combien veux-tu de ton veau, père Fay? lui demanda celui des trois bouchers qui était arrivé le premier.
— Quinze livres !
— Tope là ! marché conclu, voici cinq livres de denier à Dieu.
CONTES DIVERS. 421
On topa, les cinq livres de denier à Dieu furent comptées et le boucher s'en alla, fort content de son marché, en disant :
— Fin de la semaine j'enverrai chercher le veau.
Or, pour couper au bref, même scène avec le deuxième et le troisième boucher : Fay leur vendit également son veau quinze livres, toucha de chacun d'eux cinq livres de denier à Dieu et, ainsi, empocha quinze livres, sachant bien que le veau ne pourrait être livré aux trois bouchers à la fois. La fin de la semaine étant survenue, nos trois hommes arrivent au Mussot, fort étonnés de s'y rencontrer.
— Bonjour ! père Fay.
— Bonjour! bouchers; que voulez-vous?
• — Je viens chercher mon veau, répondit chaque boucher à la fois, si bien qu'ils se trouvèrent avoir tous les trois parlé en même temps.
— Votre veau ! ma fine, le voici, débrouillez-vous !
■ — Mais il est à moi, fit le premier boucher, je l'ai acheté quinze livres et même j'ai donné cinq livres de denier à Dieu.
— Tout comme moi, fit le second boucher.
— Tout comme moi aussi, riposta le troisième.
Comme ils voulaient tous les trois prendre le veau, il s'ensuivit une furieuse gourmade ; puis, en fin de compte, ils se dirent qu'il fallait faire juger le cas à Bethel par le lieutenant du bailliage, et les voilà partis. Qui riait bien ? c'est notre malin compère ! Mais, après avoir ri tout son saoûl, il songea que l'affaire pourrait mal tourner pour lui et le voilà, de son côté, ayant chaussé ses plus solides sabots, s'étant coiffé de son plus beau bonnet, ayant passé sa plus riche blouse, parti pour Bethel où il alla tout droit, à peine arrivé, sans s'être donné ni le temps de boire, ni le temps de manger, chez certain procureur nommé Mahut qui était bien, en ce temps, le procureur le plus retors, le plus madré de tout le bailliage.
Il lui expose l'aventure.
— Mon bonhomme, lui dit sentencieusement Mahut, après avoir longuement feuilleté un gros livre dans lequel Fay vit bien qu'il n'avait pas lu la plus petite ligne, mon bonhomme, ton affaire n'est pas claire, mais je sais le moyen de t'en tirer.
— Et combien me coûtera-t-il, ce moyen ?
— Vingt-cinq livres.
— Vingt-cinq livres, c'est cher ; mais soit ! marché conclu.
— Voilà, continua Mahut, tu iras trouver M. le Maire et tu lui diras : « Maire, vous savez que je suis plus innocent que l'enfant tout nouvellement venu au monde, que je ne sais rien, que je ne comprends rien, voudriez-vous me marquer tout cela sur un papier ? »
Fay fit ainsi que le lui avait conseillé Mahut et, quelques jours après, revint trouver son procureur.
C'est bien, c'est fort bien, fit celui-ci prenant le papier que Fay lui tendail, et maintenant nous allons aller devant le lieutenant du bailliage, mais écoute-moi bien : lorsqu'il t'interrogera, ne réponds jamais autre chose que : Pgitt! pgitt !
L'affaire fut appelée.
— Est-il vrai, Fay, demanda le lieutenant du bailliage, que vous ayez vendu quinze livres votre même veau à ces trois bouchers?
— Pgitt! pgitt! répondit Fay.
— Est-il vrai, Fay, continua le lieutenant du bailliage, que vous avez touché cinq livres de denier à Dieu de chacun des trois bouchers?
— Pgitt ! pgitt !
Et jamais le juge n'en sut tirer autre chose.
— Vous voyez bien que ce pauvre homme est fou, interrompit Mahut, que c'est l'innocent, l'imbécile le plus fieffé du pays. Sans cela, comment aurait-il pu vendre quinze livres un veau qui en vaut au moins cinquante et qui est certainement le veau plus beau, le plus gras de toute la Champagne. D'ailleurs voyez cette attestation de M. le Maire. Ces trois bouchers ne sont que des canailles, des voleurs ; ils ont voulu profiter de la bêtise du pauvre Fay. Ils méritent donc la prison. En tout cas, ce serait justice de leur faire perdre à chacun leurs cinq livres de denier à Dieu, et que l'un deux fût condamné à prendre le veau pour cinquante livres.
Or c'est ce qui arriva. Fay garda donc ses trois deniers à Dieu et livra pour cinquante livres son veau à celui des bouchers que désigna le lieutenant du bailliage. Mais ce fut bien une autre affaire lorsque Mahut réclama ses vingt-cinq livres.
— ■ Eh bien ! Fay, lui dit-il au sortir de l'audience, je t'ai fait faire un assez joli marché, en même temps que je t'ai tiré d'un mauvais pas ; tu ne vas pas rechigner, j'imagine, pour me payer mes vingt-cinq livres.
— Pgitt ! pgitt ! fit Fay.
— Ta ! ta ! ta ! reprit Mahut, affectant de rire et pas mal inquiet, tu n'es plus ici devant le lieutenant du bailliage, paie, mon bonhomme, paie, et gentiment encore.
— Pgitt ! pgitt ! continua Fay.
Mais Mahut, quoi qu'il dit, quoi qu'il priât, quoi qu'il menaçât, n'en put jamais, au grand jamais, tirer autre chose que ces sempiternels pgitt! pgitt! Si bien que, pour avoir voulu jouer au plus fin, il perdit ses vingt-cinq livres, tandis que Fay revint chez lui tout heureux d'avoir, en même temps, vendu son veau cinquante livres et gardé ses trois beaux deniers à Dieu.
Cette curieuse réminiscence ardennaise de l'avocat Pathelin paraît remonter au commencement du seizième siècle. Elle est très populaire à Viel-Saint-Romy où, depuis cette époque, elle se transmet vivace, de génération en génération. Elle nous a été contée par M. J. Turquin.