LA CERVELLE DU BON DIEU
Il y avait une fois un pauvre bûcheron malheureux, misérable au possible. Tous les matins, à peine le soleil levé, il partait pour la forêt où, jusqu'au soir, il travaillait sans relâche à fendre du bois. Il rentrait alors chez lui bien fatigué, se demandant avec anxiété si sa maigre provision de bois lui donnerait, après la vente, de quoi nourrir sa femme et ses enfants. Et encore, pensait-il, si je venais à tomber malade, qui leur donnerait du pain?
Un jour que plus attristé, plus sombre que jamais, il frappait de sa cognée un gros chêne pour l'abattre et en vendre les branches et le bois, il ne fut pas peu surpris d'entendre tous ses coups sonnant le creux.
— Allons ! allons ! gémit-il, voilà bien cette malechance qui me poursuit toujours ; cet arbre est vide, autant de perdu pour moi.
Et il continuait à frapper machinalement, désespérément, lorsqu'ayant fait de sa cognée une fente plus longue, plus large, il en sortit des pièces d'or, encore des pièces d'or et toujours des pièces d'or bien jaunes, bien reluisantes au soleil, qui, pendant un grand quart d'heure, se répandirent à ses pieds, les couvrant jusqu'à la cheville. Il resta longtemps immobile de surprise. Mais enfin, revenu de sa stupé-
CONTES DIVERS
faction, il bourra d'or toutes ses poches, serrant sa ceinture fit de sa chemise un sac où il en mit encore, ramassa les pièces qui restaient à terre, en emplit son tablier relevé en forme de panier et, bien joyeux, comme vous le pensez, sans même songer à prendre sa cognée qu'il avait jetée loin de lui, reprit le chemin de sa maison, gambadant, dansant, embrassant, mais sans lâcher les coins de son tablier, tous les arbres qu'il rencontrait et criant à tue-tête :
— Le roi n'est pas mon cousin ! je suis plus riche que lui !
— Et comment donc es-tu plus riche que le roi, bûcheron ? lui demanda un moine qu'il rencontra sur la route, sans vraiment savoir d'où il venait, tant il lui était apparu subitement.
— Comment, moine ? Parce que j'ai de l'or plein mes poches, de l'or plein le devant de ma chemise, de l'or plein mon tablier ! . . .
— Pas possible ! Et où donc as-tu trouvé tout cet or ?
— Dans le creux d'un chêne. Je le frappais pour l'abattre et en vendre le bois, mais ma cognée ayant fait une fente plus large, toutes ces pièces d'or que je porte sur moi en sont sorties. Courez vite y voir, peut-être en trouverez-vous encore.
— Malheureux ! fit le moine avec de grands gestes indignés, sacrilège ! Ne sais-tu donc pas ce que c'est que cet or?
— Je sais que ce sont de belles pièces, bien pleines, bien jaunes, bien reluisantes, qui nous donneront, jusqu'à la fin de nos jours, à moi, à ma femme et à mes enfants, du pain, de la viande, du vin, de bons habits bien chauds pendant l'hiver et, par surcroit, une belle maison sans que nous ayons besoin de travailler.
— Mais, malheureux homme, reprit le moine, tout cet or c'est la cervelle du bon Dieu, qui l'avait cachée dans ce chêne pour ne pas tenter la convoitise des voleurs, et c'est lui qui m'a envoyé sur ton chemin pour te dire que si tu ne rapportes cette cervelle où tu l'as prise, tu mourras subitement, et aussi ta femme, et aussi tes enfants, et que vous brûlerez tous en enfer.
Bien triste, bien penaud, mais ne supposant pas qu'un moine pût mentir et surtout effrayé d'un tel sacrilège qui l'exposait, ainsi que sa famille, à mourir subitement et à rôtir dans l'enfer pour toute l'éternité, le bûcheron revint au chêne dans lequel il fit rentrer, une à une, et non sans se lamenter, toutes les pièces d'or qu'il portait. Arrivé seulement le soir chez lui, car le travail avait été long, il conta l'aventure à sa femme.
— Eh bien ! mon homme, lui dit-elle, tu peux te vanter d'être un fameux imbécile et si demain nous mourons de faim, après être passé à côté de la fortune, c'est bien ta faute. Comment donc as-tu été assez bête pour croire ce traînard de moine ? Ne vois-tu pas qu'il s'est moqué de toi? Je parie bien qu'à cette heure tout le trésor a passé du chêne dans sa poche.
Yite, vite, ils coururent à la forêt, l'homme, la femme et les enfants. Mais, comme avait dit la femme, le chêne gisait à terre, le tronc fendu et absolument vide.
— Tu vois bien, grand niais ! tu mériterais vraiment que ta hache t'eût coupé la tête ! Pauvres enfants ! où trouver du pain, maintenant, pour vous nourrir?
Et elle se lamentait, et elle gémissait, et elle se tordait les bras de désespoir.
— A quoi sert de se lamenter? à quoi sert de pleurer, femme? lui dit le bûcheron. Tous ces sanglots nous rendront-ils notre or ? Essayons plutôt de rattraper le moine. Il ne doit pas être bien loin, et peut-être même n'est-il encore qu'au village où, sans doute, il passera la nuit.
— Tu as ma fois raison, mon homme ; aussi bien, il n'a guère eu le temps de faire grand chemin, car tout cet or devait joliment peser.
Les voilà donc tous en route pour le village, où ils arrivèrent à minuit sonnant.
— Toc ! toc ! à la porte de l'auhergiste.
— Qui est là ?
— Nous ! Un moine ne serait-il pas venu vous demander à coucher pour la nuit ?
— Ma foi si ! Entrez ! que lui voulez-vous ?
— Oh ! rien de mauvais ! Nous voulons seulement nous confesser à lui, car jamais moine ne fut si pieux ; et comme nous pensions le trouver ici, nous sommes venus. Mais nous regrettrions, à pareille heure, de troubler son repos ; donnez-nous une chambre à côté de la sienne et demain, dès qu'il sera réveillé, nous lui demanderons l'absolution de nos péchés.
L'aubergiste fit monter le bûcheron et sa famille dans la chambre qui était à côté de celle du moine. Une mauvaise cloison les séparait et, à travers les planches mal jointes, ils purent le voir compter et recompter tout son or qu'il mit ensuite dans une grande sacoche en cuir et la sacoche sous son oreiller. Puis il se coucha et, une minute après, ronflait à réveiller tout le village. La femme du bûcheron, marchant sur la pointe des pieds, entra doucement, tout doucement, dans la chambre du moine, délicatement, adroitement, prit la sacoche sous l'oreiller et revint trouver son mari et ses enfants qui l'attendaient bien anxieux, car le moindre bruit eût réveillé le moine et adieu, encore une fois, les pièces d'or, outre que l'aubergiste les eût fait arrêter comme voleurs. Mais, enfin, en possession de la bienheureuse sacoche, ils prirent quelque repos, ne dormant cependant que d'un œil, puis à la pointe du jour ils quittèrent l'auberge en disant :
— Nous venons de nous confesser, nous rentrons chez nous !
Quelques minutes après s'éveillait le moine dont le premier mouvement, bien avant de songer à sa prière, fut de mettre la main sous l'oreiller. Ne trouvant pas la sacoche, il se leva d'un bond, s'habilla à la hâte et descendit, courant et criant :
— Aubergiste ! aubergiste ! il y a des voleurs chez vous ! On m'a volé ma sacoche pleine d'or ! Où sont les voleurs que je coure après?
— Qui vous aurait volé votre sacoche ? répondit l'aubergiste, je n'ai logé cette nuit qu'un pauvre bûcheron et sa famille ; vous les avez confessés ce matin et ils viennent de partir.
— Un bûcheron et sa famille ! s'écria le moine, c'est bien çà ! Où sont-ils passés? Où sont-ils allés?
Et sans attendre de réponse, il sortit et courut jusqu'à la rivière. Il aperçut alors, sur la rive opposée, le bûcheron qui s'enfuj'ait dare-dare avec sa femme et ses enfants. Sauter dans la barque du passeur ne fut pour le moine que l'affaire d'une seconde.
— Passeur! vite, vite, force de rames! passe-moi pour que je puisse attraper mon voleur, tu seras bien payé !
— Et que me donnerez-vous, moine ?
— Oh ! ce n'est pas le moment de faire des histoires! Passe-moi d'abord et tu seras content.
— Payez avant !
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— Mais puisque le voleur a pris tout mon argent !
■ — C'est ça! vous voudriez bien passer la rivière pour rien et me payer ensuite en bonnes paroles. Ça ne prend pas ! Allons, hop ! hors de la barque.
Le passeur fit en même temps un mouvement si brusque que, la barque chavirant, le moine tomba dans la rivière et s'y noya. Et c'est ainsi que ne l'ayant plus à ses trousses, le bûcheron, grâce à cette fameuse cervelle du bon Dieu, pût vivre riche, heureux et content, lui, sa femme et ses enfants, pendant de longues années, car ils moururent très vieux, très vieux.
Recueilli à Francheval.