CHAPITRE PREMIER
Le jViariage
Le souvenir des anciennes coutumes relatives au mariage est resté dans nos Ardennes très vivace et très complet : quelques-uns mêmes de ces usages existent encore aujourd'hui. Ils variaient parfois suivant les communes, mais à part quelques petites différences il est possible de les généraliser.
Jadis, lorsqu'un garçon était décidé à prendre femme, il prévenait de ses intentions le « maître jeune homme. » Celui-ci assemblait tout aussitôt la jeunesse du village qui, le soir même, se présentait devant la porte de la maison qu'habitait la demoiselle, tirait plusieurs coups de fusil, puis retournait sur ses pas.
Mais chez le futur c'était une autre cérémonie. A Revin, par exemple, voici ce qui se passait. Une jeune fdle de cette commune était-elle recherchée en mariage par un jeune homme d'une commune voisine, la jeunesse de Revin se rendait en corps chez l'amoureux, et une fois entrée :
« C'est donc vous, disait l'orateur de la bande, qui voulez nous enlever la plus belle fdle, la plus honnête, la plus désirable de Revin (fût-elle la plus tarée, la plus hide,use des demoiselles de la commune, c'était toujours la plus accomplie que l'on était censé ravir), mais croyez bien que nous ne la laisserons pas partir ainsi. »
Ce petit discours terminé, on offrait au futur époux, un bouquet et quelques bouteilles de vin.
« Mais, reprenait l'amoureux, jouant rélonnement, vous n'avez pas la prétention de m'empêcher de nf unir à elle? »
« Oh ! non, reprenait l'orateur de la jeunesse, mais elle est belle, vertueuse, et cela se paie ! »
Il fallait alors délier les cordons de la bourse; ordinairement c'était de vingt à trente francs qu'il était d'usage de donner et, à chaque pièce de monnaie comptée, celui qui recevait disait :
« Ça ne vaut pas les mérites de la demoiselle ! »
C'était la phrase consacrée, alors même qu'une fois, en 1791, aux Mazures, un ûancé donna cent cinquante francs, ce qui ne s'était jamais vu et ce qui ne se revit jamais dans cette commuée.
Mais si l'amoureux avait lésiné, on lui disait malicieusement en recevant l'argent lâché à regret : « Bai ! va! c'est pu qû'aU'yaùt. »
S'il ne donnait rien, on lui faisait le plus joli charivari qu'il fût possible d'entendre (1).
La somme était dépensée par la jeunesse en rafraîchissements bus à la santé des futurs époux, et cette redevance s'appelait le « droit du pavé. » Pourquoi? Probablement parce que les fiancés, en se faisant des visites réciproques avant la cérémonie, usaient les pavés mis devant la porte de leurs maisons.
A Fumay, c'étaient les jeunes fdles qui allaient chez le jeune homme. Elles entraient et se lamentaient. « Hélas ! Hélas ! gémissaient-elles, vous nous enlevez notre chère compagne, notre amie préférée, la parure de nos bals, comment sui vivrons-nous à notre douleur ? »
Le jeune homme savait ce que signifiaient ces lamentations. Suivant sa géné-
1 1 1 En Bretagne, c'est tout le contraire : les futurs époux ne donnent rien. Autrefois, dans ce pays, quand un jeune homme et une jeune fille étaient fiancés, le dimanche où le prêtre publiait les bans dans la chaire, ils prenaient chacun une assiette et ils allaient quêter. La jeune fille, qui était devant, disait : « Donnez ce qu'il vous plaira pour me faire dégourdir. » Le jeune homme, qui passait après, disait : « Donnez ce qu'il vous plaira pour le dégourdisseur. » Et tout l'argent qu'ils ramassaient était pour le musicien qui jouait de la vieille ou du violon, le jour des noces. — Cf. Sebillot : Coutumes de la Haute-Bretagne'.
Ces anciens usages ardennais — anciens pour la plupart — sont curieux à étudier. Ils nous font remonter à ces temps éloignés où, dans certaines tribus, chez certaines peuplades, les femmes étaient en commun, et soulèvent de curieuses questions ethnographiques. Nos usages modernes, écrit avec raison le docteur Bordier. dans son beau livre La Vie des Sociétés, sont faits des débris du passé, des souvenirs d'institutions anciennes, des superstitions d'antan, que l'on peut comparer, de nos jours, à ces organes atrophiés, rudimentaires, inutiles, constatés par l'anatomiste chez les hommes, chez les animaux, vestiges d'organes primitifs utiles et normaux chez les ancêtres, alors qu'ils combattaient pour ta vie.
u Dans les Antennes, et aussi un peu (Tans foule la France ainsi que dans maints pays, le mari est censé acheter sa femme, surtout lorsqu'il vient la prendre dans un village auquel il est étranger. Nous avons dit qu'autrefois, chez certains peuples, les femmes étaient en commun, et elles le sont presqu'encore chez certains sauvages, mais le droit pour les hommes à la communauté des femmes ne s'appliquait jamais qu'aux femmes de leur propre tribu, et quand plus tard une union plus ou moins temporaire vint fixer le droit d'un homme en particulier sur une femme, ce fut toujours dans les mêmes tribus. Cette union fut d'abord endogame, mais le mariage ne fut jamais dans ce cas qu'une concession momentanée, la femme, dans le fait, appartenant à la tribu, et le mariage endof/ame était une sorte d'empiétement sur les droits de la communauté. La femme exogàme, en effet, propriété d'un seul, était considérée comme une esclave, alors que la femme endor/ame, appartenant à la tribu, était une femme libre. » — Bordier : La Vie des Sociétés. . ••
Le seul moyen de posséder une femme à soi, sans conteste — et ici, nous retrouvons l'origine de ces coutumes ardennaises dont nous parlons — était d'aller l'enlever à une tribu voisine (rappelons-nous notamment l'enlèvement des Sabinesi, de l'acheter même, au besoin de la ramener captive et de la déclarer sienne par droit de conquête ou par droit d'argent. C'était le mariage exogame, par lequel un mari possédait seul sa femme et pouvait la posséder seule parce qu'il n'en frustrait pas la tribu. .Mais ces unions n'étaient pas toujours vues très favorablement, car elles constituaient uni' atteinte aux droits de tous; aussi, par exemple, chez les Lycieus, nous apprend Hérodote, les enfants nés d'un homme libre1 marié à une étrangère ne possédaient-ils ni le titre de citoyen, ni les privilèges attachés à cette qualité.
Dans tous les cas, en prenant femme au dehors, on faisait fort aux femmes de sa propre tribu; encore aujourd'hui, et pour ce motif, on paye, dans plusieurs pays, une sorte d'indemnité à « la tribu » lorsqu'on prend une femme en dehors d'elle. En Dauphiné par exemple, et dans plusieurs autres de nos anciennes provinces, quand une jeune fille se marie et que l'homme est d'une autre commune que celle de sa femme, les jeunes gens du pays tendent un brin de laine, et le mari n'emmène sou épouse qu'après avoir brisé la laine et, surtout, après s'être montré plus ou moins généreux.
Voir, à propos de cet usage, la note qui suit. Consulter aussi : Bordif.ii, Vie des Sociétés; Tylou, Civilisation primitive ; Lëtourxeau, Sociologie ; Mentegazza, L'Amour dans l'humanité : au Chap. VII, la « Conquête de l'épouse, - et Chap. VIII, " l'Achat des femmes. »
rosit»', il déliait on ne déliait pas les cordons de sa bourse, el les jeunes filles ne disaient rien, mais selon la manière dont elles avaient été reçues, elles vantaient la magnificence du futur mari, ou ne tarissaient pas en méchancetés sur son avarice.
Aux Mazures, à Sécheval, pour ne pas citer d'autres endroits, la jeunesse ne réclamait ce droit de pavage qu'à la sortie de l'église, alors que les fiancés étaient irrévocablement unis.
Voici quels étaient les anciens usages à Coas-la-Grandville.
A peine avaient-ils appris qu'une jeune fille était fiancée, que les jeunes gens, sous la présidence du « sergent de la Jeunesse, » se réunissaient dans une auberge et là fixaient la somme qu'ils devaient réclamer aux futurs époux. Cette redevance était obligatoire, et vouloir s'y soustraire c'était, le jour du mariage, s'exposer à un charivari : elle variait de vingt à cinquante francs, et souvent même elle était plus forte, suivant la fortune de ceux qui se préparaient à entrer en ménage.
Le sergent faisait fonction de trésorier et, la cérémonie nuptiale terminée, l'argent servait à s'offrir des libations plus ou moins copieuses en l'honneur des mariés. S'agissait-il d'une union entre garçon et fille de la localité, le garçon payait quatre francs quatre sous et la fille vingt-quatre sous.
Le sergent, portant la « canne royale » ornée de rubans, conduisait les mariés de la mairie à l'église et, de droit, était invité au repas de noces. Quand le dîner tirait à sa fin, les enfants, sous les fenêtres de la salle où mangeaient les convives, chantaient ce refrain bien connu dans les Ardennes et que nous retrouverons dans un de nos prochains chapitres :
Saint Panceaux n'a pas à souper, Vous plait-il de lui en donner "?
Taillez bien haut, taillez bien bas, Ne coupez pas autour des plats.
Il arrivait souvent, lorsque le futur n'avait pas délié, même un tout petit peu, les cordons de sa bourse, que la jeunesse habillait d'oripeaux plus ou moins criards un chien et une. chienne et, musique en avant — mais quelle musique ! — se rendait, chantant à tue-tête, à la maison de l'avaricieux. Une fois arrivés devant la maison, les jeunes gens accablaient de quolibets, aussi malveillants que salés, ce pauvre chien qui était censé représenter le mari. Quelquefois aussi, ils offraient à la chienne un bouquet de fleurs jaunes, qu'ils portaient d'ailleurs à la fiancée, surtout quand elle passait pour être un peu coquette (l).
(1) Le droit prélevé sur le nouveau marié qui emmène sa femme hors de la paroisse où elle a vécu jusqu'à ce jour, n'est pas, comme nous le disions dans la note précédente, spécial aux Ardennes. Nous en prendrons encore un exemple, outre celui du Dauphiué que nous venons de citer, chez nos voisins des Vosges. Lorsque le cortège, dit M. Sauvé, daus son Folk-Lore des llaules-Yosfies, s'approche de l'extrême limite de la commune, il trouve tout à coup la route barrée à l'aide d'un large ruban. Auprès de l'obstacle, se trouve une table chargée de vins et de liqueurs. Aussitôt, une troupe de jeunes garçons s'avance vers les gens de la noce et invite à porter une santé « à la très belle, à la très chère » qui va leur être ravie pour toujours. Les libations terminées, le chef de la troupe se dirige vers le marié et lui dit :
La belle fille que nous vous vendons, Pour peu d'ariient nous vous la donnerons ; Nous lui souhaitons de bien heureux jours, De beaux enfants et d'être aimée toujours.
Le marié distribue quelques pièces d'argent, la barrière s'abaisse et, après force poignées de mains échangées, les gens de la noce continuent leur voyage.
La veille du mariage, ou même le matin, la fiancée, accompagnée de sa sœur, ou d'une parente non mariée de son mari, faisait le tour de la commune pour inviter ses amies à sa noce.
La formule de l'invitation était :
« Nous vous engageons à venir faire honneur à Mademoiselle. » (Ici le nom de la personne.)
Ou plus intimement :
« Nous vous invitons pour la messe, à la maison et à tous les honneurs qui y seront (1). »
Dans de nombreuses communes, deux ou trois jours avant le mariage, la fiancée invitait ses camarades à manger des pois et du riz, cuits la veille. Ce repas se prenait debout, et aussitôt qu'il était terminé, les invités recevaient des faveurs (rubans) et une ration d'eau-de-vie.
Dans d'autres endroits, la fiancée se contentait de faire une distribution de pain, en ayant soin de donner la croûte aux plus vieilles pour qu'elles fussent mariées dans l'année.
Dans le pays de Termes (près Vouzicrs), les fiancés, leurs père et mère, les garçons et les demoiselles d'honneur — tous séparément ■ — allaient faire les invitations à domicile. Le soir, grand souper offert à la jeunesse. Si le futur était d'un village voisin, ou encore s'il était étranger, les jeunes gens lui offraient un bouquet accompagné d'un compliment aussi galamment tourné que possible; et à ces souhaits, il était, selon l'usage, répondu par une offrande que l'on s'empressait de porter au cabaret.
On chantait assez communément dans cette circonstance la chanson dite :