LA FILEUSE DE LINCHAMPS
On raconte dans la vallée de la Semoy qu'il y a encore vingt ans, la dernière châtelaine du château de Linchamps apparaissait toutes les nuits, s'asseyait dans l'une des anfractuosités de ce qui restait d'une tourelle du château, formant un siège naturel et que l'on appelait pour cela : Chaise de la fileuse. Car ce fantôme, vêtu de blanc, reposait là de longues heures. On pouvait voir tourner son rouet qui ne faisait aucun bruit en tournant. Et quand elle se levait, elle poussait du pied quelques pierres qui tombaient dans la Semoy, comme si elle eût voulu faire disparaître tout vestige de son ancienne demeure. Les mères disaient souvent à leurs enfants : « Prends garde à la fileuse! Si tu n'es pas sage, elle t'écrasera en te jetant une grosse pierre. »
Saint-Laurent avait aussi, autrefois, sa fée fileuse. Elle se tenait, ordinairement, au lieu dit : Pré-de-la-Cave. Assise dans un vieux sol creux qui bordait le chemin, elle filait, en attendant les passants qu'elle poursuivait. — Communique par M. Laurent.
11 y avait aussi une fée fileuse à Villy. Elle se tenait au lieu dit Waleppe, et filait, filait, filait matin et soir sans prendre une minute de repos. On entendait le bruit de son rouet, mais on ne la voyait pas, à moins que ce ne fut â. l'aurore ou au crépuscule, et encore fallait-il être privilégié.
On parle encore de nos jours, dans le pays de-Liart, de la « fée fileuse de Bon-Bigot. » La nuit, elle sortait des ruines du chàteau-fort et poursuivait, sa quenouille à la main, les voyageurs attardés. Cependant elle s'arrêtait toujours, sans jamais oser aller plus loin, à une centaine de mètres environ de la hauteur dite « La Potence, » sans doute h; Montfaucon des anciens seigneurs de Liart.
Les femmes des Elfes, dit Alfred Maury (Les Fées au moyen-âge) sont regardées en Allemagne comme aussi habiles que nos fées à tourner le fuseau. Une foule de. traditions rappellent ces mystérieuses ouvrières. Telle est la légende de la jeune fille de Schervcn, près de Cologne, qu'on voit, la nuit, filer un fil magique : telle est celle de la dame de I loi lô que la croyance populaire place dans la liesse sur le mont Meisner. Hollé distribue des fruits, des fleurs, des gâteaux, de la farine et répand la fertilité dans les champs qu'elle parcourt. Elle exerce à filer, elle encourage
LA SORCELLERIE
les filcusos laborieuses et punit les paresseuses ; elle préside à la naissance des enfants, se montre alors sous l'apparence d'une vieille femme aux vêtements blancs. Parfois, aussi, elle est vindicative et cruelle. Elle se venge en enlevant les enfants, et en les entraînant au fond des eaux. Pschipolouza, cette petite femme vieille, hideuse et ridée qui effraie souvent le pays dans les environs de Zittau, se montre au bord des chemins, dans les bois, vêtue de blanc et occupée à filer. Dans la Livonie, on croit aux swehtas-jumprawas, jeunes filles qu'on aperçoit la nuit, filant mystérieusement.
Voir dans Sébillot, Traditions de la Haute-Bretagne : « Les Filandières de nuit. » Dans Cerrésole, Légendes vaudoises : « La Fileuse de Chézières ; » Lais.nel de la Salle : « Le Trou à la Pileuse. »