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LA BORNE DÉPLACÉE

On raconte, à Ghaumont-Porcien, à Gernelle, aux Ayvelles, à la Neuville, à Raillicourt, à Omont et dans certaines autres communes des Ardennes, qu'un propriétaire peu délicat avait déplacé, pour agrandir sa ferme, la borne qui séparait son champ du champ de son voisin. Celui-ci, qui n'aimait pas les procès, ne se plaignit pas, disant : « Laissez ! laissez ! le voleur rendra compte, dans l'autre monde, de sa mauvaise action. »

Or il mourut, et toutes les nuits, son âme, portant la borne, vaguait dans le champ ; et l'on entendait une voix lamentable qui gémissait : « Où la mettrai-je ? où la mettrai-je ? »

Tout le monde, saisi de crainte, se sauvait sans mot dire. Justement il arriva qu'un soir, un paysan attardé, revenant du village où il avait un peu fêlé la bouteille et se sentant alors plus courageux, entendit cette voix qui demandait toujours: « Où la mettrai-je? où la mettrai-je? — Eh! parbleu, répondit-il, remets-la où tu l'as trouvée ! — Merci ! » reprit la voix. Et sans doute que cette âme errante alla tout aussitôt replacer cette borne car, depuis ce moment, la voix ne se fit plus entendre.

Môme légende dans le pays de Saint-Menges : Le Corneur du Hattoy.

La légende contée à la Neuville est plus explicite. Elle dit que le. passant, ayant répondu : « Mets-la où tu l'as prise, » vit un fantôme blanc se baisser, creuser la terre, enfoncer quelque chose et disparaître. Le lendemain ou voyait à cette même place une borne toute noire, tachée de points rouges, empreintes des doigts brûlants de ce malheureux torturé par les feux de l'enfer, pour avoir déplacé la borne.

A Raillicourt, on entendait aussi, pendant la nuit, cette voix sinistre et, l'imagination aidant, on affirmait que cette voix disait : « Où faut-il la mettre ? où faut-il la mettre ? » On reconnut enfin que ces gémissements n'étaient autres que les cris poussés par une hulotte (chouette).

Cette histoire de la borne et de l'àme qui la replace est traditionnelle. Elle se retrouve, avec les mêmes circonstances, dans presque tous les ouvrages nous racontant les anciennes coutumes ou les superstitions de la France. C'est toujours l'histoire du possesseur d'un champ qui a usurpé des sillons sur le champ voisin, en déplaçant la borne qui les séparait. L'àme de ce malheureux est condamnée à errer pendant toute l'éternité, chargée de ce lourd fardeau; à moins qu'un passant charitable ne lui indique l'endroit où il faut la poser. Aussi, dans certains pays, entend-on la nuit une voix lamentable gémissant et disant : Où faut-il la remettre ? où faut-il la remettre ?

Dans l'antiquité, la borne avait un caractère sacré, et une cérémonie religieuse accompagnait sa plantation. La borne était le dieu des limites, le dieu Terme. Tout déplacement de cette limite constituait une atteinte à la majesté du dieu, et entraînait la peine du sacrilège : la mort. Bien mieux ! l'impunité était garantie au meurtrier. Le châtiment qui, dans nos légendes, frappe celui qui a déplacé la borne, n'cst-il pas une réminiscence des idées antiques? « Généralement, en effet, dit Laisnel de la Sallk, on tient pour certain que ces espèces de Sizyphe ne sont autre chose que les ombres de malheureux qui, pendant leur séjour ici-bas, ont déplacé les bornes des champs de leurs voisius pour leur voler quelques toises de terre, et l'on affirme que, pour mettre fin à leur supplice, il suffit de répoudre à la question : — Mets-là où tu l'as prise. »

LE COUZZIETTI

Autrefois, à Cornay, il n'y avait pas de fontaine et les lessiveuses, pour laverie linge, allaient au ruisseau des Goulets, dans le fond d'un bois. Etaient-elles en grand nombre, elles ne voyaient ni n'entendaient rien d'extraordinaire ; mais

n'étaient-elles que trois ou quatre, elles entendaient, à peine arrivées à la fontaine, des cris sourds, étranges, et, plus particulièrement, ces mots : « 0 Couzzietti ! 0 Moule de Coutteni ! » puis, les cris se rapprochaient, devenaient plus distincts. Dans le bois, les arbres tremblaient, les branches s'agitaient et se cassaient, et enfin les laveuses apercevaient dans les éclaircies de tout petits nains nus, grimaçant, s'approcbant par bonds du ruisseau. Affolées, elles s'enfuyaient, abandonnant le linge et courant au village raconter qu'elles avaient entendu et vu le Couzzietti. Mais, lorsqu'en nombre on revenait au ruisseau, les gnomes ainsi que le linge avaient disparu.

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