LA CHASSE FANTASTIQUE
Entre Corna)r et Châtel, dans la vallée du moulin de la Briquette, on entendait la nuit, surtout quand l'orage grondait et entre les coups de tonnerre, des chiens aboyer, des cors sonner une fanfare retentissante et des chasseurs crier : « Taïaut ! Taïaut ! » Voulait-on fuir, une force invincible vous clouait sur place. Et alors, sortant du bois, passaient devant vous comme une trombe effroyable : d'abord, un millier de tout petits cbiens blancs, ayant des grelots au cou et que suivaient une centaine de molosses colossalement grands et forts; apparaissaient ensuite, ceint d'une large ceinture rouge, un hallequin entouré de ses veneurs, les uns à pied, les autres à cheval, et tous, chasseurs et cbiens, à la poursuite d'un gibier imaginaire, menant un tapage infernal. D'un bond était franchi le ruisseau nommé le Boulasson, et la chasse traversait ensuite la rivière, les chiens à la nage, les chasseurs marchant sur l'eau comme s'ils eussent marché sur la glace. Et quand la rivière avail été passée, la vision disparaissait et tout bruit cessait.
M. Lefebvre, instituteur à Saint-Menges, nous communique la note suivante : « Il y a environ cent cinquante ans, un piqueur invisible avait élu domicile sur la côte du Hattoy. Il possédait une troupe de chiens qu'il lâchait toutes les nuits. On les entendait aboyer dans tout le pays. Ils traversaient même, parfois, les rues de Saint-Menges et flairaient les personnes qu'ils rencontraient; mais à un coup de corne que donnait le piqueur, ils devenaient, eux aussi, subitement invisibles et, sans doute, allaient le rejoindre. »
A Montcheutin, la nuit, un homme vêtu de blanc et conduisant une meute descendait la côte de Grandham, en criant : « Taiaut ! Taiaut ! » Puis il entrait dans le village et « dévorait » tous les petits enfants qu'il rencontrait sur son passage. Quelquefois, irrité de ne rien trouver, « l'homme au taïaut » frappait aux portes et fenêtres des maison?, les brisait et s'en allait, se contentant de ces exploits. — Communique par l'instituteur de Montcheutin.
Dans la forêt d'Escombres chassait, avec des chiens minuscules, un immense géant. Malheur à qui touchait un de ces chiens, il était épouvantablement puni par le géant chasseur qui lui disait : « Le jour est pour vous, hommes, mais la nuit est pour moi ! >>
Une fois, un homme de Villiers, rencontrant' une de ces chasses fantastiques, prit un petit roquet et le cacha dans sa chemise. « Étrangle-le ! étrangle-le ! » crièrent les autres chiens. « Impossible, répondit le roquet, il a bien mis sa chemise ; » (c'est-à-dire, il a fait sur elle, avant de la mettre, le signe de croix). Et quand la chasse se fut éloignée et que notre homme voulut prendre son petit roquet, il ne trouva à la place qu'une grande feuille sèche.
Même légende au Trcmblois, près Carignan ; seulement, dans cette version, les petits chiens que rencontre le paysan sont des sorciers qui font le sabbat e.t dansent en rond, tout en jappant.
Une chasse fantastique, mais bien enjolivée et n'ayant aucun caractère traditionnel, est racontée par M. E. Hupin dans le Nord-Est. Très joliment dits, certains détails paraissent avoir été puisés dans l'imagination du conteur. Toujours est-il qu'elle rapporte que la nuit on entendait, jadis, des bruits de galop, des hennissements de chevaux : c'était la bande du baron de Pelemont qui se ruait dans le Tro du Diable. Le baron avait été damné pour avoir appelé Satan à son aide contre ses serfs, furieux qu'il était de les voir échapper à sa vengeance.
A Vaux, Euilly et Téiaigues, nous écrit M. Goffard, de Vaux, on a également conservé le souvenir de « nombreuses chasses aériennes et fantastiques » données par des roquets blancs que conduisait un matin, et aboyant contre un gibier imaginaire.
Voir dans Monmer et Vingtrinier : la Chasse du roi Rérode, la Chasse d'Olifeme, la Chasseresse de Moissey, le Chasseur nocturne de Sceya-Varais, etc.
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Étiennr diî Bourbon rapporte, n° 5G5, dans son Tractatus de diversis matèriis predicabilibim, qu'un paysan des environs du Mont-du-Chat s'en allait un soir, portant une charge de bois, quand, au clair de la lune, il- vit une grande quantité de chiens et de chasseurs à pied et à cheval. Ayant demandé a L'un d'eux qui ils étaient, il apprit qu'ils appartenaient au roi Arthur et qu'ils se rendaient à son palais. Ils engagent le manant à les suivre et il arrive dans une somptueuse habita- -tiou; des dames, des chevaliers y mangeaient et y buvaient. On le conduisit à un lit très riche, sur lequel était couchée une femme fort belle, près de laquelle il se plaça. Quand le jour parut, notre homme se trouva étendu sur un tas de fagots.
On retrouve dans cette légende la fameuse chasse fantastique que connaissent tous les pays. En Allemagne, cette chasse est menée par un sire de Falkenberg, par Eccart, ailleurs par saint Hubert, ailleurs par un personnage nommé Hellequin. (Voir au chapitre I, l'origine de ce mot.) A Tours, c'est le roi Hugon qui conduit une bruyante armée; dans le grand-duché de Luxembourg, c'est le roi Otton qui traverse l'air avec ses veneurs. La forêt de Fontainebleau était, dit-on, hantée par l'ombre d'un grand veneur qui apparaissait sous une forme hideuse, et suivie de chiens monstrueux. Il est parlé de ce grand veneur dans les Mémoires de Sully, et Sainte-Foix en fait aussi mention dans ses Essais sur Paris. En Thuringe, c'est le cortège de Holda, la fée bienfaisante, qui passe. On la retrouve en N.orwège et en Suède : c'est la chasse d'Odin. En Daneniarck, c'est la chasse fantastique du roi Waldemar.
Dans d'autres contrées, on la connaît sous le nom de dame Abondin. En Catalogne, on croit que ces bruits aériens sont causés par la danse éternelle à laquelle est condamné Hérodiade, en pénitence de la mort de saint Jean-Baptiste. M. Pelay-Briz, dans son poème de la Orientada, a profité de cette légende.
Les anciens Périgourdins croyaient à une chasse volante qui se composait de chevaux ailés, montés par des chasseurs, et des chiens courants et qui apparaissaient aux approches d'un grand événement : d'une guerre ou d'une peste.
Voir Amélie Bosquet : La Normandie romanesque : Ozanan : Les Germains avant le Christianisme : Richard : Traditions populaires, Usages et Coutumes de l'ancienne Lorraine; le comte de Puymaigre : Folk-Lore ; Sêbillot : Traditions de la Haute-Bretagne; LaIsnel de la Salle, Légendes du centre de la France : « La Chasse à Bôdet, la Chasse à Ettbaud, » etc., etc.
Bladé a retrouvé en Gascogne, Contes Agenais, un curieux souvenir de la domination anglaise dans ce pays. Le roi Arthur, étant à la messe, entend passer des chiens qui ont lancé un sanglier. Sa passion pour la chasse l'emportant, il sort de l'église; mais pour punir son impiété, Dieu le condamne à chasser jusqu'au jugement dernier, à travers les airs, en compagnie de sa meute.
Voir enfin dans Loys Bruyères, Contes de la Grande-Bretagne : « La Chasse des Fairies » et les Poèmes eddiqucs de Wielsungs.