CHAPITRE XXV
que si l'un de ses lieutenants avait fait plus qu'il n'attendait, il en était un autre qui n'avait pas fait ce qu'on pouvait en attendre: c'était Bernadette. Le peu d'amertume que Napoléon rencontrait dans son triomphe put alors se dépenser sur un homme que d'ailleurs il n'aimait pas plus qu'il n'en était aimé.
Pendant la journée du i^, Bernadotte, placé avec un corps de ao,ooo hommes et une nombreuse cavalerie entre Nauenbourg et léna, avait, dans la matinée, par les motifs les plus mesquins de vanité, ou ce qui est pis encore par de tristes sentiments d'envie, de jalousie, refusé de se joindre à Davout qui lui offrait même de prendre le commandement des deux corps d'armée. Dans la journée, alors que Davout, pressé par une armée plus que double de la sienne, étant près de succomber, dépêchait officier sur officier pour le supplier de lui envoyer au moins deux divisions de cavalerie dont it pouvait disposer, il l'avait impitoyablement refusé , se renfermant dans l'exécution * littérale de l'ordre qu'il avait reçu de se porter à Domboui^. Ainsi, durant toute cette journée
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du i4» pendant qu'à sa droite il pouvait voir les masses prussiennes et juger du désastre qui menaçait Oavout, tandis qu'à sa gauche il entendait gronder le canon d'Iéna, les ao,ooo hommes qui eussent pu être d'un si grand poids dans les destinées du jour restèrent inutiles.
Il faut convenir que la justification est difficile. La seule que Bernadette essaya fut de dire que Dornbourg était un point par lequel les Prussiens pouvaient faire leur retraite, et que d'ailleurs il avait ordre de l'occuper.
Lorsque l'empereur sut tous ces détails, il montra la plus vive indignation. « Cela est si odieux, dit-il, que si je le faisais traduire à un conseil de guerre, il serait fusillé; j'aime mieux ne pas lui en parler, je lui crois assez d'honneur pourqu'il reconnaisse lui-même qu'il a fait une action honteuse sur laquelle je ne lui déguiserai pas ma façon de penser '. » Tout cela grandissait la gloire de Davout, qui , ainsi ' abandonné, livré à lui-même, avait su par son
' Voir les deux leltres qu'il loi arfresso, l'une le ai, l'aulre le a3 octobre 1806. Corrtipoiu/ance rit Napoléon , n. iio^i et 11080.
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habileté, son héroïque fermeté, par l'indomptable énergie qu'il avait inspirée à ses troupes, changer un désastre probable en la plus éclatante victoire.
Napoléon, qui d'abord avait cru à quelque exagération dans les rapports, reconnut toute la grandeur et le mérite du succès. Il écrivit à Davout : « Vous el votre corps d'armée avez mérité mon estime et ma reconnaissance. » Il voulut quelques jours après que les vainqueurs d'Auerstsedt entrassent les premiers dans Berlin, et que les clés de la ville fussent apportées à Davout. Toutefois, dans le bulletin daté du i5 octobre, Auerstœdt semble n'être qu'un épisode de la bataille d'Iéna.
Tout a été dit sur la supériorité tactique que montrèrent les Français dans ces deux batailles, sur l'expérience, la vigueur de leurs chefs, d'un autre côté sur le dévouement avec lequel les généraux prussiens se conduisirent ; trente furent mortellement atteints ou grièvement blessés. Mais il est un point qui provoque l'étonnement, et sur lequel il est, je crois, important d'insister. Pour peu qu'on ait suivi les détails
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qui précédèrent la rencontre des deux armées, on doit être frappé de l'incertitude, pour ne pas dire de l'ignorance où de part et d'autre on était de la position de l'ennemi : ainsi , Napoléon aperçoit tout à coup l'armée prussienne du haut du Landgrafenberg , il la suppose réunie tout entière et ignore que le gros de cette armée marche sur Freybourç. Davout, de son côté, ignore complètement que des forces aussi considérables sont devant lui. Ijc roi de Prusse et le duc de Brunswick ignorent de même où est Napoléon, qu'ils croient marcher sur l'Elbe, tandis qu'il est devant eux. Hohenlohe enfin, dont les avant-postes font depuis vingt-quatre heures le coup de fusil avec les Français, reste plongé dans la plus profonde sécurité et ne fait aucun préparatif pour recevoir une bataille dont il n'a aucune idée.
Il reste donc avéré que Napoléon lui-même était fort mal renseigné sur les mouvements de l'ennemi, bien que dans tous ses ordresil répétât sans cesse : « Envoyez des coureurs pour savoir des nouvelles. » Leduc de Rovigo, Savary, dit tout crûment que sous ce rapport « notre cava-
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