‹ Traditions et souvenirs touchant le temps et la vie du général Auguste Colbert, 1793-1809Chapitre 47 sur 139 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

la conduite de Napoléon, soit comme consul, soit comme

empereur.

On a dit, à propos de larapture du traité d*Amiens,

que le premier consul aurait pu abandonner Malte à l'Angleterre. Il y aurait d'abord à examiner si c*était un moyen d*éviter la guêtre : pour ma part, je ne le crois pas. Dans cette question de Malte, l'Angleterre était d'abord poussée par un motif d'intérêt particulier, mais derrière ce motif il y en avait un autre bien autrement grand, et commun à tous les gouvernements européens, la crainte de YOir la puissance de la France s*accrottre encore, et la Révolution s'avancer avec elle en Europe. Céder Malte, peut-être un prince d'une dynastie établie eût-il pu y consentir; mais lui, Bonaparte, que la nation avait mis à sa tète, non seulement pour échapper aux dangers, aux misères de ranarcbie, mais encore parce qu'il lui apportait de la 0oire et de la force, pouvait-il se laisser déchoir de la hauteur où il était placé dans Topinion en se montrant tout d'abord incapable de faire respecter et maintenir les traités? A tort ou à raison. Napoléon croyait qu'on n'était digne de gouverner les Français que lorsqu'on portait le sentiment de l'honneur jusqu'à l'exaltation.

Le 12 mai, lord Withworth avait quitté Paris; le 18, l'ambassadeur de France partait de Londres; dès le 19, les Anglais s'emparaient de deux bàtunents français dans la baie d^Audieme, avant toute dédaiation de guerre; le 22, le premier consul donna l'ordre d'arrêter tous les Anglais qui étaient en France. De part et d'autre, le droit des gens était violé, une guerre furieuse éclatait : il semblait que toutes les animosités, amasn 9

i46 TRADITIONS ET SOUVENIRS

sées par huit siècles de rivalités et de baiueSi lisseat explosion tout d^un coup.

Mais la situation des deux pays était bleu différenle : rAngleterre était protégée par k mer, la guerre n'avait rien de menaçaut pour elle; n'étant point vulnérable, elle pouvait à son gré attendre où frapper, diriger ses coups où elle voulait; enfin la guerre y était populaire, parce qu'elle répondait aux passions du pays et servait ses intérêts coounerciaux. Pour la Fiance, il en était bien autrement : la seule déclaraliou de guerre arrêtait ressor que deux années de paix et l'espoir de l'avenir avaient pu donner au commerce, elle anéantissait d*un* seul coup les entreprises commencées et les capitaux qui y étaient engagés. La France avait beau posséder une immense année, nulle part elle ne pouvait atteindre sa rivale. Quand à TËurope, spectatrice muette jus* que-là, elle ne faisait de vœux, n'avait de sympathie, on ne pouvait se le dissimuler, que pour Tenuemie de la France, et sa neutralité équivoque était déjà prescpe tme menace.

Nous allons voir comment Bonaparte sut bientôt

changer en ardeur guerrière Tespèce d'abattement causé par la première nouvelle de la rupture de la paix; comment il sut non seulement dominer la situation, mais même la faire servir à la pom'suite d'autres grands dessins.

Il commença par réveiller les sentiments de jalousie et de baine qu'il savait bien être toujours vivants au cœur de la nation : pour atteindre ce but, il met tout en œuvre, il le poursuit par ses actes, dans ses instructions à ses ministres, à ses généraux; il emploie la

CflAPlTBE XVIli 1^

{ffesseï leB jouniauZf qui furent toujours pour lui un

puissant moyen d^action ; puis s^adressant à la France, arrachiée aux douceurs d'une paix quelle goûtait à peine, au eommere^, aux intérêts menacés ou déjà ruinés, il leur montre le salut dans l'audace et la vengeance^ il leur promet de frapper au cœur cette ennemie qu'ils croyaient invulnérable : « Trois heures de mer, leur dit-il, et quelques jours de marche nous séparent de Londres; j*y conduirai cent cinquante mille vétérans, et c'est sur les ruines de l'oligarchie anglaise que nous conquerrons la paix du monde et la liberté desmersl »

A cet appel venant de rhomme dont le génie semblait devoir tâompher de tous les obstacles, à ces iiiiaLK^s de TAngleterre, cette vieille ennemie, la cause de tant de maux et d'humiliations» enfin abattue et vaincue, toutes les imaginations s*exaltèrent, et au moment d'inquiétude, d'effroi, de regret, causé par cette brusque rupture de la paix, succéda bientôt un véritable enthousiasme; cette fois ce n'était plus l'enthousiasme révolutionnaire, c'était la vieille haine de l'Anglais qui se réveillait dans la France entière» De toutes parts les villes offrirent des vaisseaux, des canons. L'adresse suivante, votée par le conseil municipal et la chambre de commeree de Bordeaux, prise entre beau^ coup d'autres , peut donner une idée de l'exaltation qui s'était emparée de ceux-là mêmes qui devaient avoir le plus à perdre à la guerre :

a S'il faut en croire le cabinet britannique, la France sMsolerait aujourd'hui de son gouvernement : d*après ces insulaires, ce n'est pas la nation tout entière qui

8*indigne de leur attaque et qui aecepte le défi. Nous venons, à la face de l'Ëurope , démentir cette periide imposture; nous venons démontrer à Tennemi que jamais il n'exista de concert plus unanime entre la France et son gouyernement... C'est sur nous que Yont tomber les premières calamités inséparables d'une guerre maritime. Sur la foi d'un traité dont tout nous garantissait la durée, nos expéditions se multiplièrent; comme dans nos beaux jours, dos vaisseaux furent rapidemrat portés ^ers les Deux-Indes. La guerre éckte, une foule de uavires sortis de nos ports y sont encore attendus et laissent nos armateurs partagés entre des dangers trop réels et de bien foibles espérances. Leur ruiue, citoyen Premier Consul, sera celle de leur cité. Ëh bienl fnvés de tous lios moyens, menacés d'une perte totale, les habitants de cette cité, le commerce qui en fut l'ornement et le soutien, se sentent pressés de vous témoigner leur reconnaissance; ils ont vu les sacrifices que le héros a faits au maintien de la paix, ils ont reconnu la sage lenteur qui en a prolongé la durée; mais rhonueur et la gloire du nom français ont dû mettre un terme à votre longanimité. Gonvaineos que l'ennemi a voulu la guerre, nous cessons de calculer les malheurs particuliers qu'elle nous prépare, et nous nous empressons de mettre nos bras, nos forées et nos derniers moyens à la disposition du vengeur oommun»(l).

Un tel langage, tenu par des hommes qui avaient

(1) V. Mathieu Dumas, Précis des évétiemetUs militaires^ t. X, p. 96.

Page 1