‹ Traditions et souvenirs touchant le temps et la vie du général Auguste Colbert, 1793-1809Chapitre 48 sur 139 · CHAPITRE XYlIl · texte numérisé non relu

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déjà lutté et souffert pendant dix ans, est digne de remarque. Ces senlimeats étaient teiiement ceux de la nation, que Bonaparte crat pouvoir créer une légion vendéenne « entièrement coni posée de ceux qui avaient fiât la game contre nous» (1); il voulait en confier le commandement à M. d'Autichamp, Tun des chefs royalistes les plus distingués. On iaisait appel à tout ce qui pouvait remuer la fibre nationale; pour la première fois depuis la Révolution, on évoquait les souvenirs de l'ancienne France : la fête en Thonneur de Jeanne d'Arc fut rétablie ayec plus de solennité que jamais àQiiéans; on remonta jusqu'à Guillaume le Conquérant» el la vieille tapisserie de Bayeux, qui représente la conquête de l'Angleterre, sortit avec éclat de son obscure retraite, et fut exposée en public pour enflammer l'ardeur des générations nouvelles.

C'est ainsi que Bonaparte, avec un art que nul n'a possédé plus que lui, sut s^emparer de Popinion et monter les esprits jusqu'à l'enthousiasme. Voyons maintoiant les faits :

J'ai déjà parlé de Tinvasion du Hanovre; le 4 juin, les troupes hanovriennes capitulaient ; le premier consul donnait l'ordre au général Crouvion Saint-Gyr de reprendre dans le royiuiiue de Naples tous les postes occupés avant les traités, Pœstum, Otrante, Brindisi et la belle rade de Tarente, ob il comptait créer un arsenal maritime; il considérait la position de Tarente comme Téquivalent de celle de Malte. Toutes les cêtes

(I) Lettre du premier consol au général Derthier, ministre de la

Guerre, du 7 juiUet 1903. (Correspondance de Napoléon J*'^ t. Vill,

m TRADifiONS ËT SOUV£MRS

enfin fareat l'objet de son alteiilion, et dès la fin de juin 1803, la défense de noire littoral sur FOcéan et dans la HMîtepranée était assurée. Un décret du gouvernement consulaire prescrivit « qu'aucune denrée coloniale ni aucune marchandise, Tenant directement d'Angleterre, ne serait reçue dans les ports, et que toute denrée ou marchandise provenant de fabrique ou d*une colonie anglaise serait confisquée; que tout vaisseau neutre qui aurait touché à un port anglais pourrait être déclaré de bonne prise. » C'était le commencement du blocus contineniaL

Mais toutes ces mesures n'étaient que défensives ou n'attaquaient la Grande-Bretagne que par des voies longues et détournées; il fallait au premier consul une attaque plus directe, plus vive, bien autrement menaçante, qui fil trembler l'Angle l erre sur son propre sol. De Boulogne jusqu'à la Hollande, il couvrit les côtes de camps, où il rassembla jusiiu'à cent soixaiile mille hommes. Placées sous les chefs les plus habiles et surtout sous sa suprême direction, les troupes fuient bientôt formées à tous les détails de la vie militaire, rompues à tous les travaux et à toutes les manœuvres de la guerre,

Âu dire des hommes les plus compétents, cette es-* pèce de réforme, de remaniement de l'armée, était devenue des plus nécessaires, Tesprit et Tinstruclion y laissant beaucoup à désirer (1).

Cet appareil formidable, placé en face de TAugieterre, la forçait à concentrer son attention sur un seul point,

(i) On a pu aussi voir précédemment les observations du colooe Colbert à cet égard.

CUAnTllt Wlii Kil

et FEurope eontînenlate, vu Tétat de guerre, n*avait rien à dire contre ces immenses armemenls. Bonaparte se trouvait ainsi prêt à toutes les éventualités.

Ce i\'était pas tout que de menacer TAngleterre du haut des falaises de Boulogne, il fallait, pour que cette menaee fftt effective, montrer la possibilité de transporter en Angleterre ces cent soixante mille hommes^ malgré les floltes anglaises. Le parti que, dans la campagne précédente, on avait liré de très petits bâtiments armés de pièces de gros calibre contre des forces très supérieures, suggéra l'idée de construire un nombre suffisant de petits bâtiments» variés de forme et de gran* deur, afin d^obtenir des qualités nautiques qui pussent répondre aux différents besoins.

Ce matériel pr^)aré était épars sur toutes les côtes, depuis Cherbourg jusqu'au Texel; il fallait le réunir fturle point d'où Ton pouvait passer le plus facilement ea Angleterre, et cette réunion ne pouvait s'opérer qu'en présence des croiseurs anglais. Cette difficulté fut cependant surmontée : la flotille répondit à ce qu'on en atleudait ; l'armée tout entière put y trouver place, et lorsque les troupes en eurent pris Thabitude, rembarquement et le débarquement se faisaient avec ordre et une singulière rapidité. La première partie du problème semblait donc résolue.

Une autre condition paraissait également remplie, du moins en partie : on avait constaté en plusieurs occasions la résistance que ces petits bâtiments pouvaient opposer aux attaques dirigées contre eux; ils combattaient, il est vrai, en ligne d'embossage et protégés par les batteries des côtes.

152 THADlTiOMS ET SOUYIlNIHS

Toutefois, les opinions étaient très divisées sur la possibilité du trajet d'uue côte à Tautre en présence des gros vaisseaux anglais, et tous étaient bien loin de partager à cet égard la confiance que le premier consul affectait d'avoir, conûance qui n'était qu'apparente, car il préparait en secret la combinaison qui devait assurer le passage, et c'est bien, certes, une des plus ingénieuses et des plus profondément calculées qui soient sorties de son génie.

La flottille n'était à vrai dire qu'un moyen de débarquement, mais pour traverser le bras de mer et opérer le débarquement avec chance de succès, il fallait pendant quelques jours au moins être maître de la Manche. Aussitôt la guerre commencée, TAngleterre avait envoyé ses flottes bloquer les ports de France, d*l2lspagne, de Hollande, pour y retenir prisonnières les forces navales de ces différents pays. D autres escadres anglaises sillonnant de tous côtés les mers, soumettaient au pavillon britannique toute navigation, et s'emparaient des établissements français ou ruinaient notre commerce. Napoléon pensa que l'Angleterre, voulant maintenir ce blocus si profitable à ses intérêts coiMmerciaux, si conforme à ses intérêts dominateurs, ne pourrait toujours entretenir une grande flotte dans la Manche. Tous ses efforts eurent donc pour but de maintenir cette dispersion des forées navales de l'Angleterre. Dans tous les ports sur Fimmense étendue de notre littoral , il ordonna de grands armements; plus le bruit s'en répandait, et plus Tattention des Anglais était éveillée, plus ils disséminaient leurs forces. (Juel fut alors le plan de Napoléon? Quelque alertes et habiles que fussent les

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Anglais, ils ne pouvaieni empêcher des Taisseaux isolés, profitant des chances qu*offre toujours la mer et que Tauidace sait trouver, d'échapper à leur vigilance; parlant de Brest, de Lorient, de Roehefort, de Toulon, ces vaisseaux devaient se diriger sur les Antilles par des roules diflUrenles; une fois réunis là et placés sous le commandement de l'amiral Villeneuve, ils devaient, après avoir rallié le plus de forces possible, se porter rapidement sur la Manche, tandis que les diverses croisières anglaises, surprises par le bruit de ces sorties multipliées, seriiml à eourir après eux dans l'Atlantique. On conçoit alors qu'une telle force, arrivant à l'improviste dans la Manche, eût balayé tous les obstacles et assuré la possession tranquille du détroit pendant un temps assez considérable.

Il B*en fallut de bien peu que cette vaste et hardie combinaison ne réussit; si elle manqua, ce fut moins par la possibilité matérielle de son exécution que par rinsuffisance d'un homme.

Les Anglais riaient beaucoup de nos bateaux plats et de nos péniches; mais, au fond, ils étaient inquiets ; ils ne savaient pas cependant à quel point ils avaient raison de Tètre. Un seul homme parmi eux pénétra en •partie le projet de Napoléon, ce fut le brave et digne amiral GoUingwood (1).

(1) Pour tous ceux qui ont lu sa correspondance, cet éloge paraîtra

bien iialurol. — Voici ce que Collingwood écrivait à Nelson, à la date du "li juillet 1805, alors (ju'on n'avait encore aucuno nouvelle de la flotte française qui revenait des Antilles : « They will now liberate the Kerrol squadron froni Calder, make the round of the bay, and takin<^ the Rochfort people wilh thein, appear olT Ushant, perhaps wilh ihirty-four sail, there to be jomed with wenly more. This appears a probable plan ; for unless it be to bring their powerAil

154 TRADITIONS ET SOUVENIHS

Bien que rAngleferre ne mesurât pas complètement la grandeur du danger qui la menaçai cependant Tal^itation y devint bientôt extrême. Confiante jusqu'alors dans sa position insulaire, dans son courage, dans ses puissantes flottes, elle n'avait eu qu'à penser aux coups qu'elle pourrait porter à ses ennemis, sans se préoccuper d'une attaque directe, d'une invasion. Pour la première fois, les femmes anglaises pouvaient voir la ftamée du camp de Tennemi prêt à envahir leurs foyers. L'émotion fbt donc vive; ce fut celle des gens tirés tout à coup d'une parfaite et habituelle sécurité.

Le Parlement vota à l'unanimité toutes les demandes de fonds faites par les ministres; Tarmée fut portée en peu de temps au chiilre de 150,000 hommes, tant milice que troupes régulières, sans compter les troupes employées en dehors des Iles Britanniques; 300,000 volontaires furent enrégimentés : « Depuis le prince du sanpç jusqu'au simple ouvrier, dit Alison, tous coururent aux armes. Le négociant abandonnait son comptoir, l'avocat son cabinet... Partout on ne vit plus qu'uniformes, escadrons, bataillons. Le paysan, oubliant les douceurs du komiy se hâtait^ le fusil sur l'épaule, de gagner le lieu du rendez- vous ; le noble, au

fleets and armies to somc great point of service, somc rash attempt at conquest, they have only been subjecting them to a chance of loss, wich I do not bclievo Buonaparte would do without the hopo of an adéquate roward. Te Frencli Governmenl iievers aims att little things, wliile groat objocts are in view. I havo considered the invasion of Ireland as the reald mark and butt of ail their opérations. Their flii^hl lo te West Indies was to taiie oiï the naval force, vvhich proveU tlie j^reat inpediiueiit lo their uuderUikiuj^. * (Alison, t. V, p. 314.)

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