‹ Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne (volume 2)Chapitre 25 sur 54 · I; — LE DIABLE PARIEUR ET LUTTEUR · texte numérisé non relu

I; — LE DIABLE PARIEUR ET LUTTEUR

,E diable n'est généralement pas heureux dans ses paris, ni dans ses luttes. Il est vrai que les paysans lui attribuent une dose de stupidité peu ordinaire. Un jour pourtant il rencontre un géant plus sot que lui: c'est Gargantua; il le défie de remplir une auge avec son sang. Gargantua accepte; le diable fait un trou dans l'auge, et Gargantua meurt au bout de son sang.

Mais, le plus habituellement, il est dupé, comme le jour où il défia saint Michel de faire un édifice aussi beau que le sien. Saint Michel fit un palais tout en glace, et le diable contruisit l'abbaye. Il la montra au saint après lui avoir fait promettre de ne point faire le signe de la croix, ni sur sa personne, ni sur les murs ; mais saint Michel éluda la promesse en désignant avec la main quatre pierres défectueuses qui formèrent un signe de croix.

(Voir plus loin ce conte, au chapitre des saints.)

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Une des légendes que j'ai entendu le plus souvent conter, c'est celle que Rabelais a immortalisée dans le Diable de Papefiguière^ liv. IV, chap. 47 et 48, et dont le thème est très-répandu dans des pays variés. Je l'ai retrouvée un peu partout, avec de très-légères variantes.

Voici d'autres contes où le diable n'a guère de chance dans ses paris et dans ses luttes :

Le mont Dol se compose d'une petite montagne de granit. Sur la pointe la plus élevée, da côté du mont Saint-Michel, apparaît la griffe du diable. Cette entaille du rocher à l'endroit le plus abrupt attire toujours les visiteurs, auxquels on raconte que Satan partit de là ou s'appuya sur ce sommet, dans sa lutte contre l'archange saint Michel. Les jeunes filles bravent le danger et le vertige pour examiner cette griffe gigantesque

qu'elles croient fermement être celle du diable.

(G>mmamqué par M. B. Robidou.) i

Un charretier s'embourbait toujours au même endroit, ce qui le faisait jurer très-fort.

— Si je savais, dit-il un jour, quel diable nie fait emmoler ma charrette, je lutterais avec lui, et je lui donnerais une trempe dont il se souviendrait.

A ses pieds il trouva un paquet de filasse qu'il poussa du pied en disant :

— Est-ce toi ?

Aussitôt le paquet se mit à lutter; mais rhomme fut le plus fort. Il prit le paquet sous son bras et revint à la maison, laissant là sa charrette.

— Ouvre-moi, dit-il à sa femme; je tiens le diable.

Dès que Thomme fut entré dans la ferme, le paquet se glissa sous le lit et se transforma en homme. Comme le charretier prenait un bâton pour le frapper, il entendit une voix qui disait :

— Ne me fais pas de mal, et tu t*en trouveras . bien.

— Je te laisserai aller, repartit le fermier, mais : à la condition que jamais tu tCemnioUras ma • charrette.

Le diable le promit et tint parole ; il ramena :,inême l'attelage du charretier jusqu'à la maison.

(Conté en 1878 par Jean Boachery, de Dourdain.)

s II. — LES PACTES

;UAND on appelle le diable, il arrive assez souvent, surtout s'il sait que celui qui Tinvoque est disposé à tout accepter. Il n'a point un aspect rébarbatif; au contraire, il semble disposé à rendre service par pure bienveillance, moyennant certaines conditions dont l'échéance est d'ordinaire éloignée. Si on accepte ses propositions, il fait signer un contrat avec une goutte de sang (cf. le Pacte, n© xlh, et VEnfant vendu au diable, n© xxix, Contes pop,, i« série). Parfois aussi il se contente d'une simple promesse, ou se déclare satisfait si, par exemple, on consent à aller jurer et cracher au pied d'une croix (cf. le Pacte, 2* série, no lvi).

Quelquefois il suffit, pour obtenir ses faveurs, qu'on veuille bien dire : « A telle ou telle époque je vous appartiendrai » (cf. la Coquette et le Diable, Litt, orale, p. i66.)

Ce genre de pacte se retrouve en Normandie (A Bosquet, p. 291), en Gascogne, cf. Bladé, Seijf sup.y le BOour du Seigneur, p. 16).

Mais il est bon de spécifier, car le diable ne ccAnpte pas comme les chrétiens: pour lui, le jour et la nuit ne sont qu'un ; quand on fait avec lui un pacte de vingt ans, il vient chercher au bout de dix ans. (P.) Il arrive quand on l'appelle; mais si on veut être certain de le voir, il est bon de se procurer une poule noire. (P.)

Un homme et une femme de Conaquen, qui étaient très-pauvres, se plaignaient continuellement. Un jour rhomme rencontra un monsieur qui lui dit, voyant son air triste :

— Qia'avez-vous ?

— Oh ! monsieur, répondit-il, nous sommes bien malheureux : ma femme est malade, et je vais au médecin ; mais je n'ai point d'argent.

— Eh bien I dit le monsieur, si vous voulez me donner ce que votre femme porte maintenant, je vous en procurerai.

— Ma foi, répondit l'homme, elle ne porte pas grand'chose; elle est dans son lit et ne porte que ses draps, qui ne sont guère valeureux.

— Enfin, reprit le monsieur, donnez-moi ce qu'elle porte. Voici une pièce de dnq francs; tous les soirs vous n'aurez qu'à l'attirer, et le lendemain vous trouverez dix francs.

L'homme, qui ignorait que sa femme fût enceinte, y consentit ; mais quand l'enfant vint

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au monde, il fut bien marri et bien triste. Il envoya bien vite baptiser le nouveau-né. Sur la route il vint un monsieur qui marchait à côté de la femme qui portait Tenfant, tout près de son épaule, à la toucher: c'était le diable qui se disposait à enlever Tenfant. Mais la petite fille qui devait être la marraine dit à sa mère :

— Regarde donc, maman; ce monsieur-là a un pied de bœuf.

La femme, ef&ayée, ôta vitement l'anneau qu'elle portait à son doigt et le passa à la bride du bonnet de l'enfant. Aussitôt le diable lui donna un grand coup sur l'épaule en s' écriant : — Vous me faites grand tort.

Et il disparut en emportant Vaffûteau (manteau) de la femme.

(Recueilli ptr M"* Élodie Benurd.)

La femme Deslions, de Calorgaen, qui vit encore, • connu 'hom^me à qui cela était arrivé.

Un homme avait fait un pacte avec le diable, qui devait le transporter dans l'air au sabbat. Une nuit, il se rencontra avec Satan dans la prairie de Morpas.

— Partons, partons, dit le diable ; mais si tu dis le nom de la chose dans laquelle tu pourras butter en traversant le ciel, je reviendrai pour t'emporter.

Ils s'enlevèrent tous les deux; mais Thomme leurta du pied quelque chose de dur qu'il econnut pour être le clocher de Gosné. Il fut ongtemps sans se vanter de cette aventure ; mais m soir, dans un veïllouas (veillée) où il avait un «u bu, il dit qu'il avait une fois butté dans le »q de Gosné. Quelques jours après, il mourut, t le diable l'emporta.

(G>nté en 1878 par Jean Piou, de Gosné.)

Un homme avait fait un pacte avec le diable, [ui devait le porter partout où il voudrait aller; nais à sa mort, il devait être emporté par le iable, à moins qu'il ne trouvât un endroit où le lémon ne pût le porter.

Quand il fut sur le point de mourir, il raconta L son confesseur le pacte qu'il avait consenti, et elui-ci lui dit d'ordonner au démon de le porter n paradis.

Comme le diable ne peut pénétrer en ce lieu, î pacte fut rompu.

(G^nté par Jean Bouchery, de Dourdain, 1878.)

Un homme avait un pré à faucher, et il était i difficile à tondre, qu'il appela le diable à son ecours.

— Je veux bien faire ta besogne ; mais si tu ne leux me dire le nom de l'instrument dont je me er virai pour cela, tu seras à moi.

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Le paysan raconta cela à sa bonne femme, qui lui dit de porter dans le milieu de la prairie un vieux trépied, et de l'enfoncer un peu en terre.

La nuit venue, le diable se mit à la besogne, et quand il heurta le trépied, il commença à jurer et dit :

— Voilà ma faux toute ébréchée I

L'homme, qui était caché, entendit cela et nomma facilement l'instrument dont le diable s'était servi.

(Conté en 1878 par Jean Boachery, de Doordain.')

Le diable se met assez fréquemment au service des gens (cf. ia Femmes et le Diable, i* série n» xliv ; Le Matelot Jean-Jacques, n» xLvi ; Fouquet, La légende de Kerkau ; Dulaureus de la Bant, Fantômes bretons : Ravage,

Dans un conte de la Haute-Bretagne, intitulé les Femmes et U Diable, n<* xliv, x^* ^érie, j*ai réuni plusieurs récits similaires où le démon est trompé par les femmes. Il en est de même à peu prb partout, témoin La Chose impossible de Lafontaine, Le Diable k Fapen^guière de Rabelais, qui tons deux ont été puisés dans la lit* tenture populaire du mt^en Age.

Les pactes sont rompus quand le diable, qui est toujours scrupuleux observateur des conventions, ne peut exécuter une des conditions promises dans un marché (cf. les Femmes et le Diable), par les exorcismes (cf. la Coquette et le Diable, lÂtt, orale, p. 170), qui sont parfois pénibles pour les prêtres qui les font. Cela les tb'e dur, me disait un de mes conteurs. Quelquefois Teau

)énite seule suffit. Mais il y a encore d'autres uoyens :

Q.uand un homme avait fait un pacte avec le iiable, il était muni d'une jarretière rouge. Pour |ue le démon n'eût plus pouvoir sur lui, il fallait )ue l'homme, portant sa jarretière rouge, passât levant une croix et eût le temps de se signer ivant que le diable, qui le guettait, eût pu mettre la main sur lui. Les pactes étaient aussi rompus )uand un proche parent du possédé le blessait à b figure.

(Conté par Joseph Leg^endre, de Saint-Brieuc-des-Ifis, 1880.)

Daos le Morbihan, le sang en coulant défait les pactes (cf. Fouqnet, La Jument du diable, qui reprendsa forme humaine dès fue son sang a coulé.)

Mais d'autres fois les pactes sont moins faciles à rompre, et le diable emporte les gens, ainsi qu'on le verra dans le conte qui suit :

On connaît l'histoire du philanthrope Marot de la Garaye et de sa femme, qui établirent au siècle dernier un hôpital dans les dépendances de leur château. C'est après une jeunesse dissipée qu'ils prirent cette résolution; mais la tradition popukire, qui se plait à mettre du merveilleux partout, artribuait la conversion du comte à une aventure surnaturelle.

M™« d.e la Garaye, ne pouvant avoir d'enfant,

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