I. — LES SAINTS
A Basse-Bretagne a conservé le souvenir de saints nationaux ; leurs noms se retrouvent dans les dénominations des villages et
des bourgs; en maints endroits on montre leur
tombeau, parfois, mais plus rarement, le lieu de leur naissance. Le soir, à la veillée, on raconte leur légende. Plusieurs ont été recueillies, et sans doute une exploration plus complète montrerait combien est resté vivace le souvenir de ces saints véritablement nationaux (1).
(1) Cf. dans Habasque, t. IT, p. 99, supplément, en note, une liste des saints nés ou morts dans les Côtes-du-Nord (partie bretonnante).
Si, grâce à sa langue et aussi à sa position géographique, le pays bretonnant a pu garder sans trop de détérioration sa légende dorée particulière, il n’en est pas de même de la Haute - Bretagne. De bonne heure elle a été francisée, et l’œuvre des rois de France a eu pour auxiliaires les archevêques de Tours et les évêques gallots qui, presque partout, ont substitué aux patrons primitifs des paroisses des saints mieux vus en cour de Rome.
Jusqu'à nos jours il a pourtant subsisté en Haute-Bretagne des traditions relatives à des saints indigènes, ou qui du moins passent pour tels aux yeux des paysans. Dans une exploration limitée à deux ou trois cantons, j'ai pu en recueillir quelques-unes que l’on trouvera ciaprès ; des fouilles plus persévérantes en feraient sans doute découvrir davantage.
Fouquet, dans ses Légendes du Morbihan, a aussi donné plusieurs
légendes de saints locaux populaires, soit sur la limite des deux langues, soit en pays bretonnant. À
Saint Mauron était pâtour dans une ferme, et il se faisait remarquer par sa piété et son zèle à se rendre aux offices.
Un dimanche matin, il désirait assister à la première messe; mais son maître lui commanda d’aller mener paître les vaches et les moutons
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de la ferme dans une lande qui n’était pas entourée de clôtures.
— J'irai bien tout de même à la messe, pensa saint Mauron.
Il se rendit au pâturage avec ses bêtes, et quand il y fut arrivé, il demanda à Dieu qu’un talus s’élevât partout où il passerait la bêche qu'il avait apportée, et qu’il se mit à traîner derrière lui en suivant le contour du terrain qui appartenait à son maître. À mesure que son outil touchait la terre, un talus bien fait et bien garni de plantes épineuses s'élevait derrière lui, et en peu d’instants le champ, qui contenait douze jours de terre, se trouva entouré d’une haie. C’est le lieu qu’on appelle encore aujourd’hui le Bras de saint Mauron, et qui est situé dans la commune de Livré.
Saint Mauron arriva à la messe en même temps que les gens de la ferme, qui furent bien surpris de le voir. Il leur dit que le troupeau était en sûreté, puisque l’endroit où il paissait était entouré de haies, et après la messe son maître alla par ses yeux s’assurer de la vérité de ce que disait l’enfant.
Cette légende de saint Mauron, que j'ai donnée plus complète, no ziv des Contes populaires de la Haute-Bretagne, 1'° série, est très-connue dans une partie du canton de Liffré.
On trouve un miracle analogue dans Fouquet, Légendes du Morbihan, p. 45, où la tradition l’attribue à saint Jugon.
« Sur les landes de Bruc, on trouve un long talus appelé Fossé de saint Aaron. Quel était ce saint dont la légende (populaire dans le pays) raconte les premières années? Petit enfant, ditelle, il faisait paître ses brebis en ce lieu, et c'était pour les protéger contre le loup qu’il avait tracé merveilleusement avec son bâton cette sorte d’enceinte au milieu des bruyères. »
(Guillotin de Corson, Recits hist., p. 200.)
Dans la forêt de Rennes, il y a une fontaine auprès de laquelle est placée, dans une niche, la statuette d’un saint qu’on appelle saint Roux. Cette statuette, haute de 30 centimètres environ, a un chapeau à trois cornes à la mode du siècle dernier. D’après ce qui m'a été dit, elle est en grès verni.
Souvent les pâtours vont chercher saint Roux pour s'amuser, et ils oublient parfois de le reporter dans sa niche; ils l’attachent même à des barrières, mais le lendemain on le retrouve à sa place. On avait voulu le porter à Liffré; mais il se déplaisait dans l’église, et il revint près de sa fontaine.
Il y avait auprès un chêne vénéré. L'homme qui l’abattit a toujours tremblé depuis; il paraît que « c'était un arbre qu'on ne devait pas abattre ».
On va en pèlerinage à Saint-Roux pour les fièvres.
(Conté par Zoë Ledy, 1880.)
A Saint-Cast, on voit parfois sur la mer une tache blanche qui est la marque d’un courant. Quand elle est bien distincte, c’est signe de beau temps. Les gens du pays disent que sainte Blanche fut un jour emportée par les Anglais; mais ils furent obligés de la ramener, et le sillage du bateau qui rapportait la sainte est resté blanc.
Sainte Blanche guérit du mal blanc, c’est-à-dire des pourritures. (S.-C.)
« En Frégéac est la petite chapelle de Saint- Jacques. Quelquefois, lorsque le vent souffle vers l’amont de la rivière de Vilaine, il pousse devant lui un rouleau d’écume que les habitants de ce pays appellent le chemin de saint Jacques. Le saint, disent-ils, remontant la Vilaine en marchant sur les eaux, voulut s'arrêter à Rieux; mais les huguenots le refusèrent : « Ingrate ville, s’écria-til, tu seras détruite. » Et continuant son chemin, il alla fonder la ville de Redon. Ce fut pour apaiser le saint qu’on lui éleva la petite chapelle qui est sous son invocation. » -
(Ogée, art. Frégéac.)
Quand Saint-Germain cessa d’être paroisse, on voulut apporter à Matignon la statue du saïnt, et on la chargea sur une charrette; mais quand on arriva au Pont-au-Prouvoire, le saint s’échappa de la charrette et s’en alla à travers champs jusqu’à sa chapelle. Dans les champs où il a passé, les récoltes sont plus belles que dans les autres.
À la Bouëxière, canton de Liffré, on raconte qu'un laboureur avait pris, pour équilibrer sa charrue, la statue en bois d’un saint nommé saint Père ou saïint Pern, très-vénéré dans le pays.
Comme sa charrue ne marchait pas à son gré, il se mit en colère et brisa la statue, Depuis ce temps, le champ ne produit plus de récolte.
Plusieurs fois on a volé la statue de saint Père qui, comme saint Mirli, saint Mathurin et plusieurs autres, revient de lui-même, dès Le lendemain, à son ancienne place. (E.)
On donne le nom de saint Mirli à une statuette qu’on voit sur la route de Matignon à Hénaubihen. La tête, formée d’un autre bloc que le reste du corps, est posée sur un pivot. Sion peut faire tourner cette tête en observant certaines pratiques, on se marie dans l'année. Saint Mathurin de Moncontour, « qui eût été le bon Dieu s’il n'avait craint les embarras de la place », a
été plusieurs fois enlevé.
La pierre d’autel de Saint-Suliac passe pour revenir toujours à sa place primitive.
(Mne de Cerny, p. 8.) :
Une ancienne tradition rapporte que les Morbihannais tentèrent une fois d’enlever la statue de saint Julien de Vouvantes; mais ils échouèrent parce que, arrivés au bois de la Bâtardière, la statue devint si prodigieusement lourde, qu’il leur fut impossible de la porter plus loin.
(Goudé, Chéteaubriant, p. 137.)
On a déjà vu, dans une légende précédente, un saint se venger des outrages qui lui ont été faits. Ce fait n’est pas isolé: saint Quay ayant été battu avec des genêts par les habitants de la côte où il débarqua, maudit les genêts, qui depuis ne repoussent plus.
À Matignon on raconte qu’un homme ayant, par plaisanterie, offert à un des petits saints de Plurien une pipe de tabac, fut puni sur le champ, et son bras demeura paralysé.
Ogée, en parlant du calvaire du Saint-Esprit, près Dinan, dit « qu’on rapporte qu’un des hommes qui descendaient les statues fut tué par l'une d’elles, et que c’est cela qui préserva le calvaire d’une destruction complète. »
Cf. sur une légende analogue en pays bretonnant, Dulaurens
de la Barre, Coat an Roc’h. Les saints bretons sont encore plus portés à la vengeance que ceux du pays gallot, ainsi qu'on peut s’en convaincre en lisant les légendaires.
Les saints, quand ils rencontrent le diable, se font un plaisir de le tromper et y réussissent souvent.