SAINT MICHEL ET. LE DIABLE
Quoique saint Michel eût, plus qu'aucun des autres anges, contribué à chasser Satan du paradis, les deux adversaires se causaient pourtant volontiers quand ils se rencontraient, et parfois ils faisaient des gageures.
Un jour que tous les deux voyageaient sur terre, ils se trouvèrent ensemble sur les bords du Couesnon, et saint Michel défia le diable de faire un édifice plus beau que celui que lui-même construirait. Le pari fut accepté, et ils s’en allèrent chacun de son côté.
Saint Michel édifia un palais tout en glaces, — on était alors en hiver, — qui était d’une transparence surprenante. Le diable, avec l’aide d’une légion de démons, bâtit sur un rocher, au milieu de la mer, la superbe abbaye qui s’est depuis appelée le Mont, et qui est une des plus belles constructions que l’on puisse voir.
Tout cela fut achevé en peu de temps, et le
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lendemain, les deux parieurs ayant terminé leur ouvrage, se rencontrèrent de nouveau.
— Viens, dit saint Michel, visiter mon château de glace.
Le diable y consentit, entra dans l’édifice dont il loua la beauté, la transparence et les proportions, mais déclara que celui qu’il avait bâti était plus grand et plus solide que la fragile et brillante construction qu’un rayon de soleil suffirait pour détruire.
— Au reste, dit-il, tu pourras juger par toimême si j'ai raison; mais auparavant, jure-moi que tu ne feras le signe de la croix ni sur ta personne, ni sur les murs, pour me chasser de ma maison.
Saint Michel le promit, et tous les deux arrivèrent au Mont, dont le saint admira la grandeur, les belles proportions et l’air de solidité.
— Je conviens, dit-il, que ta construction est superbe, et qu’elle surpasse de beaucoup la mienne ; mais, pour qu’elle soit tout à fait parfaite, il y manque quelques pierres: l’une en haut de cette colonne, l’autre au bas, la troisième à une fenêtre à gauche, et la quatrième à une fenêtre à droite.
En désignant ces quatre pierres, la main du saint avait dessiné dans l’air une croix, et le diable fut obligé d'abandonner la possession de
sa belle maïson qui, sous le nom du Mont-Saint- Michel, devint une puissante abbaye.
Le démon garda rancune à l’archange, qui l'avait trompé par ruse, et quelque temps après il lui proposa de cultiver un champ de moitié.
On y sema du froment, et quand il fut mûr et qu’il s’agit de partager, saint Michel choisit ce qui s’élevait au-dessus de la terre et ramassa une récolte de bon grain, tandis que le diable n’eut que des racines inutiles.
L’année suivante, le champ fut planté de navets, et quand le moment de récolter fut venu, le diable dit :
— C’est à moi de choisir le premier cette fois : je prends ce qui est au-dessus de la terre.
Il n'eut que des feuilles à peine bonnes à donner aux vaches, et on se moqua de lui quand il les porta au marché pour les vendre ; le saint, au contraire, eut pour sa part d’excellents navets, bons à faire la soupe, bons à faire cuire avec les canards.
Le diable, furieux de cette nouvelle défaite, le provoqua à un combat singulier qui devait avoir lieu dans un vaste four, afin qu'aucun des adversaires ne pût s'échapper.
Il alla couper un jeune chêne long et flexible, qu’il dépouilla de ses branches, et dont il fit un bâton solide, de la longueur d’une lance, et,
ainsi armé, il entra dans le four qui devait servir de champ-clos. Saint Michel n’avait pour toute arme qu'un court bâton d’épine; mais il le manœuvrait avec tant de dextérité, que les coups pleuvaient dru comme grêle sur les épaules du diable, qui, embarrassé par la longueur de son arme, ne pouvait se défendre et fut obligé de demander merci.
(Conté par Jean Bouchery, de Dourdain, 1878.)
L'épisode de la récolte faite de moitié est bien connue et commune à beaucoup de pays.
En Normandie, on raconte cette légende « purement populaire » d’une manière un peu différente :
« Alors que la forêt de Sciscy était peuplée d’ascètes, Satan, déguisé en solitaire, s’y rendit pour surprendre leurs âmes. Mais l’archange du mont Tombe accourt.…. Il se trouve face à face avec Satan... qui convient avec lui que toutes ces âmes seront à celui qui bâtira le plus bel édifice en l’espace d’une nuit. Satan élève le monastère que l’on voit aujourd’hui encore, et saint Michel bâtit sur Tombelaine un palais de cristal, Le démon se reconnaît vaincu... mais l’archange lui propose d'échanger leurs palais. Satan accepte, mais c’est pour assister à l’affaissement progressif sous les rayons du soleil de ce palais de glace. » (Le Héricher, T#inéraire du voyageur dans le Monit-Saint-Michel, p. 4 et $.)
Cette légende est aussi connue en Berry, et elle est rapportée tout au long dans Laïisnel de la Salle, t. I, p. 128 et suiv., sous le titre du Diable meunier. Le diable avait construit un moulin auquel tout le monde allait, Saint Martin, qui passait par là, en construisit un tout en glace (on était en hiver), qui fut bientôt plus achalandé que celui du diable; 1e diable lui proposa Péchange. Saint Martin accepta; mais le moulin fondit dès qu’il
fit du soleil. Alors Georgeon voulut cultiver un champ de. moitié avec le saint ; il fut, comme le diable de Papefñiguière, qui se retrouve partout, dupé par deux fois, et furieux, il proposa à saint Martin de se battre dans le moulin. Ayant choisi le plus long bâton, il ne pouvait le manœuvrer, et il fut contraint de demander grâce au saint.
Dans mes Contes populaires de la Haute-Bretagne, 1re série, se trouvent la légende de saint Mauron, que j'ai ici reproduite en partie, et qui ressemble en plusieurs points aux récits ordinaires des légendaires, et celle de saint Lénard, qui est plus curieuse, parce qu’elle montre le peuple canonisant de sa propre autorité, et malgré l’Église, un saint local. Il est possible qu'après avoir résisté longtemps on finisse par béatifier Lénard. Ce n’est pas en politique seulement que.la queue fait parfois marcher la tête.
Un autre exemple de canonisation populaire existe, à ma connaissance, dans Ille-et-Vilaine. Dans l’ancien cimetière d’Ercé près Liffré, qui entourait l’église, est un petit tombeau surmonté d’une statuette en faïence de la Vierge. C’est là que git la sainte de Chasné, au tombeau de laquelle on fait des neuvaines. Personne ne sait son vrai nom, m'a-t-on dit. On m’a assuré que sa réputation de sainteté venait de ce que, en détruisant le cimetière ancien, on avait trouvé un cadavre entier. On se rappela que là avait été en-
terrée une femme qui avait supporté avec une résignation tout à fait exemplaire les mauvais traitements de son mari, et on conclut que, puisque son corps n'avait pas été soumis à la pourriture, elle était sainte. C’est d’ailleurs une
croyance qui n’est pas particulière à la Haute- Bretagne.
(Conté par plusieurs personnes d’Ercé, entre autres par Zoé Ledy, qui a entendu raconter tout cela au père Jean Thé, lequel était fossoyeur lorsque fut retrouvée /a sainte de Chasné.)
À Elven, il y avait jadis une sainte qui avait été béatifiée par le peuple dans des circonstances tout à fait semblables.
« J'avais remarqué dans le reliquaire du bourg d’Elven le cercueil qui contient le squelette de la petite Sainte, vieille mendiante dont le cadavre fut retrouvé en parfait état de dessiccation après cinquante ou soïxante ans. Le peuple en a fait une bienheureuse, et sa châsse est constamment entourée de gens qui implorent sa médiation, de coiffes et d’offrandes de tout genre, » (Habasque, t. II, p. 295.)
Dans la paroisse de Landéda, on trouva, en creusant une vieille tombe, le corps d’une femme parfaitement séché et momifié. Ce fait parut miraculeux aux bons paysans ; on mit un tablier à la sainte, et on la plaça debout dans un reliquaire, où elle est encore aujourd’hui, bien sèche et bien honorée. (Guionvac’h,
\ ; Sur la lisière de la Bretagne et de l’Anjou, le peuple a aussi créé, de sa propre autorité, plusieurs bienheureux.
« À Pouancé, il y a un pèlerinage à la Tombe
de lémigré. On ne sait quel était ce personnage, qui vécut et mourut là d’une manière si édifiante que le peuple lui décerna l’auréole de la sainteté. La dévotion populaire en a fait un lieu de pèlerinage que l'autorité ecclésiastique n’a jamais approuvé. Ce tombeau est couvert d’exvolo.…...
« Dans la forêt de Teillay est la Tombe à la fille, où certains habitants du quartier vont prier. On raconte que cette fille ayant vu une troupe de royalistes qui se cachaient dans la forêt, alla les dénoncer à la garde nationale de Bain. Les royalistes furent surpris et presque tous tués; mais à leur tour les chouans surprirent la fille, et après lavoir fusillée l’enterrèrent au lieu où se voit encore sa tombe. Par dérision, les ennemis de la République l’appellent sainte Pataude….. (Pataud est la forme patoise ironique de patriote.)
« Une tête de mort trouvée aux environs de.
Châteaubriant est devenue un objet de superstition pour les paysans des environs. »
(Goudé, Chdteaubriant, p. 333, 352, 386.)
D’'Amezeuil, Légendes bretonnes, p. 8$, raconte que près de Peaule, on montre la croix de saint Carapibo. Carapibo était un recteur de Peaule qui, en 1793, fut tué d’un coup de fusil par les bleus. Le peuple l’a canonisé,
En beaucoup de pays de France, des divinités païennes ont été transformées en saints, et assez souvent le nom lui-même s’est conservé : Minerve est devenue sainte Minerve, vierge et martyre, dans un pays appelé le Minervois (Aude, cf.
Babou, Les païens innocents). M. L. Martinet a retrouvé en Berry une douzaine de saints miraculeux qui ne sont autre chose que des divinités phalliques christianisées ou des dieux devenus saints.
En Haute-Bretagne, je ne connais pas d’aussi nombreux exemples de divinités païennes christianisées. Le fait le mieux caractérisé de substitution est rapporté par l’abbé Guillotin de Corson (Mém. de la Soc. arch. d’Ille-et-Vilaine, t. XIT).
« La chapelle dédiée jadis à saint Vénier, maintenant à sainte Agathe, et située dans le bourg même de Langon, est, de l’aveu de tous les archéologues, un édifice gallo-romain.. L’absidiole, profonde de deux mètres, présente sur sa voûte intérieure une très-curieuse fresque figurant Vénus sortant des eaux, accompagnée de l'Amour monté sur un dauphin... Lorsque le christianisme s'établit dans nos pays, au VIe siècle, on résolut d'utiliser cet édifice en en faisant une chapelle... La voûte reçut une décoration appropriée à la destination nouvelle de Pédifice. Puis, par un
compromis dont on a d’autres exemples, le culte de saint Vénier parut propre à faire oublier Vénus, dont la représentation, demeurait dans le souvenir des habitants de Langon; aussi, en 838, cette chapelle s’appelait ecclesia sancti Veneris (D. Morice, p. I, 272); au XVIe siècle, elle portait encore cette dénomination, et non loin d’elle se trouvait la fontaine de saint Vénier. » (P. 6, 7 et 81.)
J'ai déjà parlé, p. 17 et suivantes du présent volume, des saints que la tradition populaire associe aux monuments préhistoriques. De même que le diable (cf. p. 20 et suivantes), quelques saints ont laissé çà et là, généralement sur des blocs naturels, des empreintes que l’on montre encore.
Au milieu du sentier qui conduit de la grève à lIsle-de-Saint-Cast, on voit, creusée assez profondément dans la pierre, l’image d’un grand soulier ; c’est, dit-on, le pied de saint Cast; mais je n’ai pu recueillir aucune légende sur cette trace du saint. Saint Cast est le même que Cado.(Catwod), dont la trace se retrouve en plusieurs endroits de la Basse-Bretagne.
Cf. Joanne, p. 538, glissade de Saint-Cado, près de Belz.
Près de Dinan, on montre l’empreinte que
laissa saint Vallay. Un jour qu’il était poursuivi par des voleurs, il se voyait sur le point d’être atteint, lorsqu'il se.recommanda à Dieu et s’élança pour franchir la vallée. Des anges le soutinrent, et il se trouva debout, sans avoir éprouvé aucun mal, à l'endroit où son pied est encore marqué.
(Recueilli par Mlle Élodie Bernard.)
Saint Michel et le diable, se disputant l’honneur de nommer le mont devenu célèbre sous le nom de Saint-Michel, convinrent de faire l’essai de leur puissance. Il s'agissait de franchir d’un bond l’espace qui sépare le Mont-Dol du Mont- Saint-Michel. Le diable tomba dans la mer, et Varchange, soutenu par ses ailes, alla se placer sans effort sur le sommet du mont qui, depuis ce moment, lui fut consacré.
On montre, au Mont-Dol, le lieu d’où les deux rivaux s’élancèrent. L’empreinte du pied de l’archange est parfaitement visible sur un bloc de rocher qui surplombe l’abîime. Tout à côté, sous les broussailles, on distingue la marque de la griffe ou plutôt du pied fourchu de Satan.
(Communiqué par M. Lucien Decombe.)
Cf, sur les empreintes de saints, Avmard, Notes sur les roches à bassins de la Haute-Loire, dans les Awnales de la Societe du Puy (1859), 1861, p. 341 et suiv.; L. Duval, Esquisses marchoïises (passim).
À Lancieux, d’après Jollivet, t. II, on appelle berceau de saint Cieux le rocher sur lequel le saint descendit.
Des pèlerinages ont lieu à Saint-Viaud (Loire- Inférieure) à la Pierre-Canon ou qu'a nom, où saint Viaud a laissé l’empreinte de ses pieds, de sa tête et de son bâton.
(Ogée, art. Saint-Viaud.)
Je parlerai ailleurs, dans deux ouvrages que je prépare sur Les coutumes et les fêtes, et sur La médecine populaire, du culte que l’on rend aux saints et des guérisons qu’on va leur demander.