‹ Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne (volume 4)Chapitre 1 sur 42 · MAISONNEUVE ET C", EDITEURS · texte numérisé non relu

MAISONNEUVE ET C", EDITEURS

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|E me suis pressé, dans les chapitres qui composent ce livre, d'étudier les traditions, les croyances et les superstitions de la Haute- Bretagne pendant la seconde moitié du XIX^ siècle. C'est une série d'études d'après natufe; la plufart du temps, ce n'est pas l'auteur qui est en scène, mais les paysans ou les marins qui racontent ce qu'ûs savent, ce qu'ils croient et ce qu'on pense autour d'eux. Réunir les dépositions mêmes, en n'intervenant que lorsqu'il était nécessaire, m'a semblé le meilleur moyen d'arriver à la vérité : toutes les fois que je l'ai pu, j'ai préféré ce que fai recueilU moi*méme aux renseignements que pouvaient me fournir des ouvrages précédemment publiés sur la

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tnaiière. Aussi, excepté pour les monuments préhistoriques, ce livre est, dans sa très-grande partie, composé de documents inédits.

Pour les réunir, j'ai dâ faire une enquête qui n*a pas toujours été facile; car il n*est pas aisé, surtout en matière de superstition, de savoir au juste quels sont les sentiments et les croyances de ceux qtie Von interroge. J*ai utilisé, pour explorer autour de moi, les séjours auxquels m'obligeaient, en des pays variés et asse^ éloignés les uns des antres, mes occupations de paysagiste, mes relations de famille ou mes affaires d'intérêt. Ainsi qu'on le verra par la description succincte de mes principaux centres d'exploration, chacun d'eux s'est trouvé, par les hasards de la vie, à peu près tel que j'aurais pu le choisir si f avais voulu des pays différents de mceurs, de coutumes et d'affaires.

En Ille-et-Vilaine, ma principale et presque ma seule station a été la commune d'Ercé, canton de Liffré, à vingt-quatre kilomètres environ de Rennes, à une distance égale de Fougères. En ce pays, la culture est avancée, et les habitants, dont un grand nombre sont bouchers, ont de fréquentes relevions avec les villes voisines. L'aisance y est générale, et l'instruction au-dessus de la moyenne de Vlïle-et- Vilaine, : les personnes absolument illettrées y sont rares, et je ne sais si parmi celles que fai interrogées, à part quelques vieilles femmes, il s'eti trouvait

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plus de deux ou trois qui ne savaient pas au moins lire. Ercé est peu distant de la forêt de Rennes, très-voisin de celle de Haute-Sève, où se voient plursieurs menhirs, et de celle de Saint-Pierre : j'avais ainsi un pays où les superstitions et les croyances forestières sont connues; V ancien château du Bordage, situé sur son territoire, et qui a joué un rôle important à Vépoque de la Ligue, le voisinage de communes dont les unes, au moment de la Révolution, tenaient pour les chouans, tandis que les autres étaient ardenir ment républicaines, me permettaient aussi défaire porter V enquête sur les souvenirs laissés par les événements du passé.

Dans les Côtes-du-Nord, mes séjours ont été plus variés : tous les ans je vais à Matignon où je suis né, à Dinan où j'ai été élevé. De plus, j'ai pendant deux étés fait des études de paysage à Saint-Cast, canton de Matignon, tout au bord de la mer, dans un pays où la moitié de la population est composée de pêcheurs ou de marins. Là je trouvais les légendes des fées des houles, les traditions et les superstitions relatives à la mer et aux animaux qui la peuplent, Saint- Cast ayant subi en i^sS V invasion anglaise, ayant fourni des équipages aux corsaires de la Révolution et de V Empire, je pouvais aussi savoir si les habitants avaient gardé la mémoire de ces faits historiques encore presque récents.

Au point de vue de l'instruction, Saint-Cast et

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communes maritimes des environs sont^ un peu audessus de la moyenne de la partie française des CôtesdU'Nord; le nombre des illettrés ne s'élève pas à beaucoup plus du quart de la population,

La dernière partie de mon enquête a été faite au chdteau de la Saudraie, commune de Penguily ; Us dépositions que fy ai recueillies sont désignées par la lettre P, du nom de la commune où, il est situé; mais elles comprennent celles de gens originaires de Saint-- Glen dont il est peu éloigné, dû Gouray et de quelques autres pays, dans un rayon de six à sept kilomètres* Dans ces communes,^ sauf le Gouray et Saint-Glm, les illettrés sont nombreux, et je ne crois pas exagérer en disant qu'ils y forment plus de la moitié de la population. C'est un pays purement agricole, peu éloigné du Mené, le seul groupe montagneux de cette partie de la Bretagne : cette dernière circonstance ' me permettait de connaître les superstitions des landes et de la montagne. Les monuments mégalithiques, les gros blocs naturels y étant nombreux, je pouvais aussi voir /il s'y rattachait quelques légendes particulières : c'est là que j'ai trouvé presque tout ce qui se rapporte aux MargTt la fée (cf. le chapitre des Fées),

Tels sont les endroits oii fai fait une enquête qui n'a pas duré moins de quatre ans. fai eu aussi la bonne fortune de trouver en diverses parties du pays gallot d'intelligents auxiliaires. Un celtisant de beaucoup de mérite, M. Emile Emault, m'a communiqué

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nombre de renseignements, relatifs surtout aux mots patois des communes situées sur la limite du breton et du français ; ils sont désignés par S,'D (Saint- Donan et pays limitrophes), MM. Bourie et Emile Hamonic ont exploré les environs de Moncontour; Ms Bé:(ier, inspecteur primaire à Rennes, qui recueille en ce moment les matériaux d'un inventaire des mégalithes de Tllle-et-Vilaine, a détaché pour moi de son ouvrage plusieurs notes inédites, et M. Decomhe m'a fourni, sur quelques pays de l'Iïïe-et-Vilaine, des notes intéressantes. On trouvera d'ailleurs, au bas de leurs communications, les noms de ces collaborateurs et ceux de quelques autres que je ne cite pas ici, pour ne pas trop allonger la liste.

J'ai aussi puisé des renseignements curieux dans hs auteurs qui se sont occupés de la Haute-Bretagne, soit pour constater qu'ils avaient rélevé à utte certaine ^oque des faits que je n'ai pas retrouvés, soit pour confirmer ma propre enquête.

Parmi ceux que j'ai mis le plus souvent à contribution, je citerai M. Danjou de la Garenne, qui a exploré avec beaucoup de sagacité les pierres à bassins de V arrondissement de Fougères ; M. Emoul de la Chendiére, dont /Inventaire des mégalithes des Côtes-du-Nord, dressé avec grand soin, me semble plus complet pour la partie bretonne que pour celle de langue française. Je leur ai emprunté plusieurs faits intéressants qui figurent dans mes deux premiers chapitres.

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Pour Je reste de mon livre, foi surtout consulté, parmi les auteurs qui ont écrit sur la Haute-Bretagne, le docteur Fouquet, Ogée, M*«< de Cerny, Habasque. Ce dernier, qu'il est de mode de dédaigner aujourd'hui, ne mérite pas ce discrédit, et souvent il m*a été donné de reconnaître la justesse de ses observations.

Tels sont les éléments dont se compose le texte de mon travail, otij'ai essayé de tracer en quelque sorte le tableau de la mythologie populaire de la Haute- Bretagne, Cette enquête sera complétée par d'autres volumes : les Coutumes et les Fêtes, la Médecine superstitieuse, etc., dont je m'occupe de recueillir les matériaux.

J'ai rapproché les traditions et les superstitions de la Haute-Bretagne de celles des autres pays; mais presque toujours f ai systématiquement borné les notes comparatives à la France et aux pays qui parlent français. Ainsi qu'on le verra en jetant un coup d'oeil sur les livres (i) que j'ai consultés y la liste en est déjà longue. Aller au delà m'aurait entraîné à un commentaire démesurément étendu : un livre d'ensemble ne peut pas, comme la monographie d'un seul conte ou d'une superstition déterminée, embrasser le domaine de la littérature populaire comparée, déjà si vaste et qui /agrandit de jour en jour.

(i) On tnmvsra cette liste dans le deuxième volume.

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Ce qui me semble résulter de ces comparaisons bornées à ^ancienne Gaule, c'est la grande parenté qui existe entre les traditions et les superstitions des différentes provinces. La plupart des faits que fai constatés en Haute-Bretagne se retrouvent en substance dans quelqu^un des nombreux livres qui ont été publiés sur la Bretagne bretomumte, et, pour ne citer qu'un seul auteur, fai recueilli en Haute-Bretagne plus de la moitié des légendes chrétiennes dont M. LuT^el a fait un livre si intéressant. Les autres pays de France, surtout ceux de V Ouest, m'ont aussi fourni de nombreux similaires, et en somme, dans la plupart des cas, j'en ai retrouvé partout où a été faite une exploration de quelque importance, ce qui justifie presque le mot un peu paradoxal d'un mythographe de mes amis: « Toutes Us superstitions se retromtent partout, et si on ne les retrouve pas en quelque endroit, (fest qu'on ne les a pas asse^ cherchées. »

La Saudraie, 30 mars 1882,

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